Ndakhté M. Gaye
3 Novembre 2003
Hommes d'affaires, voyageurs et autres commerçants connaissent bien l'adresse. Juste un coin de rue où, depuis des décennies, presque toutes les monnaies du monde sont passées de main pour se transformer en retour en Cfa. Visite chez les cambistes de l'informel de la rue de Thiong.
Jeunes et vieux on les trouve à longueur de journées assis sur la rue de Thiong, pas loin de Sandaga. Ne croyez pas à une cérémonie religieuse ou familiale. On est simplement dans le périmètre des «cambistes de l'informel». Un marché noir de devises où presque toutes les monnaies du monde s'échangent avec une fluctuation qui suit régulièrement les cours de la bourse. Car depuis longtemps, le change à Dakar n'est plus le monopole des banques et autres établissements financiers. Ces «cambistes de l'informel» opèrent depuis plus d'une trentaine d'années. Sans reconnaissance officielle, le marché se développe pourtant à découvert. Et malgré les risques d'abus de confiance et autres escroqueries qui planent, la clientèle est toujours là. Dans le flot des personnes qui gravitent autour de Sandaga et l'avenue Pompidou, les guetteurs sont toujours à l'affut. L'expérience aidant, ils repèrent souvent sans difficulté les clients. «Il faut avoir du flair pour le reconnaître de loin un client potentiel. Qui plus est, dans ce métier où la concurrence est rude, on a nos fidèles», explique un cambiste. Généralement habillés en boubou aux poches larges et profondes poches, une calculatrice à portée de la main, ces agents de change trimballent par-devers eux des sommes d'argent pouvant atteindre plusieurs millions de francs Cfa. Sans compter de multiples autres devises. Peu bavards, ils ne vous indiqueront jamais leurs pourvoyeurs de fonds. On se rend compte que tout repose sur une filière lorsque l'opération de change porte sur une somme importante. Ils vous feront attendre quelques minutes, le temps de courir s'apprivisionner. On devine alors quelque part la présence d'un acolyte qui tient la bourse. Que ce soit le dollar américain ou canadien, l'euro, la livre ou le Franc suisse, les environs de la rue de Thiong sont ainsi devenus une Babel de la finance. L'opérateur de change informel ne dispose pas du bureau. Il n'a que sa chaise posée dans la rue, à côté de ses autres collègues. Toujours à la même place pour être facilement localisé par ses clients fidèles. Le change peut se faire à découvert, mais pour plus de discrétion les cambistes informels ont trouvé une entente avec certains de leurs voisins qui tiennent boutique ou ont magasin dans les parages, où ils pourront recevoir leurs clients.
Solidaires entre-eux, ils cultivent aussi un culte du «client-roi» et se disent toujours qu'ils ont tout à gagner en sacrifiant une partie de leur gain dans la transaction avec un nouveau client, dans le but de le fidéliser. Ainsi, là où les établissements financiers retirent 2 % de commission sur l'euro, eux se contentent de 1 %. Pour les autres devises, point de commission. Seulement, ils ne perdent jamais au change, vivant constamment à l'écoute des cours mondiaux des devises. Tôt le matin, le cours des monnaies en vigueur au niveau des banques fait le tour de tous les cambistes de la place. Et ce sera la base de fixation du taux au marché noir, avec une variation à la baisse. Mais tout dépend des faiblesses décelées chez le client. D'entrée de jeu, c'est sa naïveté qu'on cherche à exploiter, pour en tirer le maximum. Dans ce marché informel où le dollar est aussi roi, le taux varie selon que le client dispose de petites (billets de 1 à 20 dollars) ou de grandes coupures (50 à 100 dollars). Et sans aucune limite pour la transaction.
Métier non encore structuré, sans syndicat ni association, il n'est pas malgré tout une jungle. L'observance d'un certain nombre de règles tacites est requise, sous peine d'être mis en quarantaine et d'avoir tous les autres contre soi. Sous le contrôle des anciens, le marché fait son bonhomme de chemin. Sans histoire. «Ce sont les patrons de la filière. Ils maîtrisent tous les rouages du métier, savent en tirer toutes les ficelles et en gardre le secret», confie un jeune cambiste. Une des préoccupations particulières à la rue de Thiong, est de maintenir un milieu sain. On vit dans la hantise de voir s'insérer dans le réseau des délinquants et autres faussaires. «Si de tels cas nous arrive, c'est nous-mêmes qui le (le faussaire) conduiront à la gendarmerie ou à la police», rassure-t-on.
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