La Presse (Tunis)

Tunisie: Ramadan dans les administrations : un démarrage difficile

I.h.

3 Novembre 2003


Si le mois de Ramadan, accueilli avec joie dans la majorité des foyers, est synonyme de chaleur, de convivialité et de recueillement, celui-ci s'accompagne également d'un changement radical du mode de vie qui se caractérise par un décalage des repas, un ralentissement du rythme de travail et des veillées qui se prolongent tard dans la nuit.

L'irritabilité devient le lot quotidien des jeûneurs, exacerbée par la fameuse hchicha, la privation de certains plaisirs comme la cigarette ou le café rend nerveux les cadres et le personnel au travail, incapables de se concentrer. Pour oublier les «appels» d'un estomac creux, les discussions s'enchaînent sur les plats que l'on va préparer l'après-midi, les autorisations de sortie augmentent et les toilettes deviennent le lieu privilégié des personnes qui ne peuvent résister à l'envie de fumer une cigarette. Pour d'autres, on sort furtivement pour dix minutes, pour faire des courses dans le marché du coin et s'approvisionner en denrées alimentaires indispensables pour la rupture du jeûne.

Dans une banque de la capitale, tout est devenu prétexte à dispute entre les agents et les clients qui reprochent à ces derniers de ne pas s'acquitter convenablement de leur tâche. A dix heures du matin, M.S., fonctionnaire dans un ministère, n'a toujours pas trouvé d'agent pour le renseigner sur la démarche à suivre pour obtenir un crédit. «J'ai obtenu une autorisation de mon ministère pour pouvoir m'absenter pendant une heure, raconte le fonctionnaire exaspéré. La personne que l'on a désignée pour s'occuper de moi était sortie pour des courses. J'ai dû poireauter pendant deux heures».

Nourriture quand tu nous tiens

Un tour du côté d'une autre institution financière nous donne une impression de déjà-vu : un personnel aux traits tirés qui effectue les opérations au ralenti, une clientèle pressée d'en finir pour vaquer à ses occupations. A l'accueil, un agent engagé dans une vive discussion avec un collègue de la boite d'en face sur les prix des légumes et de la viande rouge dans les marchés note distraitement sur un registre les absents et les retardataires. Même si ce dernier semble, contrairement aux apparences, contrôler rigoureusement les entrées et les sorties, il admet être clément pendant le mois de Ramadan et faire quelques entorses à la règle.

«Lorsque je vois un des collègues sortir sans me prévenir, je ferme les yeux. Je sais qu'il va quelque part faire des courses. Mais c'est surtout pour les femmes que cela s'avère plus difficile. Elles doivent jongler avec un emploi du temps serré : courses, travail, préparation du repas. C'est pour cette raison que lorsqu'elles viennent en retard ou qu'elles sortent avant l'heure pour éviter les embouteillages, je n'avertis pas la direction, sauf si on me téléphone pour me demander si j'ai vu sortir tel ou tel agent». Un cadre de sexe féminin rencontré sur place se joint à la conversation. «Il faut s'organiser sinon on n'y arrive pas», raconte la jeune femme. «Nous avons la chance de ne pas travailler le samedi. J'en profite pour faire le gros des courses ce jour-là. Au cours de la semaine, j'achète juste le strict nécessaire pour préparer le repas de la rupture du jeûne. Parfois, il nous arrive de manger ce que j'ai préparé la veille, lorsque je ne trouve pas le temps de préparer un plat consistant après le travail».

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Dans une autre administration - une recette des finances - l'absence de l'agent d'accueil dans le couloir désert annonce déjà la couleur. On apprendra plus tard qu'il est sorti pour faire quelques emplettes «à côté». Au premier étage, dans un bureau, une discussion s'engage par téléphone sur le repas à concocter pour le soir. Entre les fiches de cessions sur salaire et pensions alimentaires, l'agent, une femme, s'enquiert si le couscous a bien été préparé à la maison par la femme de ménage. «La facture de téléphone est particulièrement salée après le mois de Ramadan, révèle le caissier qui se trouve dans le hall. La conversation s'articule essentiellement autour des recettes qu'on s'échange, des menus préparés par les uns et les autres pour la rupture du jeûne. C'est cela le charme du mois de Ramadan».

Des pratiques certes qui ont la peau dure, mais qui se perdent au fil des années parce que les Tunisiens sont de plus en plus conscients de leur rôle dans la marche du pays.

Parce qu'ils savent aussi que Ramadan c'est aussi le travail.

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