Bakary Sambe
4 Novembre 2003
opinion
L'antagonisme Islam/Occident, opposés dans les perceptions comme deux entités propres est, en soi un faux débat. L'enjeu, aujourd'hui, est ailleurs. L'Occident ne peut être à l'origine de tous nos maux.
Que font les musulmans avec leurs moyens financiers et humains colossaux. Est-il encore acceptable que les taux les plus élevés d'analphabétisme se trouvent dans le monde musulman ? Le premier verset de notre livre n'est-il pas "Iqra", lis, apprends ! Aujourd'hui les problèmes font légion dans le monde musulman : santé, éducation, sida et d'autres maux qui rongent nos sociétés. Les musulmans ne sont pas seulement victimes de la domination occidentale : ils payent aussi le tribut de l'incurie de certains de leurs dirigeants (dictatures, manipulation des symboles religieux pour des motifs politiques etc.). Une autocritique de notre propre système ou du moins l'usage qui en est fait pourrait être salutaire. Il est toujours, dialectiquement aisé de vouloir tout ramener à cette forme de domination qui, il est vrai, est de plus en plus marquée, sous certains de ses aspects. Mais, osons, en même temps, nous regarder en face et remarquer que si nous en sommes là, c'est parce qu'aussi nous nous sommes éloignés de l'esprit critique, philosophique et scientifique qui n'a pas fait défaut à l'islam classique et que nos islamistes d'aujourd'hui combattent pour imposer une vision étriquée de la religion, un système de "bienpensance" qu'il n'est point permis de critiquer. Il est très curieux qu'après son pamphlet contre le fantasmatique "Occident", Lamine Diagne conclut : "à part ses découvertes scientifiques et sa technologie, l'Occident, par ses valeurs n'a instauré qu'une vie de gêne" ( cf. Walf 30 octobre 2003 - «L'Occident politique n'aime pas l'islam"). C'est là la contradiction de son propos qui en rappelle d'autres ; celles qui traversent le monde musulman contemporain et à l'origine de ses crispations et de sa frilosité.
La domination militaire est la traduction de l'autre domination qui est scientifique et technologique : ironie du sort ! Le monde musulman qui, depuis le fluorescent Baghdad du VIIIe siècle, éclairait, déjà, les plaines d'Andalousie et s'annonçaient aux portes de Poitiers est devenu un simple dominé qui pleure sur son sort ! Le vrai problème est là. Dans de telles situations, il est, malheureusement, plus aisé de chercher des boucs émissaires que de se remettre en question. Il faut que les musulmans, eux-mêmes, prennent leurs responsabilités en ne laissant pas au premier agité, venir parler en leur nom et manipuler de manière odieuse les écritures sacrées au gré des événements et des humeurs. Car, en se penchant sur l'article qui est ici l'objet de notre critique, on se rend compte de la manière dont l'auteur sélectionne les versets qu'il croit aller dans le sens de son argumentation orientée. Il nous cite des fragments allant à l'encontre de ceux qu'il appelle les «infidèles», "gens du Livre" etc., en passant sous silence d'autres comme «il n'y a point de contrainte en matière de religion», «A vous votre religion et à moi la mienne», «Rappelle, car tu n'est là que pour rappeler et non pour les dominer» etc. Et puis le Coran n'est pas à la merci de tous les raisonnements hasardeux. C'est pour cela que les théologiens musulmans ont, très tôt, réfléchi sur ce grave problème de la manipulation des textes.
Ils ont, de ce fait, posé des règles strictes en la matière. Cette réflexion est à l'origine des sciences religieuses traitant pour ce qui est du Coran, des versets clairs explicites «muhkamât» et des équivoques «mutashâbih». Pour les autres branches comme le fiqh, il y a tout un travail sur la distinction entre les «uçûl», questions d'ordre fondamental et les «furû'» qui sont subsidiaires. Toutes ces précautions sont destinées à éviter les dérives, les interprétations abusives et à contresens qui ne font que plonger dans le désarroi et l'incertitude la majorité des croyants. Ces derniers, avides de connaissances religieuses, vu leur intérêt pour la religion sont ensuite manipulés par des prétendus savants. Mais n'est-ce pas là la démarche classique de tous les intégrismes et de tous les systèmes totalitaires?
En plus, l'auteur de l'article en question part d'une hypothèse géographiquement, historiquement et conceptuellement très discutable. Le terme Occident ne désigne pas une entité géographique donnée : le Maroc (al-Maghrib, le couchant en arabe) est plus occidental que l'Allemagne ; l'Occident musulman fut le terme qui a toujours désigné cette région. Historiquement, on parlait, plutôt, de la chrétienté qui dépassait largement les limites de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord. C'était une communauté transnationale, à l'instar de l'Oummah d'aujourd'hui. Enfin, l'Occident n'est pas une civilisation en soi : il est le condensé voire la synthèse de cultures différentes. Rien qu'en France, le Béarnais n'a pas la même conception du monde que le Basque ou encore le franc-comtois. Même si on prend en compte le facteur religieux, le plus démuni de culture historique sait que le christianisme est traversé par des courants différents et contradictoires. Et puis, le Pape, plus explicitement que certains imams de pays phares, a condamné l'intervention américaine en Irak. Il est donc abusé d'établir l'équation Occident = Gens du livre, comme le fait très dangereusement Lamine Diagne dans son article peu fouillé à notre sens (Walf du 30 octobre 2003 - "Contributions"). Même Samuel Huntington, principal inspirateur des discours culturalistes et promoteurs du choc des civilisations n'en est pas arrivé à de telles constructions.
De tels «marchands du temple» recrutent par leur simple manie du langage et leur habilité à faire dire aux textes tout ce qu'ils renferment de haine et d'intolérance. Du coup, leur stratagème consiste à mettre les musulmans les uns contre les autres (en les traitant de suppôts de l'Occident etc.) avant d'avoir les mains libres pour agir dans la terreur et le culte de l'obscurantisme. Il faudrait rappeler que c'est aux seuls groupes fanatiques qu'on doit les premières formulations de l'opposition dâr al-islâm (domaine de l'islam) au dâr al-harb (domaine de la guerre). Cette bipartition du monde qui, finalement, n'a desservi qu'aux musulmans, donne libre cours à toute forme d'exactions pourvu de pouvoir, de la manière la plus incohérente leur trouver des pseudo-justifications dans les textes fondateurs. Ainsi, des fanatiques «musulmans» vont donner à des spécialistes mal intentionnés l'occasion de verser dans les pires amalgames réduisant l'islam à l'intégrisme et à la violence. Ils permettent, en causant un grand tort à la majorité des musulmans, des conclusions semblables à celles d'un Bernard Lewis qui prétendqu'en islam : «il existe un état de guerre moralement nécessaire et religieusement obligatoire» . Outre son caractère subjectif, une telle présentation de l'islam est loin de refléter les diverses opinions qui se sont exprimées, durant toute l'histoire du monde arabo-musulman et qui s'expriment - heureusement - encore aujourd'hui. Nous ne parlons pas de la «majorité silencieuse» qui, au même titre que ceux qu'on prétend combattre, subit cette violence issue de l'instrumentalisation politique de la religion. Le cadre de cet article ne nous permettra pas d'insister sur des exemples de refus de ce bellicisme aussi bien chez les ibâdhites (avec le principe d'al-kitmân) que les sunnites, plus tard. Mais on pourrait citer le cas de penseurs musulmans contemporains qui, dans le cadre d'un dialogue entre eux et avec des adeptes d'autres religions, participent à cette dénonciation de la violence politique. De grands penseurs comme Ali Mérad, Mohamed Arkoun, les tunisiens, Mohamed Talbi, Abdel Majid Charfi, le directeur du Centre Al-Saoud de Casablanca, Abdu Filali Ansarî remettent à l'ordre du jour la tradition pacifiste inaugurée par Muhammad Abduh au siècle dernier. Dans leurs travaux, se dégagent une nette volonté de renier toute forme de bellicisme et d'inciter au dialogue entre musulmans et les adeptes des autres religions dans un esprit de paix et de tolérance. Mohamed Talbi, par exemple, insiste sur la nécessité d'instauration d'un «dialogue au sein de la Oummah islamique, quelles que soient les familles de pensée, sans récupération par un système politique ou un autre» . Mieux, le penseur tunisien appelle au dialogue inter-religieux qui est le seul, à ses yeux, à favoriser "la cohabitation pacifique, dans le respect mutuel et l'intention pure, entre toutes les religions et les idéologies" .
Les intellectuels ne sont pas seuls dans cette lutte contre la violence et la haine, d'autres hauts responsables musulmans se sont toujours impliqués. Dans un essai ainsi que d'autres numéros de Islam Today, le secrétaire général de l'Isesco, Abdulaziz Othman Al-Twaijri appelait les musulmans au dialogue, dans un «esprit de tolérance et de paix». Cet organisme dont le Sénégal est membre regroupe les Etats musulmans, par-delà leur diversité prône l'ouverture et invite les musulmans «à engager le dialogue avec les non-musulmans, à conforter le substrat des relations inter-humaines saines et à soutenir l'éthique de la conversation et de l'examen de la pensée en fonction des principe de l'identité et de l'altérité» . Il tient le même discours au sujet du dialogue islamo-occidental et ajoute qu'il est «devenu de nos jours une impérieuse nécessité» . Le danger dans des discours tels que nous récusons, ici, est qu'il y a une sélection de fait des arguments et l'omniprésence de détours visant à persuader de ce dont on est le moins sûr. Vouloir déduire de quelques versets - en ignorant leur contexte - une volonté de l'islam de prôner la haine, revient à prendre le texte sacré pour un réservoir d'idées dont certaines servent à combattre d'autres au gré des événements et des contextes socio-historiques. Abdelmajid Charfi précise, d'ailleurs, en abordant le problème du Jihâd que seul l'impératif de paix peut justifier le recours à la violence . Voilà que d'éminents penseurs se penchent sur cette question, depuis des années voire des siècles et qu'aujourd'hui, des individus ayant «maîtrisé» quelques versets assortis de hadîths dont ils ne peuvent vérifier les sources, viennent trancher de manière dangereuse. Car, ils risquent d'être lus par des non avertis qui en font un credo, à leur plus grand détriment et à celui de l'islam. Ali Mérad soutient, dans cet ordre d'idée qu'«il serait présomptueux de vouloir dégager un ensemble de principes clairs et simples susceptibles de constituer une base acceptable pour une position islamique devant le phénomène de la violence». Il est particulièrement choquant que par une gymnastique argumentaire et par bribes de tels discours proviennent du Sénégal où l'islam, par son expression confrérique, n'a jamais eu comme base sociologique ou origine sociale la violence ou l'esprit de choc des cultures. Cheikh Ahmadou Bamba clamait haut et fort d'avoir pardonné ses persécuteurs qui l'ont, pourtant entraîné dans un exil de plus de sept ans. De même, Cheikh El Hadj Malick Sy avait, de manière harmonieuse cohabité, dans la paix et la tolérance, avec des minorités chrétiennes à Tivaouane sans faillir à sa mission.
La question n'est même pas que religieuse, elle est humaine. Il est légitime de prendre en compte et de respecter les spécificités les appartenances et les identités. Mais, il ne faudrait pas sacrifier l'universalité de l'humain, du pardon, de la paix, de l'amour et de la tolérance sur l'autel du fanatisme et des présupposés insensés. La xénophobie, le racisme et la haine ne peuvent être partie intégrante d'un message religieux!
Dieu s'adresse, dans le Coran aux croyants (al-ladhîna âmanû), mais aussi aux simples «humains» (yâ ayyuha-n-nâs) et la religion (de religio ou religare: lier) ne peut jamais cautionner ce que Ferjani appelle «une conception négatrice de l'universalité de l'humain» qui favorise la «guerre des cultures» ou le «clash» des civilisations. L'enjeu de ce siècle n'est point aux confrontations idéologiques et religieuses dont la guerre froide a montré l'inanité. Même le terme Jihâd, toujours manipulé dans ces types de discours, renvoie, conformément à son acception première, à l'idée d'effort positif productif et utile à la communauté. Les tenants d'une théorie belliciste de l'islam se trompent alors de combat. Il n'y a qu'à se pencher sur la situation économique et sociale des pays musulmans pour s'en rendre compte. Où trouve-t-on aujourd'hui les taux les plus élevés d'analphabétisme? Où meurt-on encore de faim et rencontre-t-on les problèmes de santé publique les plus cruciaux? Il est sans nul doute que c'est dans la lutte contre ces maux du monde musulman, pour le développement et le plein épanouissement de ses peuples que se trouve le vrai grand combat. Si l'on veut que la religion ne se réduise pas à une simple "illusion" mais redevienne "l'arôme spirituel du monde" - qualité que même Karl Marx lui reconnaissait - la question philosophique - je dirais philanthropique - du siècle naissant devrait être de réfléchir sur les conditions de possibilité de la paix par le dialogue inter-civilisationnel et/ou inter-religieux. Le Sénégal, pays organisateur du prochain Sommet de l'Oci doit trouver les moyens de faire des propositions concrètes et pertinentes dans ce sens.
Docteur en sciences politiques Chercheur au Ceriep/Gremmo - Maison de l'Orient méditerranéen Université Lumière Lyon 2 bsambe@univ-lyon2.fr
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