La Presse (Tunis)

Tunisie: Lutte contre le VIH/sida - 11e Conférence mondiale des personnes vivant avec l'infection : les femmes et les enfants d'abord !

Par notre envoyé spécial à Kampala, Foued ALLANI

4 Novembre 2003


- En parallèle, un projet de plan d'action pour la région du Moyen-Orient/Afrique du Nord

Angela doit avoir dix ans. Un peu plus peut-être. Son badge de déléguée au cou, elle est l'un des cinquante enfants participant officiellement à la 11e Conférence mondiale des personnes vivant avec le VIH, virus du sida ou déjà avec la maladie (Pvavs). Rencontre qui a eu lieu dernièrement à Kampala, la capitale ougandaise, et à laquelle des Tunisiens ont pris part (voir La Presse des 27 et 31 octobre).

Silhouette frêle et regard fuyant, Angela semble perdue dans cette formidable fourmilière humaine que sont les quelque 800 militants venus des quatre coins de la planète, tous membres des réseaux locaux, nationaux et régionaux qui forment le Réseau mondial de Pvavs (GNP+ en anglais) pour participer activement à la conférence qui a reçu le soutien de plusieurs organismes onusiens dont l'Unicef.

Infectée dès son statut de foetus lors d'une transmission verticale du virus (mère-enfant), elle est née avec le VIH au milieu d'un continent frappé de plein fouet.

Trois millions d'enfants de moins de 15 ans y vivent en effet avec ce virus rien qu'en Afrique subsaharienne. Cette région comprend 29,4 millions de séropositifs (infectés) sur les 42 millions recensés à travers le monde en 2002.

Angelina, l'orpheline

Sa mère a été, quant à elle, infectée par son mari, le père d'Angelina, qui vient de quitter ce monde à cause du sida.

Aujourd'hui, Angelina vit avec la hantise de la mort. La sienne d'abord, celle de sa mère ensuite. Ou vice-versa, qui sait ?

Particulièrement vulnérable, la femme est en effet deux fois plus infectée que l'homme en Afrique subsaharienne. Les rapports sexuels à risque en sont la cause principale.

Rappelons que deux millions de femmes et 800.000 enfants ont été infectés en 2002 dont 90% verticalement.

Orpheline, Angelina est venue pour mieux s'armer contre le virus et la maladie. Tout comme cette Algérienne qui est venue après avoir perdu son mari. «Je me bats à sa place, car il a très vite baissé les bras», a-t-elle dit. La lutte contre le fléau a aussi pris en compte l'effet psychologique ainsi que l'importance de l'implication des Pvavs dans ce processus. L'Unicef (Fonds des Nations unies pour l'enfance) a, de ce fait, organisé au sein de la conférence une journée consacrée à la famille et à l'enfant confrontés à ce problème. Elle a par ailleurs organisé un programme spécial dédié à la région du Moyen-Orient-Afrique du Nord (Mena - Middle-East and Nord Africa) qui est la moins touchée par l'épidémie et qui présente les mêmes caractéristiques culturelles. Ainsi, la délégation tunisienne représentée par l'Association tunisienne de lutte contre les maladies sexuellement transmissibles et le sida (ATL - MST sida - section de Tunis) a présenté la situation épidémiologique en Tunisie ainsi que la riposte au fléau. Elle était composée entre autres d'une sage-femme membre de l'ATL et de trois personnes vivant avec le VIH.

Vulnérabilité biologique et sociale

«En plus de sa vulnérabilité biologique, la femme est vulnérable socialement», hurlait la présidente du réseau national des Sud-Africaines vivant avec le VIH ou le sida du haut de la tribune. Et d'ajouter : «Non seulement, elle est marginalisée au sein de sa famille et de sa belle-famille, mais elle doit subir le dilemme de l'enfantement». Celui-ci se résume, dans le cas de la séropositivité de l'épouse (généralement transmise par l'époux), en le tiraillement entre l'urgence d'acquérir le statut de mère et celle de prévenir la transmission du virus à son foetus. «Double fardeau pour elle si elle enfante», a-t-elle fait remarquer en rappelant que la jeune femme a aussi droit à une vie sexuelle malgré sa séropositivité. Or elle se retrouve généralement privée de ce droit, alors que les rapports protégés permettent d'en éviter la transmission.

Ajoutons à cela l'interdiction qui frappe l'avortement. Les femmes désireuses d'interrompre leur grossesse afin d'éviter la transmission du virus au foetus sont donc exposées à de très gros risques, a-t-elle fait savoir. Dans d'autres cas, elles sont carrément obligées par le mari d'avorter.

Evoquant la stigmatisation, la présidente d'un réseau local en Côte d'Ivoire a cité l'exemple d'un homme qui, au cours d'une rencontre autour du thème, a suggéré l'élimination totale des infectés, et ce, afin d'arrêter selon lui, l'épidémie. «Cette attitude que l'on rencontre partout d'une façon plus au moins crue pousse les personnes infectées à adopter au moins deux attitudes aussi dangereuses l'une que l'autre, cacher son infection et vouloir la propager par vengeance», a-t-elle expliqué.

Aïcha du Soudan n'a pas arrêté, elle, de raconter son histoire à chaque fois que l'occasion se présentait. Mère de sept enfants, elle a été infectée suite à une transfusion sanguine.

Après le choc et la souffrance psychologique intense qui ont fait suite à l'annonce, Aïcha s'est retrouvée face à la dure réalité. «Heureusement que mon mari avait fait preuve d'une grande affection et d'une compréhension exemplaire», a-t-elle dit. «Le problème est hélas resté entier côté famille, belle-famille et entourage d'une façon générale». Tous avaient dans la tête l'image indélébile qui fait que celle qui contracte le virus est automatiquement considérée comme étant une femme de mauvaise réputation.

«Mes enfants, a-t-elle poursuivi, avaient eux aussi souffert. Dès qu'on les voyait dans la rue, les gens faisaient tout pour les humilier. A l'école aussi. Et mon mari avait dû intervenir auprès du directeur pour atténuer le phénomène».

Ayant voulu épargner à sa famille tous ces désagréments, Aïcha nous a expliqué qu'elle avait insisté auprès de son mari pour qu'il la répudie. Ce que le mari avait catégoriquement refusé. Aujourd'hui, le couple vit en pleine harmonie. Comment ? Eh bien ! tout simplement en ayant choisi de mieux s'informer. Des entretiens avec des spécialistes nous ont permis de comprendre le processus de transmission du virus et par-là même d'éviter qu'il ne trouve les conditions pour se développer.

Pour un plan d'action pour le Mena

Tout en ayant organisé des visites à des centres spécialisés basés à Kampala, l'Unicef a invité les délégations appartenant à la région du Mena à donner chacune une idée de la situation de son pays, ainsi que de la riposte à l'infection, puis de participer à une réflexion visant à mieux cibler les interventions de l'organisation onusienne en faveur de la famille et de l'enfant au cours de l'année à venir.

Caractérisée par la faible prévalence de l'infection, la région indiquée ne compte en effet que quelque 550.000 cas, soit 0,3% des cas dans le monde. Cependant, la tendance est à la hausse et la riposte doit mieux se préparer afin de limiter au minimum la propagation du virus.

Transmise essentiellement par voie hétérosexuelle sauf en Iran où 66,4% des cas le sont par les seringues souillées chez les drogués, l'infection garde à quelques différences près les mêmes caractéristiques. Un seul problème reste inquiétant dans la région, l'exclusion et la stigmatisation dont souffrent les séropositifs, d'où la peur qu'ont les personnes à déclarer leur statut et les réticences quant au dépistage précoce. Le résultat de toutes ces données est quant à lui bien connu.

Présentée par Melle Mawaheb Dridi, sage-femme et membre de l'ATL, l'expérience tunisienne a suscité l'intérêt des autres délégations de la région. Ses points forts étant la mise en place d'un plan national de lutte contre l'infection dès l'identification en 1985 du premier cas, la promulgation en 1992 d'une loi régissant les différents aspects des maladies transmissibles, le développement d'associations oeuvrant dans la lutte contre l'infection et enfin la généralisation de la trithérapie.

«Il y a un processus à mettre en oeuvre afin de créer dans chaque pays une synergie entre le gouvernement, les ONG, les Pvavs et les médias», a expliqué le Dr Georges Ionita, coordinateur régional à l'Office Mena de l'Unicef, en déclenchant le débat. Et de rappeler que toutes les autres régions (Afrique, Asie, Amérique latine, etc.) possèdent déjà leur propre section au sein du GNP+. Ce qui n'est pas le cas pour le Mena.

Les débats ont débouché sur bon nombre d'initiatives dont celles consistant en la création de réseaux entre les ONG, la conception et la mise en ligne d'un site web, l'organisation d'un workshop et enfin, et, selon une initiative tunisienne, la création d'un réseau de journalistes engagés dans la lutte contre le VIH et le sida.

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