Hassan Gherab
5 Novembre 2003
Le premier morceau est à peine entamé que la magie opère déjà. On est envoûté par le son et le charme n'est rompu que lorsque le groupe quitte la scène. Regrets
Ça n'a pas fait un pli. La soirée, lundi dernier, de jazz fusion à Ibn Zeydoun avec The Zawinul Syndicate a tenu toutes les promesses que nous lui avions fait endosser. Le passage du Zawinul Syndicate à Alger a fait l'événement. Comme promis, attendu et désiré, Joe Zawinul et son groupe ont enflammé la scène. D'entrée, les musiciens ont donné le ton et la mesure de ce que sera la suite. Aux premiers gestes, aux premières notes, les spectateurs qui emplissaient la salle savaient déjà qu'ils allaient en avoir pour leur argent et plus. Les 1 200 dinars du billet d'entrée sont oubliés. Sont évacuées aussi les contrariétés d'une journée de jeûne comme sont débarqués tous les désagréments qui pourraient gâcher une soirée qui s'annonce grandiose, une soirée comme on n'en avait pas eu depuis des lustres.Officiant derrière ses claviers installés sur le côté de la scène, Joe Zawinul garde un oeil sur les autres éléments du groupe qui, hormis le batteur, tournés vers lui, occupent le reste de l'espace. A l'arrière, Stéphane Galland trône devant sa batterie. Il est flanqué de Manolo Badrena qui aligne devant lui ses toumbas, djembé, clochettes et autres instruments de percussion. Amitt Chaterjeer, à la guitare, Linley Marthe, à la basse, et Sabine Kabongo, au vocal, se partagent le centre de la scène.Le premier morceau est à peine entamé que la magie opère déjà. On est envoûté par le son. En plus d'une section rythmique très forte, The Zawinul Syndicate avait pour lui les envolées de Kabongo épousant les volutes qui s'élevaient de la Gibson de Chaterjeer.
Le tout enveloppé par Zawinul, le maestro qui faisait dire à ses synthés la mélodie de l'Afrique, de la terre oubliée ou d'un peuple ignoré. C'est de la magie. Même quand Stéphane Galland électrise ses baguettes et survolte le tempo, la voix arrivera à surfer sur ce déchaînement de sons et, talonnée par la guitare, monte avec une aisance et une puissance déconcertantes. Et redescend tout aussi aisément pour laisser la place à la guitare et aux synthés qui entament un dialogue. Le duo rassemble Chaterjeer et Zawinul qui mêlent leurs notes pour tisser une toile musicale. Tout est dit par le son et par le regard qui lie les deux musiciens qui ne se quittent pas des yeux tout au long du duo. Un bel exemple d'entente tacite. Il est vrai que le silence a toujours eu sa place dans le coeur de Zawinul. C'est sans doute là le secret des compositions et improvisations de Joe Zawinul qui, comme un chef cuisinier devant sa batterie de fourneaux, dose, surveille et tempère. Il veille à la composition de la toile musicale qui ne doit en rien déranger le silence qui lui est si cher. Au contraire, la musique jaillit quand le silence n'a plus rien à dire, quand il s'alourdit. La musique se fait sa complice jusqu'à l'entrée tonitruante de la section rythmique. Le synthé rejoint le trio et donne de la voix, des sons «élacoustiques», comme les définit Zawinul. La basse, omniprésente, vrombit et vibre mais sait se faire discrète quand le synthé prend les devants pour la coda.Un son métallique introduit le morceau suivant. Badrena racle, frotte et fait tinter son bout de métal pour le faire crisser mélodieusement. La mélodie métallique accompagne le chant du percussionniste et forme l'intro qui ouvre la voie au groupe.
Emmené par les ondulations du Korg qui rappelle les sons langoureux du Hammond, la formation s'élance toutes notes dehors sur la voie tracée par l'intro. C'est avec ce morceau que le Zawinul Syndicate atteindra l'apogée de l'orchestration. Il culminera avec le duo basse-batterie. La rencontre de ces deux géants que sont Linley Marthe et Stéphane Galland est littéralement explosive. Le solo de basse, sublime, divin, est encadré au plus près par la batterie qui vibre de toutes ses cymbales et tonne de tous ses tambours. La dextérité de l'un n'a d'égale que la technicité de l'autre, et inversement. Le public ne se contient plus. Il trépigne et s'exprime pour dire son admiration. Il exprime son éblouissement par des applaudissements, cris et sifflements. Linely, penché sur sa basse, le visage caché par ses dreadlocks, semble étranger à tout ce qui se passe. Il est absorbé par ses doigts courant sur les cordes. Galland, lui, est concentré sur ses baguettes qui virevoltent à un rythme effréné et à une cadence métronomique. Le duo fut à lui tout seul un spectacle et le public sut en récompenser les acteurs.
Les vocalises du silence
Après cette chaude explosion, le calme revient. C'est la douche écossaise que tiédit la voix chaude de Kabongo enveloppée par le synthé. La suite est éclatante. On retrouve le son caractéristique du Korg de Zawinul et de ses compositions. L'ombre de Weather Report plane sur la scène illuminée par des interprètes pour le moins admirables. Un entracte et on reprend. Pas pour longtemps. La voix de Kabongo est coupée nette par une panne électrique. Le groupe revient pour reprendre les choses là où il les avait laissées. Comme si rien ne s'était passé. La musique rejaillit dans un éblouissement de percus et un déchaînement élacoustique qui emprunte sa trame au style originel de Zawinul. Le jeu empreint d'individualités des musiciens trouve sa voie sur cette trame et Zawinul drive sa formation d'un geste, d'un hochement, d'un mot ou d'un plaquage. La fusion est là. Quant au jazz, il fait battre le coeur des instruments qui se mettent en phase avec le public auquel ils dessinent des tableaux africains, indiens, océaniens, caribéens ou tout simplement jazz. La pression ne baisse que pour mieux booster la montée vertigineuse des notes emportées tantôt par le synthé tantôt par la voix. Les entrées instrumentales rythmées ponctuées de solos et des silences à peine habités d'un susurrement de Kabongo se succèdent. Avec toujours le Korg comme port d'attache, point de repère. Dans ce déluge de sons, la voix trouve sa voie et se faufile entre les notes jusqu'à émerger sur le devant de la scène. Kabongo joue avec le synthé avent de se reculer pour laisser la mélodie «zawinulienne» occuper seule l'espace. Le synthé se fait piano et accompagne le discours de Badrena. Quelques petits solos se greffent sur l'échange. Zawinul glisse un petit charleston avant de repartir avec l'intempestive batterie. La voix de Kabongo fait quelques incursions qui signent le début de la fin. Joe Zawinul quitte ses claviers pour présenter les musiciens du Zawinul Syndicate et, en dernier, Sabine Kabongo pour laquelle il reprendra ses claviers et fera quelques plaquages pour l'accompagner et lui rendre un hommage mérité. Et c'est la fin que personne n'attendait ni ne voulait. Le public algérien en redemande
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