La Tribune (Algiers)

Algérie: Ruée sur les centres commerciaux : quand aucune visite familiale ou spectacle ne sont au programme de la soirée

Amel Bouakba

5 Novembre 2003


Alger semble se réveiller de sa torpeur, après la rupture du jeûne. La capitale reprend des couleurs chatoyantes qui plongent les Algérois dans une ambiance de fête ou presque.

On oublie volontiers les soucis de la journée, la flambée des prix qui n'a quasiment rien épargné, les marchés enfiévrés, les nerfs à fleur de peau des jeûneurs harassés pour se laisser bercer un temps soit peu par un semblant d'animation. L'animation à Alger, c'est surtout l'ouverture des centres commerciaux en pleine floraison ces dernières années durant la soirée qui fait le bonheur de ces jeûneurs «rassasiés». L'amélioration de la situation sécuritaire rassure la population qui reprend goût aux sorties nocturnes. Les Algériens le savent et ne peuvent que s'en réjouir même si les lieux de spectacle sont en nombre insuffisant et les programmes d'animation proposés en deçà des attentes. Mais qu'à cela ne tienne, les centres commerciaux et autres grands bazars deviennent un lieu convivial où il fait bon se rencontrer le soir, faire des achats, penser déjà aux emplettes de l'Aïd, aux vêtements neufs qu'il faudra acheter aux bambins. 19h30. Alger n'a pas encore fait le plein. Quelques personnes sortent, histoire de «se dégourdir les jambes», digérer le copieux repas du f'tour. La majorité rejoignent les mosquées pour accomplir la prière des «taraouih». Sur les coups de 21 heures, les grandes artères de la capitale commencent à accueillir le flux de familles, de couples, de groupes de jeunes. La pénombre de la nuit cache un temps soit peu la saleté flagrante qui n'épargne aucun coin ni recoin d'Alger.

Les services de nettoiement semblent, eux aussi, emportés par «la somnolence» qui touche les jeûneurs durant la journée. Evidemment, si chacun balayait devant sa porte, les rues seraient plus nettes. Et surtout Alger serait plus «blanche». La prolifération des centres commerciaux ces dernières années a été de bon augure et fait le bonheur des Algériens. L'éclairage public des grandes artères est apprécié de tous. Durant le mois de ramadhan, la plupart des centres commerciaux qui deviennent lieux de rencontre par excellence ouvrent boutique à partir de 19h30 et ferment vers 11h30. Les dernières semaines, l'heure de fermeture se prolonge jusqu'à une heure du matin. Les rues Didouche Mourad et Larbi Ben M'hidi sont les plus animées, le soir. Les grandes boutiques de luxe, de prêt-à-porter, habillement pour enfants et autres ne ratent pas l'occasion d'ouvrir grandes leurs portes. A Didouche Mourad, salons de thé, cafés, librairies, cybercafés, salles de jeux, taxiphones, fleuristes, salons de coiffure, magasins de meubles ouvrent leurs portes. De nombreuses familles sortent faire les boutiques. Car l'Aïd est déjà là ! Et puis, ne dit-on pas que l'avenir est à ceux qui se lèvent tôt. «Premier au marché, premier servi», s'accordent à dire les gens rencontrés ici et là. C'est le cas de cette famille venue d'El Biar à la rue Didouche Mourad. «On préfère sortir le soir plutôt que la journée, se promener à loisir, faire à son aise plusieurs boutiques et centres commerciaux, s'adonner aux préparatifs de la fête de l'Aïd et du rituel traditionnel de l'habit neuf pour les petits.

Les prix affichés sont pour l'instant raisonnables, il y a de tout avec une large gamme de choix mais il est préférable d'acheter au plus vite avant que la marchandise ne s'écoule entièrement. L'année dernière, nous avons attendu la dernière semaine et il n'y avait plus rien», explique le père de famille. Une famille avertie en vaut deux ! Tout le monde se félicite de l'amélioration de la situation sécuritaire et de l'éclairage public qui illumine les rues et les grandes artères de la capitale. «Il y a quelques années encore, il était pratiquement impossible de sortir le soir, aujourd'hui les choses ont agréablement changé», ajoute-ton. Partout, les centres commerciaux, de plus en plus spacieux, conviviaux, suivent la tendance et épousent la «fashion attitude», attirent la clientèle et remplacent les lieux d'animation. La lumière réveille le tonus assoupi et chasse le stress de la journée. Au niveau de la place de la Grande-Poste, les jeunes et moins jeunes peuvent goûter au plaisir de la magie du cinéma grâce à l'écran géant mis en place durant ce mois sacré avec au programme une projection de films en plein air. La chaîne de magasins Kiabi, habillement homme, femme et enfant, ne déroge pas à la règle et ouvre durant les soirées. C'est fou ce que ça bouge ! Au niveau de la rue Hassiba Ben Bouali, Kiabi spécial vêtements pour hommes ouvre de 19 h30 à 22h30 et voit affluer un grand nombre de clients, explique Kamel, le gérant. Chose vérifiée en direct. Des hommes de tout âge viennent y faire leurs achats. Les prix accessibles qui sont proposés encouragent beaucoup de monde à venir faire de bonnes acquisitions ici en raison du bon rapport qualité-prix et des opérations de promotions et de soldes. L'approche de l'Aïd est pour les adultes aussi un prétexte pour changer leur garde-robe. C'est surtout l'occasion de faire la fête, une fête bien méritée après l'accomplissement d'une obligation religieuse. Espace commercial, encore et toujours. L'aubaine pour tous ceux que saisit la fièvre acheteuse à l'instant où ils croisent une boutique. A Ben Aknoun, une file de véhicules est stationnée devant le centre commercial. Ce centre connaît une affluence considérable. A l'instar des autres centres, il ouvre sur les coups de 19h30 et ferme à 23h30 avec des changements prévus dans ses horaires vers les dernières semaines du mois sacré. Un grand nombre de familles viennent faire leurs «emplettes» dans cet espace commercial. Il y a de tout, constate-t-on, les prix affichés varient selon la gamme, les marques, la qualité. La marchandise accessible sur le marché provient de France, d'Italie, de Turquie. «Les marchandises turques et chinoises inondent le marché ces dernières années. Les prix proposés sont relativement abordables», souligne une mère de famille. Pour que plaisir se conjugue avec budget, pas de génie, juste un peu de bon sens, dépenser intelligent et ne pas succomber à la tentation, poursuit cette jeune maman. «J'ai adopté cette attitude durant tout ce mois de piété.»

L'Aïd est déjà là

Autre client invétéré de ce centre commercial, ce père de famille avisé : «J'ai consacré un budget spécial pour l'achat d'habits neufs pour les chérubins. On sort pratiquement régulièrement le soir, on fait plusieurs boutiques et si on tombe sur de bonnes affaires, mieux vaut ne pas les rater. D'autant que le marché algérien ne répond pas à la logique de l'offre et de la demande. On peut donc voir les prix des effets vestimentaires grimper dès l'approche de l'Aïd, comme c'est le cas pour les produits alimentaires». Ainsi, chaque soir, ce sont de sempiternels aller-retour aux marchés que font ces personnes interrogées. «Entre les prix des uns et des autres, il faut choisir selon son budget, sachant qu'il faut tailler son manteau selon son drap.» «Je préfère éviter la cohue des derniers jours du mois sacré. La fin du ramadhan ressemble à une course contre la montre, on se laisse emporté par le mouvement, le rythme devient insoutenable et il est difficile d'être au four et au moulin.» Les jours se mettent à dévaler, tout s'accélère, on file vers la fête de l'Aïd. Vite, vite, il faut être le premier à faire de «bonnes affaires». Khalidj Center, situé au Golf, l'un des quartiers huppés d'Alger, a ouvert depuis près de deux ans. Le lieu est beaucoup plus fréquenté par les riverains, expliquent Amine, Adel et Rachid, propriétaires de boutiques de prêt-à-porter. «Généralement le flux s'accroît vers les dernières semaines du ramadhan, caractérisées par une ambiance de fête», ajoutent-ils. Désormais chaque quartier a son centre commercial, résolument moderne et élégant. A El Biar, le centre commercial Ecosium avec ses magasins de prêt-à-porter, de cosmétiques, de maroquinerie, de bijouterie, qui connaît une grande affluence d'ordinaire ne désemplit pas durant les soirées de ce mois sacré. «Des gens du quartier mais aussi d'autres régions lointaines fréquentent ce centre, Ben Bella en personne est venu ici acheter trois costumes, c'était il y a quelques mois, avant son passage à l'émission de France 2», dit, l'air fier, Hamid, l'agent de sécurité. «Généralement, les dernières semaines du ramadhan voient un monde fou. Il sera très difficile de se frayer un chemin tellement il y aura du monde, c'est récurrent chaque année». D'ores et déjà, des familles viennent faire leurs emplettes pour la fête de l'Aïd, craignant certainement que les prix des effets vestimentaires ne subissent le même sort que les produits alimentaires. «Je sors durant cette première semaine, histoire de tâter le terrain et de faire une comparaison des prix et, si je tombe sur la perle rare, à la bonne heure, je ne la raterai pour rien au monde», avoue une jeune mère de Birtouta, rencontrée à Ecosium. «Je suis venue avec mon mari et mon enfant, dit-elle. C'est la première fois que je viens à Ecosium, j'en ai souvent entendu parler mais je trouve que les prix sont excessifs. Il me faut encore poursuivre ma tournée à travers les centres commerciaux pour dénicher une bonne acquisition», dit-elle sous le regard complice et enjôleur de son gamin. Les centres commerciaux semblent être la destination de prédilection pour ceux qui veulent humer le parfum des soirées ramadhanesques, après avoir grappillé quelques dattes, siroté un bon thé à la menthe, accompagné de kalbellouz.

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