Karima Mokrani
6 Novembre 2003
La nouvelle cité 110 logements des Bananiers, deux ans après les inondations du 10 novembre à Bab El Oued. Une femme dépoussière les tapis de son appartement situé au troisième étage.
Elle termine son ménage et s'apprête à préparer la chorba. Son regard innocent révèle une satisfaction qui emplit un coeur longtemps privé de joie et de plaisir. Elle sourit. Elle ne trouve pas les mots pour exprimer sa grande satisfaction. «Dieu merci», ne cesse-t-elle de répéter. Tous ses mouvements expriment une reconnaissance sans faille envers celui qui l'a arrachée à la misère de l'exiguïté. Il y a un peu plus de deux ans, elle habitait une petite et vieille bâtisse de la Casbah. Elle y vivait avec son mari et ses huit enfants dont la moitié sont en âge de se marier : «Les gens de l'armée qui venaient nous voir, pendant les années du terrorisme, ne comprenaient rien. Tous se demandaient comment nous arrivions à vivre ensemble dans une pièce si étroite», se rappelle-t-elle sans regret. Des années durant, la famille a pris son mal en patience, espérant que les autorités locales se décideraient enfin à prendre son cas au sérieux. Que des illusions ! Jusqu'à ce que des pluies torrentielles s'abattent sur Bab El Oued et la Casbah pour emporter et les maisons et les biens. Les dix rescapés de la catastrophe trouvent refuge dans un camp de sinistrés. Quelques jours après, les autorités locales leur offrent les clés d'un joli appartement F3 aux Bananiers. Un miracle !
Difficile d'y croire
Matelas en mousse, vieilles couvertures, oreillers très légers sont couverts d'un drap de couleur sombre dans un petit coin de l'une des trois pièces de la maison. La femme y va droit et ôte le drap. «Voici notre ancienne maison», dit-elle. Le sourire s'efface et les yeux sont embués de larmes. Elle n'arrive pas ou ne veut pas croire que la famille peut mener enfin une vie paisible : «Nos malheurs et nos différends au sein de la famille et avec les voisins provenaient de la promiscuité des lieux. Les garçons et leur père passaient la grande partie de leur temps en dehors de la maison», se souvient-elle. La grande fille surexcitée retire des rideaux, ouvre deux fenêtres et fait voir un balcon assez spacieux. Le soleil agresse par sa chaleur et l'air par sa fraîcheur : «A la Casbah, on n'avait pas où sécher les vêtements. Ma mère les attachait à des fils placés par mes frères à l'intérieur de la maison», confie-t-elle toute souriante et joyeuse. Collée au bras de sa maman, elle dirige le regard vers les toilettes et la salle de bains : «Quelle joie de pouvoir prendre sa douche à l'aise !», s'exclame-t-elle. Installé comme un roi, l'adolescent devant la télévision ne bronche pas. Rien ne semble l'intéresser à part ce qu'il regarde sur l'une des chaînes françaises. Il profite de la grève des enseignants du secondaire pour s'approprier la télévision.
Manques et absences
Une femme monte essoufflée les escaliers du deuxième étage. Elle n'est pas vieille. Pas grosse non plus. Elle revient du marché de Sorécal où elle a acheté quelques légumes pour le repas du soir : «C'est trop loin et, de plus, il n'y a pas de transport», se plaint-elle. Les bus sont pourtant nombreux du côté de Bab Ezzouar. «C'est un risque de passer par là. Il faut souvent traverser l'autoroute si on veut raccourcir le trajet. Il ne se passe pas deux ou trois jours sans que l'on entende parler d'un accident sur cet axe», poursuit-elle. En bas du bâtiment, un adolescent de treize ou quatorze ans s'appuie contre la façade. Il ne regrette pas l'ancienne Casbah : «Je me ferai d'autres amis et une autre vie ici», confie-t-il. Néanmoins, l'éloignement du CEM et du lycée le préoccupe beaucoup : «Les écoliers sont les premières victimes du manque de transport. Il est temps qu'ils pensent à construire un CEM et un lycée tout près de la cité.» Préoccupé de l'absence de certaines commodités, l'enfant évoque l'inexistence d'un dispensaire et d'une mosquée dans l'enceinte de la cité : «Il faut aller soit à Tamaris soit à Bab Ezzouar pour voir un médecin ou faire la prière», dénonce-t-il. Malgré les lacunes relevées, les habitants de la cité 110 logements des Bananiers, réservée exclusivement aux sinistrés de Bab El Oued et de la Casbah, restent optimistes : «Pourquoi se presser ? Après tout, la cité est nouvelle. Toutes les commodités seront disponibles à l'avenir. N'oublions pas qu'il y a beaucoup de logements qui sont en cours de construction aux alentours. Il y aura plein de monde ici. Plein de vie », pensent nombre d'entre eux, quoique les prix de location ne les enchantent pas : «2 500 DA chaque mois. C'est trop», estime un vieux retraité qui n'oublie pas les deux mots, sans cesse prononcés par les locataires : «Dieu merci.»
La colère de Hocine
Hocine, employé dans une mairie à El Harrach, est triste. Il regrette son ancienne maison coloniale de Bab El Oued. La grande porte de son nouveau logement reste souvent ouverte la journée. Il étouffe. Lui, sa femme et leurs trois enfants. Jusqu'à présent, il n'arrive pas à comprendre comment il se fait que son nom soit sur la liste des bénéficiaires de logements sociaux construits à Birtouta et que l'appartement qui lui a été attribué sur le papier, appartienne à quelqu'un d'autre : «Ils ont volé ma maison», crie-t-il avec désespoir. Hocine est persuadé qu'il y avait là une force occulte au sein des organismes chargés de distribuer les logements et qui l'a privé du logement tant espéré. «Qu'est-ce que je pouvais faire de plus? J'ai dénoncé, j'ai crié, j'ai pleuré sans résultat», dit-il avec désolation. Quelques jours après, des responsables locaux sont venus le voir et lui demandent d'accepter de vivre momentanément avec ses parents et le reste de la famille à Dar El Beïda. Eux aussi sont sinistrés et ont eu droit à un nouveau logement social F3 : «J'ai accepté parce qu'ils m'ont promis que mon problème serait réglé dans un temps record. Que des mensonges ! Je suis resté chez mes parents près de sept mois. La cohabitation était impossible. La famille était nombreuse», rapporte Hocine. Après quoi, il s'est vu attribué un logement F2 à la cité 110 logements des Bananiers. Pour quelque temps seulement, lui ont promis les responsables locaux. Quelle fut sa grande surprise de se retrouver dans un studio, lui qui habitait une grande maison autrefois ! Quelle fut sa grande surprise de voir les autres bénéficier d'appartements F3 et lui d'un petit espace très mal aménagé ! Les toilettes et la salle de bain dans le salon : «Du jamais vu !» commente-t-il avec ironie et dégoût. La porte des toilettes est juste en face du petit endroit où la famille se réunit pour le repas : «Manger là où on fait ses besoins ! Nous prennent-ils pour des animaux ?» se demande-t-il. Pour minimiser «la catastrophe», Hocine a dû trouer la partie haute du mur gauche des toilettes : «Ça ne suffit pas. Les odeurs sortant des WC reviennent dans le salon. C'est du pareil au même», note sa femme. La cuisine se trouve aussi dans le salon. Un mur de moins de deux mètres sépare partiellement les deux parties. Difficile de circuler dans cette cuisine qui se trouve juste en bas des toilettes des habitants d'en haut. Les grandes canalisations apparentes sur le petit plafond en témoignent. Hocine n'a pas trouvé de balcon. Il en a créé un d'on ne sait quelle façon. Il est trop petit mais sa femme ne s'en plaint pas : «Ça nous permet au moins de sécher les vêtements», dit-elle calmement. L'ex-habitant du 118, rue Colonel Lotfi de Bab El Oued espère que les responsables locaux se pencheront sérieusement sur son cas et répareront l'erreur dont il est victime, lui et toute sa famille.
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