Le Pays (Ouagadougou)

Burkina Faso: Projet Zaca - Le blues des déguerpis

Par Cheick Beldh'or SIGUE

5 Novembre 2003


Depuis février 2003, le processus d'indemnisation des parcelles de la zone Zaca est en cours. Les populations qui ont été indemnisées ont ou doivent incessamment libéré leurs maisons qui sont aussitôt détruites après leur départ. Seulement, après avoir cédé leur parcelle, pour les uns, l'argent qu'ils ont reçu en contrepartie n'est pas suffisant pour s'offrir une nouvelle maison. Pour les autres, il n'y a plus d'argent pour finir la construction. Ils sont donc inquiets pour l'avenir.

Un après-midi ordinaire de la fin du mois de septembre. Dans le vieux quartier Koulouba de Ouagadougou, des concessions sont réduites en miettes. Ces décombres n'ont absolument rien d'une catastrophe naturelle. C'est que des jeunes ont été recrutés par le projet d'aménagement de la Zone d'activités commerciales et administratives (Zaca) pour démolir les habitations. Ils sont rémunérés à 2000 F CFA/j. Les parcelles libérées et rachetées par le projet seront prises en compte pour les nouveaux équipements publics (espaces verts, équipements marchands, etc.) de la zone. Sur à peu près 85 hectares de zones à aménager, 4 hectares ont déjà été libérés et détruits. Et près de 1100 parcelles ont été indemnisées à hauteur de 13,6 milliards de F CFA. Sur la zone touchée par l'aménagement, il sera établi " un cadre urbain pour les activités et les habitants, qui se propose de répondre harmonieusement aux nouveaux besoins de la ville de Ouagadougou et de rendre meilleures les conditions de vie urbaines de la ville". Bien plus, " la plate-forme qui sera aménagée respectera les normes internationales pour accueillir tout ce qu'il y a de monde des affaires aujourd'hui. L'opportunité sera ainsi donnée aux opérateurs économiques d'investir sur cette plate-forme". En somme, cette zone sera "une zone d'avenir", assure-t-on du côté du projet.

Infrastructures inadaptées

Le 20 septembre 2003, les souscriptions à l'acquisition des parcelles (au nombre de 300 environ ) ont été lancées aux opérateurs économiques du Burkina et d'ailleurs, pour y " réaliser leurs rêves d'infrastructures modernes d'habitation, d'administration et de commerce ". Si l'aménagement du centre ville a paru nécessaire, c'est que les activités dans la ville " se sont développées avec des équipements et des infrastructures inadaptés (voirie, assainissement, etc.)". Une fois la zone d'aménagement libérée, le projet pourra donc implanter un plan d'aménagement et de réalisation des voiries et réseaux divers.

Un fois indemnisé par l'Etat (le processus a démarré depuis février 2003), chaque propriétaire de parcelle a huit mois pour libérer son habitation qui est détruite aussitôt après son départ. Mais la date butoir, c'est pour la fin du mois de décembre. A cette date, tout le monde devrait en principe être parti, pour permettre le démarrage des grands travaux de construction.

Des indemnisations insuffisantes

Les résidents sont-ils satisfaits des indemnisations? Pas totalement: l' argent reçu n'est pas à la hauteur des espérances. "Les prix des matériaux de construction ne sont pas à la portée de tout le monde. Dans ces conditions, comment voulez-vous que les gens puissent construire? ", se plaignent deux frères qui habitent la cour paternelle, dans le quartier Koulouba. Leur mère qui dit avoir reçu 12 millions F CFA espérait brasser beaucoup plus d'argent: 50 millions F CFA. Aujourd'hui, elle estime que sa maison a été sous-évaluée d'autant qu'elle a " beaucoup investi " pour cette maison. C'est la mine serrée que cette mère parle du projet Zaca. Tout comme elle, certains habitants du quartier sont remontés contre le projet. Et de griefs, il n'en manque pas: sous-évaluation des maisons, injustices dans les opérations d'indemnisation. " Certains ont eu plus d'argent que d'autres. Quels efforts les uns dont les concessions faisaient face aux voies goudronnées ont-ils plus fourni que les autres qui habitaient les six mètres, pour recevoir plus d' argent? ", fulmine l'un des frères , qui estime que le prix du m2 devait être partout le même.

Des griefs

En effet, tout le monde n'a pas été logé à la même enseigne. Pour le résident dont la parcelle est située à l'angle de 2 voies goudronnées, le montant de l' indemnisation est fixé à 50000 F CFA/ m2. Il est de 40000 F CFA/m2 si la parcelle fait face à une seule voie goudronnée, de 25000 F CFA si la parcelle est sur une voie non bitumée et n'est pas dans un six mètres et enfin de 22500 F CFA si elle est dans les six mètres. A cela, il faut ajouter que plus la voie est bitumée et large, plus elle coûte cher.

Désiré Comboïgo, responsable de l'agence conseil en communication du Projet Zaca, explique cette différence de prix par le fait qu' une habitation qui fait face à une voie goudronnée sera beaucoup plus rentable que celle qui est cachée dans un six mètres. "On ne construit pas un hôtel dans un six mètres, mais face à une grande voie pour avoir beaucoup plus de clients ", fait-il remarquer. Pour lui, il n'y a donc aucune injustice à ce que des parcelles qui manquent de visibilité soient moins indemnisées.

A chacun son endroit

Alima, une jeune femme qui habite le quartier Koulouba, vivait avec d'autres locataires qui sont déjà partis. Alima, elle, attend toujours. Pour elle, " tant que mon mari n'aura pas fini de construire, je ne bougerai pas ". Aux environs de son domicile, quelques concessions ont été détruites et les occupants, affirme-t-elle, sont allés s' installer sur la trame d'accueil de " Ouaga 2000 C ". Ils ont emporté tôles, fenêtres, etc. Bintou Ouédraogo relève pourtant que les matériaux que ses parents ont emportés n'ont pas servi à grand-chose, dans la construction de leur nouvelle maison.

En plus de la trame d'accueil de "Ouaga'2000 C", il y a celle de Nioko. Mais, fait remarquer Alima, certains parmi " mes voisins qui sont partis ont préféré s'installer dans d'autres quartiers parce qu'ils ne pouvaient pas construire en dur sur les trames d'accueil ". En effet, le projet a permis aux populations déplacées de s'installer à l'endroit de leur choix.

Alima n'est pas la seule à traîner les pieds. Certes toutes ces personnes ne nient pas avoir reçu de l'argent. Mais elles ont comme l'impression d'avoir été les dindons d'une farce.

Ces mécontents estiment en effet qu' à défaut de ne pouvoir leur attribuer gratuitement des parcelles sur les trames, l'Etat aurait pu, au moins, les vendre à des prix sociaux ou à défaut, exonérer les matériaux de construction.

L'argent qui divise

Les indemnisations accordées par le projet Zaca ont-elles plus desservi que servi? Pour Mme Maïga, en tout cas, " l'argent du projet a créé des problèmes au sein de ma famille. Il a divisé les frères". Même son de cloche pour Nouffou Sow: " Que pouvez-vous répondre à un frère qui refuse de s'installer en brousse? Vous n'avez d'autre choix que de partager l'argent que le projet vous a remis".

Bintou Ouédraogo, elle, a été plus chanceuse, car dans sa famille, on a opté, à l'unanimité, de construire. Si bien qu'il n'y a pas eu de problèmes.

Liens Pertinents

Quelques jours après, devant sa cour, dans un couloir obscur du quartier, Alima bavarde avec d'autres femmes quand elle entend encore parler du projet. A cet instant, une bulle de colère lui monte à la gorge: " L'Etat veut nous forcer à partir!". Et quand on lui fait remarquer que le quartier qu'elle habite peut-être, fera la fierté des Burkinabè, elle répond: " Qui vivra verra. Et puisqu'il faut vivre pour voir ce nouveau quartier, je demande à Dieu de m'accorder encore quelques années. Car ce projet-là, si je n'y prends garde, risque de m'emporter, tellement je suis à la fois mécontente et inquiète". Et son amie, sans doute excédée par nos questions, lâche: " Mais pourquoi toutes ces questions, toutes ces notes, espérez-vous changer quelque chose avec cela? Il est déjà trop tard! "

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