Par : Mamadou DIA Ancien président du Conseil des ministres du Sénégal
6 Novembre 2003
opinion
A mi-parcours du mandat confié à qui de droit par la nation pour conduire le changement que le peuple sénégalais a exprimé, par un vote franc et massif, un certain 19 mars de l'an 2000, l'on est en droit de s'interroger sur ce choix délibéré de garantir l'irréversibilité du mouvement démocratique ainsi entrepris. La tentative d'assassinat du président du Jëf jël, Talla Sylla, est une illustration parfaite, et la dernière en date, de l'escalade que le pouvoir a aménagée pour favoriser de tels actes contre des citoyens libres et honnêtes, même s'il proclame, haut et fort, aux oreilles de toute la communauté internationale, que le Sénégal reste l'un des pays les plus démocratiques au monde et où les Droits de l'homme sont entièrement garantis, respectés et protégés. Nenni, le peuple sénégalais qui avait crû rompre d'avec les habitudes d'un certain passé peu glorieux, a fini par désenchanter de la volonté des nouveaux dirigeants qu'il s'est librement donnés à cet effet de réaliser le changement dans le pays, et dans l'unité. Le défi qui interpellait tous les Sénégalais - toutes sensibilités confondues - était d'éviter le retour des vieux démons, dont la violence, sous ses formes multiples, était l'une des armes les plus prisées et d'opter pour un redressement dans tous les domaines et un réarmement moral pour un nouveau départ. Il s'agissait de gagner le pari de l'Alternance (au sens général du terme) et de sauver la démocratie contre laquelle l'insécurité était une menace permanente pour la cohésion sociale et l'unité du pays.
Nous le disions en son temps: «Il fallait commencer par le nettoyage des innombrables écuries d'Augias qui gangrenaient encore le corps social ; il fallait sauvegarder et même renforcer la tranquille révolution citoyenne du pays qui nous valait le respect du monde entier et surtout l'amicale sympathie de certains de nos frères du continent encore sous le joug de dictateurs tropicaux» (20 avril 2000). Le nouveau style présidentiel d'alors qui avait inauguré «des symboles et des rites», pourtant encourageants, devait aller au-delà et «faire souffler un véritable mouvement de changement dans tous les domaines de la vie nationale, en particulier dans les rapports entre les partenaires de la coalition au pouvoir» et introduire «la nécessaire solidarité entre alliés» (6 juin 2000). Hélas, il n'en fut rien: le respect de l'engagement à sauvegarder et à renforcer l'unité, la solidarité et l'action concertée, inscrit dans le programme du Fal (Front pour l'Alternance) d'alors - base durelèvement des nombreux et graves défis qui interpellaient notre pays - était de plus en plus, et proprement, remis en cause. Et bientôt nous assistions à la revitalisation inattendue et indésirable d'écuries sorcières et de mafias sorcières
Le projet de la nouvelle Constitution de janvier 2001 finit par dévoiler de manière claire et sans équivoque les intentions cachées d'un régime super-présidentiel rampant qui instituait un président de la République, «centre unique de décision, seul maître à bord du navire Sénégal, entre les mains duquel tous les pouvoirs étaient concentrés» (10 janvier 2001).
Ce système bonapartiste fut consolidé par une majorité déséquilibrée au parlement, obtenue dans les conditions peu orthodoxes que l'on sait, et qui ne reflétait point la réalité du paysage politique sénégalais. Il établissait ainsi un pouvoir à la dévotion totale d'un chef d'Etat qui devenait alors «la voie royale la plus sûre pour réintroduire dans notre système démocratique naissant les germes pernicieux d'un retour de ce parti-Etat que, fort justement, les Sénégalais avaient cru chasser de leur pays »
Alors commence la descente aux enfers, avec la cohorte de tous les instruments de domination que peut offrir un Etat jacobin de type classique, centralisateur à outrance, dangereusement personnalisé et générateur de violences sous toutes ses formes: - violence économique contre les pauvres - violence psychologique contre les malades - violence intellectuelle contre les analphabètes - violence corruptive contre les intellectuels - violence politicienne contre les partisans - violence médiatique contre les citoyens - violence diplomatique contre les partenaires - violence politique contre les adversaires - violence spirituelle contre d'autres religions et confréries.
Et alors, violence physique contre les démocrates et patriotes de tous bords. La dernière en date perpétrée contre l'un des leaders de l'opposition les plus conséquents, pour brutale qu'elle soit, constitue une nouvelle étape dans l'escalade déclenchée depuis l'assassinat de l'étudiant Balla Gaye, suivi des incendies du siège de la Cnts (Confédération nationale des travailleurs du Sénégal) soldé par un mort brûlé vif et nombreux blessés d'un parti politique et des locaux d'un groupe de presse local, ainsi que des menaces de mort qui, contre un responsable politique, qui contre un journaliste-écrivain, sans compter la répression contre les manifestants pacifiques des victimes du bateau Le Joola et les cambriolages opérés dans certaines hautes institutions de la République.
De tels actes qui rappellent ceux d'époques macabres révolues, dont on n'entendait plus parler, ne sauraient être considérés de manière séparée. Ils ne peuvent être conçus et exécutés que de façon concertée par des milices parallèles, bien au fait de méthodes fascistes d'une autre ère. Quels qu'en soient les auteurs, la responsabilité de l'Etat est engagée. Garant de la protection de la liberté et de la sécurité des citoyens, il a l'impérieux devoir, par ses services compétents, d'identifier et de punir les auteurs et leurs commanditaires, à quelque niveau où ils se situent.
Cette spirale de violence qui s'installe dans notre pays constitue une menace réelle pour la paix civile, la démocratie et la stabilité politique, indispensables au développement économique et social, culturel et spirituel. C'est le lieu de rappeler le mot d'Abraham Lincoln et dire avec lui «qu'on peut tromper tout le peuple une partie du temps, une partie du peuple tout le temps», mais «qu'on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ». Ainsi une mobilisation générale s'impose contre une telle dérive dont personne n'est à l'abri et qui renvoie la nation à des pratiques révolues dans tout pays civilisé.
Nous apportons tout notre appui à la marche qu'entendent initier aujourd'hui 6 novembre les patriotes de ce pays et aux autres initiatives qu'ils entendent prendre pour mettre fin à cette honteuse dérive de notre pays.
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