Edgar Kouassi (envoyé Spécial à Gagnoa)
6 Novembre 2003
Combien sont-ils, les Maliens, Burkinabè et nordistes ivoiriens qui ont, depuis qu'ils ont été chassés des villages, élu domicile dans la ville de Gagnoa ? Devant le flot des arrivées quasi-quotidiennes des populations dans la cité du «Fromager», il s'avère difficile de faire des estimations chiffrées. Seules les autorités burkinabè de la ville avaient pour l'instant pu recenser quelque 672 familles, à l'issue d'une mission dans la ville.
Devant l'arrivée continue et de plus en plus importante des expulsés, un bureau de crise composé de Ousmane Soré, Jean-Marie Badiel, Joseph Tiemtoré et Mme Thérèse Sampelgo est mis sur pied. Il a pour mission de recueillir et de recenser les déplacés. Ce sont les membres de ce bureau qui tentent non sans difficultés de soulager leurs compatriotes. Ce qui n'est pas le cas pour les ressortissants du Nord dont on ignore le nombre exact. Personne, parmi eux, n'est en mesure de dire leur nombre exact. Tout ce beau monde est reparti sur des sites de fortune dont le site de l'ANADER, situé à un kilomètre de la ville sur l'axe Gagnoa-Oumé, pour les plus chanceux.
D'autres n'ont trouvé refuge que dans les auto-gares, les magasins, les marchés au quartier dit «Dioulabougou».
Là, avec femmes et enfants, ils vivent dans des conditions de vie indescriptibles. Au quartier «Campement» de l'ANADER, les enfants, naïfs et insouciants jouent dans la cour. Indifférents à la détresse et à la misère de leurs parents. Pendant ce temps, les femmes s'activent tant bien que mal à faire la cuisine. «Nous avons tout laissé d'où nous sommes partis. Mais, il faut bien qu'on mange», justifie Hélène Tiémtoré qui ne cesse d'activer un feu qui tarde à s'allumer dans un nuage de fumée. Non loin d'elle, une dizaine de garnements, visiblement atteints de malnutrition, ventripotents, mais chétifs consomment de la bouillie de mil.
Les hommes, quant à eux, vivent mal cette situation, mais résistent. La barbe hirsute, les cheveux grisonnants, Issiaka Tapouka, la soixantaine, le regard perdu dans le vide ne comprend toujours pas ce qui lui arrive. «J'ai tout perdu. Ma maison, mes biens et mes récoltes», soupire-t-il.
Autre site, même désolation et amertume. Au quartier «Dioulabougou», une femme au grand coeur a bien voulu héberger ces déplacés. Dans des réduits, sont entassées plusieurs personnes, ainsi que leurs bagages. Les plus petits et les femmes, la nuit tombée, superposent les baluchons, étalent des nattes et dorment. Les hommes et les plus âgés passent la nuit à la belle étoile. Avec une seule prière : «Fasse Dieu qu'il ne pleuve pas cette nuit».
Sur les différents sites d'accueil, des expulsés des villages, l'inquiétude est le maître mot. Inquiets de ce qu'adviendra de leurs récoltes et de tout ce qui est resté sur place. «Ils nous revient de façon constante que les jeunes veulent tout mettre en oeuvre pour que nous ne les retrouvions plus. Nos récoltes sont vendues à vils prix. C'est un véritable bradage après tant de mois d'efforts accomplis pour en arriver là», déplore la vieille Maïmouna, déplacée de Badiépa.
Comme elle, tous sont inquiets. D'autant que ces tristes événements interviennent au moment des récoltes. Et l'un d'eux de faire ce constat : «(...) Ce que nous ne comprenons pas, c'est que c'est à la veille des récoltes que ces événements se produisent. Nous avons l'impression qu'il s'agit d'un cycle infernal dans lequel nous sommes pris. (...) L'année dernière, c'était la même chose. Nous avons été chassés et nous avons abandonné nos récoltes», se souvient-il, désemparé.
Malgré tout, les expulsés gardent espoir. Et ont un seul souhait : que les hôtes reviennent à de meilleurs sentiments pour les accueillir à nouveau dans les villages. «Nous avons, depuis longtemps, vécu en parfaite harmonie avec ceux qui nous ont tout donné. Mais en une nuit, tout s'est dégradé. Nous aimerions retourner là où nous sommes quittés», souhaite le jeune Salfo Inoussa, déplacé de Kéhi Gbahi. Un souhait qu'ont voulu concrétiser le Commandant de brigade de la ville et le Sous-préfet.
Le dimanche 19 octobre, le premier, devant l'ampleur des expulsions, s'est rendu dans un village, notamment à Tiétiékou où selon les dires des jeunes du village, «les étrangers sont plus nombreux que nous». L'autorité administrative a tenté de calmer le courroux des villageois. Selon un jeune du village, chef de file des «anti-étrangers» qui nous a fait le compte rendu de la réunion entre le Sous-préfet et la jeunesse, celui-ci a bien parlé. «Il nous a demandé de cesser de nous attaquer aux étrangers. Parce que si on les chasse, d'autres ne savent plus où aller. Beaucoup sont nés ici et ne connaissent même pas la route de leurs propres villages. Il a également dit de penser au Président Gbagbo dont on gâte la politique en nous attaquant aux étrangers. Il nous a donc demandé d'arrêter et de permettre aux expulsés de revenir», raconte celui que ses camarades appellent «Guerrier».
Deux jours après, soit le mercredi 21 octobre, le même Sous-préfet est revenu dans le village, cette fois-ci en compagnie du Commandant de brigade de la ville. Toujours selon notre informateur, le Commandant de brigade a abondé dans le même sens que le Sous-préfet. «Le Commandant de brigade nous a dit de laisser tomber et de suivre le processus de réconciliation nationale. Il nous a rappelé que lui-même a perdu des parents à Man où il était en fonction lorsque la rébellion a éclaté. Malgré cela, il a pardonné».
Que pensent les villageois de ces conseils à eux prodigués par les autorités administratives et policières de la ville ? «Nous allons réfléchir», ont répondu la plupart des jeunes interrogés, sans plus.
De leur côté, les vieux et les chefs de village préfèrent regarder faire. Les jeunes n'ayant aucune considération pour eux.
Tenez ! A Broudoumé, le chef du village a formellement interdit aux jeunes de s'en prendre aux allogènes. «J'ai des enfants qui sont étrangers dans les autres pays des Blancs. En pensant à eux, je ne peux même pas cautionner une quelconque chasse aux étrangers».
Ces belles paroles sont tombées dans les oreilles de sourds. Le lendemain, on y chassait les étrangers. Au grand dam du chef du village. Cependant, la «colère» de ces jeunes à l'encontre particulièrement des Maliens, Burkinabè et nordistes n'a pas encore atteint certains villages. Dont notamment celui de Dahiépa-Kéhi.
Paul Doudou, le premier magistrat de ce gros village moderne à moins de 20 km de la ville de Gagnoa a adressé une mise en garde sévère à la jeunesse de son village. Pour l'instant, du moins, lorsque notre envoyé spécial quittait les lieux, le samedi 1er novembre dernier dans l'après-midi, les «étrangers» de ce village étaient encore sur place.
Un cas cité en exemple par le Secrétaire général de la Préfecture qui appelle, comme le Sous-préfet et le Commandant de brigade, les jeunes à la raison : «Nous n'avons pas les moyens logistiques et matériels de procéder à l'aménagement des sites adéquats. (...) Ce que vit la région -qui est celle du Président de la République- est regrettable. Et nous nous évertuons à y mettre fin».
En attendant, ce sont des centaines de familles qui boivent, jusqu'à la lie, la coupe amère de l'ivoirité et de la xénophobie dans la ville natale de Laurent Gbagbo, en dépit des missions de bons offices menées par le ministère de la Réconciliation nationale et l'épouse du président de l'Assemblée nationale à Gagnoa, la semaine dernière. En effet, Mme Limata Koulibaly, elle-même d'origine burkinabé a conduit des missions auprès de ses compatriotes pour leur envoyer des vivres. Un geste pas trop apprécié par les bénéficiaires qui soutiennent que leur préoccupation n'est pas alimentaire.
«Si elle tient vraiment à nous, qu'elle fasse en sorte que cette chasse aux étrangers prenne fin. (...) Ce que nous vivons actuellement peut être considéré comme le résultat des propos haineux et de l'incitation à la xénophobie dont son époux est l'auteur».
D'ailleurs, ceux-ci soutiennent que «la guerre des jeunes Bété» contre les étrangers est en passe de s'étendre à d'autres villes notamment Soubré, Issia... qui regorgent de beaucoup d'allogènes. Une tragédie en préparation.
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