Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Dossier : formation de milices, charniers humains : Gbagbo, le Hitler Noir!

Charles Sanga

7 Novembre 2003


Arrivé au pouvoir, il y a seulement trois ans, il s'est lié d'amitié avec quelques chefs d'Etat africains. Les plus connues de ces amitiés sont Lansana Conté (Guinée), Eduardo Dos Santos (Angola), Gnassingbé Eyadéma (Togo). Ce dernier est pour lui, un parrain et un conseiller.

Tous ces chefs d'Etat ont en commun de ne pas être des aragons de la démocratie. Ils ont un penchant pour le despotisme et le totalitarisme. A la tête d'institutions quasi-légitimes, ces "monarques" ont le plus souvent recours à la propagande et à la terreur pour gérer le pouvoir qu'ils ont acquis, dans des conditions peu démocratiques.

En 36 mois, le chef de l'Etat ivoirien qui, il y a quelques années, lançait l'idée d'une «alternative démocratique en Côte d'Ivoire» à travers un livre paru chez L'harmattan aura déçu tant d'espoirs. C'est vrai que Laurent Gbagbo n'a pas encore son nom inscrit dans le panthéon des dictateurs célèbres qu'a connus le monde, mais en trois ans, il aura montré à la communauté nationale et internationale que la démocratie n'est qu'une vue de l'esprit.

Sous nos yeux s'installe une dictature. Le disant, il n'y a qu'à se référer au rapport de mission rédigé par ses «camarades» du Parti socialiste français. Ce rapport dressé par le député Régis Passerieux, désormais en charge du dossier ivoirien, a égratigné sérieusement Laurent Gbagbo et son régime installé dans des conditions «très imparfaites» et incapable de «se placer au-dessus des forces qui poussent à la radicalisation».

Selon les délégués du Parti socialiste français, ces «forces radicales» sont un «mélange de membres du Front populaire ivoirien (FPI), de religieux pentecôtistes et de gendarmes». Pour Eric Blesson, député socialiste de la Drôme, «Laurent Gbagbo est peut-être membre de l'Internationale socialiste (IS), mais c'est un dictateur». Ce député, très influent du PS a été soutenu par plusieurs autres dont Manuel Valls, député-maire d'Evry qui a demandé au PS «de prendre ses distances» vis-à-vis du pouvoir d'Abidjan coupable, à ses yeux, de «dérapage évident».

Les rares voix discordantes au sein du PS, dont celle de M. Henri Emmanuelli qui se présente comme le «jumeau blanc» de Gbagbo parce qu'ils sont nés le même jour, ont reconnu que «l'image du pouvoir ivoirien est mauvaise, mais pour eux, «les dérapages sont dus aux deux tentatives de coup d'Etat».

On le voit, Laurent Gbagbo est traité de «dictateur» par ses camarades du PS. Il y a des raisons à cela. Depuis son arrivée au pouvoir, le Président Gbagbo ambitionne d'instaurer le parti-Etat. Le FPI qu'il dirigeait est aujourd'hui le seul parti qui a voix au chapitre. Les autres groupements politiques de l'opposition ont du mal à s'exprimer. Quand ils donnent une impression d'indépendance vis-à-vis du pouvoir, les opposants sont, à défaut d'être tués, tout simplement bastonnés et détenus arbitrairement dans les geôles des prisons civiles et militaires. Il n'y a qu'à voir le charnier de Yopougon pour se convaincre. La violence politique et le refus de la différence ont amené certains éléments des forces de l'ordre, inféodés au régime par des liens tribaux ou idéologiques, à commettre de cruelles exactions.

Les 04 et 05 décembre 2000 (répression sauvage de la marche du RDR), les 07 et 08 janvier 2001 (Complot de la Mercedes noire), le 31 janvier 2001 (Complot de la cabine téléphonique). Le parcours présidentiel de Laurent Gbagbo a été émaillé par une longue série de violations des droits de l'Homme et de complots pour accabler les opposants. C'est le signe principal des dictatures naissantes. On le voit, au Zimbabwe, le despote Robert Mugabe a toujours accusé son opposant Morgan Tsvangirai de comploter contre lui. Au Togo, Gnassingbé Eyadéma a toujours persécuté Gilchrist Olympio. Gbagbo s'inscrit dans cette même voie vis-à-vis d'Alassane Ouattara et de Henri Konan Bédié.

Le second signe de la dictature rampante est l'embrigadement des libertés et de l'expression plurielle. L'actualité nous en donne quelques cas édifiants.

Depuis quelques jours, les farouches partisans de Laurent Gbagbo ont décidé d'en finir avec les journaux indépendants ou proches de l'opposition, qualifiés par eux de «pro-rebelles». Ainsi «Le Front», «Le Jour Plus», «Le Libéral», «Le Nouveau Réveil», «24 heures» et «Le Patriote» sont-ils l'objet de persécutions. Les services de communication de la Présidence de la République s'en mêlent également qui retirent à des journalistes leurs cartes d'accréditation.

Quant aux médias publics, leur situation n'est point reluisante. La télévision et la radio nationales ne doivent leur raison d'exister que par rapport aux reportages longs et ennuyeux sur les activités «du père de la Nation» et de son clan. Les éditions spéciales sont de retour.

Aussi, en lieu et place du mérite, ce sont plutôt les militants et les fidèles au Président qui sont promus aux postes de responsabilité. Comme toute dictature, le système de Gbagbo s'inscrit dans un nationalisme étriqué. Comme on le voit au Zimbabwe, le chef de l'Etat ivoirien a enfilé les habits neufs de l'ivoirité qu'il essaie de théoriser dans sa politique de Refondation. «Ce faisant, sans le réaliser vraiment, Gbagbo s'était emparé des apparences et il avait oublié le pouvoir. Mais là encore, il y trouva «l'illusion» si immense qu'il se réfugia dans son village, ramenant le gouvernement d'un Etat moderne à celui d'un village. Il théorise sa philosophie du pouvoir, comme l'avait fait, avant lui, Bédié, dans un ouvrage intitulé : «Sur les traces des Bété».

Laurent Gbagbo sous le prétexte de parler de son ethnie, les Bété, dépeint à la vérité son régime politique. Une sorte de «Mein Kampf» sous les tropiques», analyse judicieusement notre confrère Newton Ahmed Barry. Dans son raisonnement, il poursuit : «Ainsi apprend-t-on sous la plume de Gbagbo que pour le Bété : «le village, c'est la patrie, là donc est la racine patriotique du Bété... Notre communauté est souveraine. Elle détient l'initiative dans tous les domaines de la vie sociale. Elle fait et défait ses alliances politiques aux grés de ses intérêts... Les Magwé (une expression pour dire les Bété) apparaissent non seulement comme les premiers habitants de l'Ouest ivoirien, mais aussi comme les premiers habitants de l'ensemble de la Côte d'Ivoire... Les ancêtres des Magwé (les Bété) avaient pour la plupart, le teint clair. Ils sont venus d'Orient après avoir été chassés par les envahisseurs blancs».

Ces quelques passages significatifs du livre de Laurent Gbagbo qui a remplacé au chevet de son lit, «Côte d'Ivoire : pour une alternative démocratique», légitime la politique d'exclusion, de repli identitaire qui a cours actuellement.

Pour Gbagbo et son régime qui ont instauré à la place de la Nation, la notion de «droit du village», l'Ivoirien doit d'abord s'identifier par ses origines tribales, «un repli identitaire communautaire et villageois», selon l'expression du Pr Samba Diarra.

Tout cela a pour but d'exclure du jeu politique un opposant jugé dangereux. Comme au Zimbabwe et comme dans l'Allemagne hitlérienne, ces politiques ne prennent pas en compte les réalités sociologiques et historiques des pays. Contre «l'âme ivoirienne» se dresse une loi abjecte sur l'identification des Ivoiriens. Le but final est d'organiser des consultations électorales truquées et tronquées. Gbagbo s'est déjà illustré aux élections du 07 juillet 2002 pour les Conseils généraux de département.

La dictature de Laurent Gbagbo, c'est aussi et avant tout, l'instrumentation de la rue et la fanatisation des jeunesses désoeuvrées par des discours populistes et irréalistes.

Hitler avait également instrumentalisé la rue. Bien après lui, l'ex-Président yougoslave Slobodan Milosevic, un des despotes parmi les pires despotes contemporains, croyait aussi pouvoir détenir sa légitimité de la rue quand 72 heures avant sa chute, il rassemblait «spontanément» des centaines de milliers de personnes dans les rues de Belgrade. Gbagbo, lui, entretient à coût de millions des jeunes endoctrinés par les tribunes où n'ont droit de cité que son idolâtrie et sa magnificence. Ils sont prêts à tout pour lui.

Blé Goudé, l'un des patrons de cette jeunesse fanatisée, avait déjà averti : «Si on touche à un seul cheveu de Laurent Gbagbo, la Côte d'Ivoire entière va brûler». L'avertissement est clair et il n'y a pas de nuance à faire. Gbagbo, c'est la Côte d'Ivoire et la Côte d'Ivoire se résume en la personne de Gbagbo. Le penseur avait raison : «Le Pouvoir exhume l'homme». Mais, en Côte d'Ivoire, le pouvoir a totalement dénaturé Laurent Gbagbo. Entre l'opposant d'hier et le chef de l'Etat d'aujourd'hui, il y a, c'est une vérité, un très grand fossé.

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