Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Le PR Massamba Lam , conservateur du musée d'art africain : « Oui au retour des oeuvres en Afrique, si les conditions de conservation existent»

Jean Pires

7 Novembre 2003


Le musée d'art africain de l'IFAN a reçu la semaine dernière une subvention américaine de 16,5 millions de FCFA dans le cadre du fonds de l'ambassadeur pour la préservation du patrimoine culturel en Afrique de l'Ouest. C'était, pour nous, l'occasion de nous entretenir avec le conservateur, le Pr Massamba Lam, un disciple de Cheikh Anta Diop, sur la vie de ce musée qu'il dirige depuis 1986.

.Le musée d'Art africain de l'IFAN a souvent été confronté à des problèmes de conservation de pièces de ses collections. Il y a eu des actions pour remédier à ce problème. Est ce qu'il y a eu une amélioration ? -Le musée d'Art africain, créé avant l'époque des indépendances, a connu des problèmes de conservation et des problèmes de gestion. Egalement en ce qui concerne la documentation, son fonctionnement et ses relations avec le public. Des pistes avaient été explorées. Il ne fallait pas se limiter aux moyens disponibles ; il fallait aller au-delà, chercher ailleurs. Lorsque nous sommes arrivés, avec l'appui de l'IFAN et de l'Université de Dakar, nous nous sommes adressé à des pays comme la France, la Belgique et les Etats-Unis. Avec la France, nous avons eu un appui décisif qui nous a permis de reprendre les structures, les locaux étaient peu adaptés. Avant, c'était une résidence avec des bureaux et des chambres. Il n'y avait pas de salles d'exposition. Le musée comprenait un seul pavillon. Il n'y avait pas d'inventaire des collections ;juste une salle d'exposition. C'était l'épiphénomène et, en dessous, il y avait un nombre important de pièces qui n'étaient pas dans les conditions requises de conservation. En 1986, lorsque l'IFAN a entrepris la réorganisation scientifique du musée, il a fallu collaborer avec l'extérieur, obtenir de l'aide pour faire face aux problèmes techniques et scientifique qui devaient permettre le fonctionnement normal de ce musée. Ce qu'il faut préciser, c'est qu'un musée a toujours des problèmes de conservation à résoudre. Il n'y a pas de risque « zéro » en matière de conservation. Les matières dans lesquelles ces pièces ont été réalisées sont périssables, et nous devons les conserver au long des siècles. Il faut entreprendre des opérations. Il y a une expérience qui se forge avec le temps. Nous avons fait des tests, par exemple avec des feuilles de « nîm » ou du beurre de karité, afin d'agir sur les matériaux comme le bois. Nous avons eu des résultats positifs qui nous ont permis d'écrire des articles et d'échanger avec les collègues pour leur faire part des résultats de ces tests. La conservation est une opération qui se renouvelle tout le temps, et qui pose tout le temps un problème.

Quelle est l'importance de la collection, à ce jour. Il y a deux ans, une pièce rare, un bonnet d'initié a disparu. Est-ce que vous avez des nouvelles, depuis ? -Pour connaître l'importance du patrimoine du musée, il faut en connaître le nombre de pièces, leurs caractéristiques et avoir une bonne documentation de chaque objet. Je peux dire qu'au dernier inventaire du 23 février 1999, il y avait 9.272 objets réalisés en vannerie, avec le cuir, les métaux, les textiles, le bois, l'ivoire, les perles et l'or. L'ensemble de ces collections est conservé dans des réserves dans lesquelles on n'accède qu'en présence de vigiles et de policiers. Il nous est arrivé de constater la disparition d'une pièce dans la salle d'exposition publique. Cette disparition date d'il y a deux ans. La pièce en question est un bonnet de chasseur initié. L'essentiel, le nécessaire, a été fait à ce sujet, c'est-à-dire qu'Interpol a été informée. Il a été diffusé et la photo, la description, et la documentation. Cette pièce est maintenant dans le lot des pièces perdues et recherchées par l'ICCOM par l'intermédiaire d'Interpol.

Est-ce que le musée d'Art africain a des spécialistes dans le domaine de la conservation ? Nous avons des spécialistes. A ce sujet, j'ai mené une enquête sur le cursus de nos deux principaux collaborateurs. Il y a là un problème. Nous avons recruté dans les années 60-70 des personnes qui avaient le niveau du Brevet d'études du premier cycle (BEPC) ou du bac. Ils avaient été envoyés à l'IFAN comme secrétaires d'administration ou commis. Ils ont pratiqué le travail sur place avec plaisir et, au fil des années, ils ont acquis le niveau de technicien supérieur. Mais ils n'ont jamais pu avoir un reclassement correspondant à la tâche exécutée au musée. Cela ne les encourage pas. Heureusement, ce sont des gens qui aiment ce qu'ils font. Ils sont sollicités dans la sous-région pour aller former d'autres techniciens. Ils ont une expertise. Il faut aujourd'hui penser à la relève. Est-ce qu'il existe un programme de formation et de recrutement ? Nous envisageons un recrutement de personnel de différentes catégories. Nous voulons recruter au niveau universitaire, niveau licence ou maîtrise, pour préparer dans les carrières de la conservation. Le profil visé pourrait être des étudiants en Histoire, en Science physique et Chimie, en Anthropologie, en Sociologie. Dans un musée comme celui que nous gérons, il y a deux problèmes essentiels. Il y a des connaissances au plan historique et au plan anthropologique, en plus des connaissances au plan scientifique, pour le traitement des objets. Or, il nous faut aujourd'hui viser des profils de conservateurs à cheval entre les deux formations. L'université est justement un creuset où l'on peut trouver, choisir les éléments qu'il faut et les former dans un temps relativement court. Après cela, il y a un personnel technique et administratif et d'animation ; là, nous avons ciblé des structures comme l'Ecole des Beaux-Arts. Dans le contrat que nous avons signé avec le Fonds de l'ambassadeur pour la préservation du patrimoine culturel, nous allons faire venir des élèves des Beaux-Arts afin de les intéresser à cette forme d'activité. Ils pourront intervenir lorsque nous serons à la phase de mise en place d'une exposition, lorsqu'il s'agira de sélectionner des pièces, aménager des salles et monter des expos. Cela permettra plus tard de recruter une main d'oeuvre préparé à la base, sensible à l'esthétique, à la chose artistique, à la matière.

Quels types de relation sont développés avec le public ? Est-ce que la fréquentation est bonne ? Depuis quelques années, les expositions se renouvellent au mieux. Nous avons pu mesurer le flux de visiteurs. Nous avons constaté que cela dépendait des thèmes que nous proposons. Je crois qu'aujourd'hui l'art traditionnel, l'art premier, art cultuel que nous avons l'habitude de voir dans les musées d'Art africain (statuettes, masques, etc.), continue d'intéresser plus l'étranger, l'Européen, l'Américain que l'Africain qui le connaît chez lui, dans sa forêt sacrée, dans la cérémonie de circoncision, etc. Est ce que l'Africain veut voir ces objets ? Il les a dans sa tradition, c'est une autre forme de tourisme, mais cela ne lui apporte pas grand-chose. Par contre, certains thèmes comme « l'esclavage » que nous exposons ici, au musée, raconté à travers la matière (et non un livre ou un film ), intéresse beaucoup le public. Nous avons été agréablement surpris en constatant que des élèves des écoles primaires viennent avec leurs maîtres, non seulement de Dakar, mais aussi des régions proches. C'est un thème qui a une portée pédagogique et nous en avons d'autres du même type. Une exposition est prévue d'ici au mois de décembre. Elle va démarrer avec le concours du Fonds de l'ambassadeur. La sélection va se faire incessamment. L'exposition aura pour thème « Faire savoir le savoir-faire ». Elle sera consacrée aux techniques traditionnelles africaines, la céramique, la vannerie, le textile On ne montre pas l'objet et son importance, mais l'intelligence qui travaille cet objet et qui déploie un savoir-faire. Il ne faut pas oublier que nous sommes un musée d'université. Et le rôle de l'université est de diffuser des connaissances qui guident nos pas, de montrer aux populations que dans notre environnement il y a des objets que nous ne connaissons pas au fond. Faire savoir ce savoir-faire traditionnel est important. Il peut être à la base d'un savoir-faire amélioré, un savoir-faire de portée scientifique qui serait le propulseur de la connaissance traditionnelle africaine, et qui conduirait à un meilleur développement.

Le Fonds de l'ambassadeur des Etats-Unis pour la préservation du patrimoine culturel arrive à point ; Quelle utilisation en ferez-vous ? Essentiellement, il servira aux équipements, pour les systèmes de rangement. Par exemple, un manteau du Bour Sine (NDLR : le roi du Sine) que l'on doit restaurer et ranger demande un rayonnage spécial. Le volet équipement concerne aussi le matériel de traitement, et le fonds va permettre de démarrer l'exposition sur les techniques traditionnelles africaines . En tant que conservateur, vous êtes interpellé sur la question de la restitution des oeuvres d'art africain qui se trouvent dans les muées européens. Comment appréciez vous cette question ? D'une manière globale, chaque pays doit disposer de son patrimoine. Il est le témoin de notre histoire de notre civilisation. Ce patrimoine est un témoin à connaître pour l'étudier, pour ne pas perdre un pan de notre histoire. En ce qui concerne le retour d'oeuvres se trouvant en Europe, je dis que pour qu'elles reviennent, il faut qu'elles soient utiles et bien conservées. Ce que je crains, c'est que des pièces bien conservées ailleurs retournent en Afrique pour ne plus être dans les conditions qui les ont préservées. Si les conditions requises sont réunies, oui. Il faudra alors les rapporter en Afrique.

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La construction d'un musée des Civilisations noires, à Dakar, qu'est ce que cela inspire au conservateur que vous êtes ? S'il y a des civilisations noires, je pense qu'il est bon d'opérer un rapprochement des objets dispersés et inconnus de ces civilisations pour en faire une entité qui donne une lecture exacte, large des civilisations nègres. En dehors de ces hypothèses, les grands ensembles muséaux doivent être suffisamment pensés, lorsqu'on les préconise pour les Etats africains dont les moyens financiers ne sont pas encore suffisants pour soutenir, entretenir une structure culturelle dont le fonctionnement exige des efforts financiers importants. Mais je suis sensible à la nécessité de créer des unités muséales dans nos régions, de développer un système d'écomusée dans les centres culturels, d'inciter les Sénégalais à visiter les structures dans les régions, et faire en sorte que les visiteurs du Sénégal ne s'enferment pas à Dakar et puissent découvrir d'autres facettes de notre culture. En ce qui concerne le musée des Civilisations prévu à Dakar, je ne suis pas informé de ses modalités, ni des types de fonctionnement et d'organisation. Avec l'idée de ce « super musée », avec les aspects divers des civilisations noires, je suggérerai en même temps que nous ne restions pas seulement à nous regarder à travers le miroir, mais d'ouvrir les yeux sur l'actuel et sur l'extérieur. Je crois qu'en Afrique il faut également envisager un musée sur les sciences et les techniques actuelles, que la population connaisse ce qu'est un satellite, un engin spatial, comment Internet fonctionne. Il faudrait qu'on aille aussi vers ce type de musée.

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