Par : Propos recueillis par la Rédaction
7 Novembre 2003
Sant Allah, le nouvel album de Youssou Ndour, ne sera pas chanté dans les night-club. Le lead vocal du Super Etoile en a pris l'engagement dans l'entretien à bâtons rompus qu'il nous a accordé. Une occasion pour s'expliquer sur le pourquoi de son incursion dans le champ religieux.
Le 10 novembre prochain, vous allez lancer un nouvel album. Pouvez-vous nous faire un résumé du contenu ?
Cet album nous a pris beaucoup de temps, puisque le travail a commencé pendant le mois de ramadan 1998. Comme tout artiste, j'ai eu l'idée de faire de la musique autour de ma religion. Pour ça, je suis parti de mes souvenirs d'enfance. Mon père me faisait écouter la grande cantatrice égyptienne Oum Kalsoum que j'aimais beaucoup et j'ai fait le lien entre ma religion et la musique égyptienne. Je me suis mis à écrire des mélodies et des textes avec Kabou. On a fait venir un arrangeur égyptien pour la composition musicale. Au passage, je dois préciser que mon groupe n'est pas intervenu dans la musique, seul Mbaye Dièye Faye a participé en tant que percussionniste. Ensuite, on est parti au Caire pour enregistrer avec l'Orchestre symphonique. De retour au pays, on a ajouté des touches sénégalaises parce que cela nous paraissait important. Depuis, le projet a mûri. L'album s'appelle Sant Allah. On y parle de la religion musulmane. Il y a une chanson qui évoque Allah, Dieu, dans laquelle on magnifie son prophète Mohamed (Psl). On parle aussi d'Abdoukhadre et des khadres. Nous avons essayé de faire le lien ici entre la khadrya et le prophète Mohamed. Il y a aussi une chanson qui s'appelle Shukran Bamba. C'est une chanson dédiée à Cheikh Ahmadou Bamba. C'est notre façon à nous de le remercier. C'est lui qui m'a fait connaître cette religion. Ensuite, il y a en une autre intitulée Mahdiyu Laye, en hommage à celui qui a fait reculer la mer. Une troisième chanson, où il est question du grand Cheikh Tidiane, est dédiée à El Hadj Malick Sy. Il a été donné à El Hadj Malick Sy la tarikha tijaniyya pour qu'il la gère. Il a créé des daara et des mosquées. C'est vraiment le plus grand promoteur de mosquées et zawya. Et dans cette chanson on parle de Cheikh Oumar Foutiyou Tall, le grand-père de Seydou Nourou Tall, et on fait le lien entre eux. Une quatrième chanson qui parle de Sidi Barham Niasse où l'on a montré la dimension politique et spirituelle de Baye Niasse et sa générosité. Toute l'oeuvre de Baye est bien connue dans la sous-région et les pays arabes. Après, on revient sur Bamba le poète, sur les khassaïde (poèmes) de Serigne Touba. C'était un peu un rêve de parler de la poésie de Serigne Touba. Ensuite, on a parlé du jambaar, Cheikh Ibra Fall, de ses liens avec Cheikh Amadou Bamba. On revient encore sur Bamba pour parler de Darou Salam : la marche vers Touba. Et là on a voulu démontrer le côté culturel de la confrérie mouride. Il faut dire que la religion musulmane est la même partout. Mais il y a un aspect culturel de cette religion que l'on vénère à Touba. On a voulu relever le côté culturel parce que nous sommes d'abord des musiciens et des artistes.
Quelle a été votre motivation pour faire une cassette dédiée entièrement à Dieu?
Je suis avant tout un musulman. Tout croyant a besoin de faire le point à un moment de sa vie spirituelle. Je pense que rien n'est plus fort que ce en quoi l'on croit. La religion, chez nous, est la même que partout ailleurs. Mais la façon dont elle a été introduite (au Sénégal) est pour moi remarquable. C'est une forme d'apaisement, de contre-pouvoir. Mais je tiens à rappeler que le projet a débuté en 1998, et non pas en 2001, après le 11 septembre (Ndlr: attentats aux Etats-Unis). Au moment où il y a un débat sur l'islam, le monde a besoin de savoir comment les gens s'approprient cette religion. Cela n'a rien à voir avec la violence dont on parle souvent, le terrorisme, etc. Faire comprendre cela a été une de mes motivations. Mais la vraie motivation, c'est que je suis un musicien qui a toujours refusé de tomber dans un style unique ou d'être enfermé dans un courant musical. Comme je l'ai dit dès le début de ma carrière, je veux rester libre de faire ce que j'ai envie de faire, je veux pouvoir évoluer dans différents genres musicaux. Au cas contraire, je serais fatigué après plus de vingt ans de carrière.
Pourquoi avoir rendu hommage à tous ces chefs de confrérie ? Est-ce à dire que Youssou Ndour refuse d'appartenir à une confrérie?
Moi, je suis mouride. Et comme tout mouride, je pense que nous suivons tous la même direction, celle tracée par Dieu et son prophète (Psl). J'ai chanté le Sénégal, j'ai chanté la religion musulmane au Sénégal, je pense que je l'ai décrite réellement. Je suis mouride, mais je crois aussi aux autres guides confrériques.
Est-ce une façon pour Youssou Ndour de remercier le bon Dieu pour tout ce qu'il vous a donné depuis le début de votre carrière ?
Je remercie Dieu parce que je pense qu'il y a des gens qui ont peut-être plus de talent que moi et qui n'ont pas la même chance. Dieu m'a aidé, c'est donc une manière de le remercier. Et, à travers Lui, ce sont aussi mes parents que je salue. Il faut croire au destin. On est dans un monde où chacun attend quelque chose. Les gens qui prient, qui suivent la religion attendent le paradis. Ils font du bien, ils prient en espérant être récompensés demain.
Cette nouvelle production marque-t-elle un point final dans la carrière de Youssou Ndour?
J'espère que non (rires). C'est Dieu qui a dit: «Demandez-Moi, Je vous donne et rendez-Moi grâce.» Je pense que j'attends encore plus de Lui. Ce n'est pas la fin de ma carrière, ce n'est pas non plus l'ancrage dans un style donné. Je prône toujours la diversité. Je suis avant tout un passionné de musique. Je pense que je vais rebondir sur mes autres styles de musique bientôt, et continuer à faire des choses, mais à diversifier désormais. Je ne pense pas que ce soit la fin.
Comment comptez-vous faire la promotion de ce nouvel album, sachant qu'il y a une partie qui a été enregistrée en Egypte ?
La promotion sera vraiment simple. L'album sortira d'abord en exclusivité au Sénégal, et ensuite pour le reste du monde dans deux mois. On a pris notre temps, puisque cela fait quatre ans que l'on travaille dessus. La campagne de promotion sera extrêmement pointue, aussi bien au niveau local qu'à celui mondial. Mais je ne peux pas chanter ces chansons dans les endroits habituels comme le night-club Le Thiossane ou dans un stade. C'est exclu. Je refuse même de l'envisager. Cet album possède un caractère un peu sacré pour moi, comme l'indique son titre. La promotion doit tenir compte du fait que c'est un produit spirituel. Moussa Touré [cinéaste sénégalais, Ndlr] est en train de réaliser pour chaque chanson une sorte de documentaire. Ils ne sont pas destinés à la télévision dans un premier temps, même si un petit extrait sera diffusé. L'objectif, c'est de les présenter dans des salles de cinéma, où les gens pourront découvrir de visu les chansons qu'ils fredonnent déjà. On prévoit d'aller dans les grands fiefs religieux, à Médina Baye, par exemple. Pour les lives, je souhaite faire venir ici un jour l'orchestre égyptien, The Faithy Salama Orchestra. Puis faire une tournée un peu partout dans le monde, cela est en préparation d'ailleurs. D'ores et déjà, des dates sont retenues. L'année prochaine, je suis invité au festival [des musiques religieuses, Ndlr] de Fez, où je conduirai l'orchestre égyptien que, par ailleurs, je rêve de faire venir ici au Sénégal, et un peu partout dans le monde. Pour l'instant, c'est impossible.
Est-ce aussi une façon d'appeler les frères musulmans à se rapprocher de Dieu ?
Youssou Ndour :Oui, oui, bien sûr. Je pense que la religion musulmane nous apprend tout sur tout, elle a les réponses à tout. Certes, je ne récite pas le Coran par coeur, mais j'en connais les bases. Et cela me permet de dire que l'islam est une religion très tolérante. Si les gens tournent un tout petit peu vers Dieu, il y aura plus d'humanisme, de compréhension. Nous sommes dans un pays laïc. D'ailleurs, dans un pays où plus de 90 % de la population est musulmane, le premier président était catholique. C'est exceptionnel !
Wal Fadjri : S'agit-il d'un hasard ou d'une programmation que cette cassette qui parle de Dieu sorte en plein mois de ramadan?
Youssou Ndour :Ce n'est pas un hasard. Le ramadan est un mois béni, très important où l'on répond à un appel de Dieu. De plus, le projet même a commencé durant le ramadan 1998.
Wal Fadjri : Youssou Ndour jeûne-t-il ?
Youssou Ndour :(Rires) Oui, je jeûne. D'ailleurs, aujourd'hui c'est un peu dur.
Est-ce que vous pensez que le fait de prendre position sur des sujets sociaux comme vous l'avez fait précédemment avec le Comité international de la Croix-Rouge (Cicr) contre la guerre, puisse avoir un impact concret ?
La musique est une force, une puissance. Nous nous engageons toujours. Même si ça ne convainc que quelques personnes, il y aura toujours cela de gagné. Tout le monde doit prendre part à la résolution des problèmes de l'Afrique. C'est un continent contradictoire. Quand on a des avancées d'un côté, de nouveaux problèmes éclatent de l'autre qui remettent tout en cause. Tout le monde doit se sentir concerné. Les artistes sont plus à même de toucher les populations sur des sujets sensibles que ne le sont les politiques, du fait de la force de leur art.
A part les mélodies égyptiennes, est-ce qu'il y en a d'autres ?
Youssou Ndour :En fait, ce ne sont pas des mélodies égyptiennes, ce sont des compositions qui s'inspirent de la religion et de la culture sénégalaise. Les musiciens et les sons sont égyptiens. Mais ce sont des compositions originales.
On a vu que Serigne Modou Kara a sorti une cassette de mélodies divines. Votre album n'est-il pas une tentative de le concurrencer sur ce terrain ?
Non, mon projet date de 1998. Serigne Modou Kara a montré qu'il y a de la place pour tout le monde. C'est un projet personnel qui ne dépend pas des circonstances. J'ai eu l'occasion de discuter spiritualité et musique avec Serigne Modou Kara. Et, dans l'avenir, je compte lui faire écouter ce produit. La concurrence n'a pas sa place dans la musique. On peut simplement parler de complémentarité entre les artistes.
Pourquoi avoir effectué une tournée auprès des chefs religieux ?
Pour avoir leurs prières, car tout retourne vers eux. J'ai d'ailleurs été très bien reçu par eux. Par exemple, je vais citer Serigne Saliou qui a dit : "Le marabout apprécie le fait qu'un taalibe chante ses louanges." C'était beau et très fort. Mais c'était aussi pour avoir les images de ces villes où ont vécu ces marabouts et qui symbolisent chaque chanson. Le but étant d'en faire des documentaires explicatifs. Par ailleurs, j'ai voulu montrer à ces populations une autre facette de Youssou Ndour, différente de celui du Thiossane. Au niveau personnel, ça m'a fait du bien.
Est-ce que ce n'était pas un moyen de couper l'herbe sous les pieds de certains taalibe fanatiques ?
Ce n'est pas le cas, car je n'utilise pas les khaïssade et les wassifa. Ce sont des compositions originales. Les paroles et les mélodies sont de moi. On a rassuré les gens pour leur montrer qu'on ne venait pas faire du mbalax à Touba ou à Tivaouane. C'est comme ça qu'on évite les confusions. Il vaut mieux prendre les devants pour expliquer, car une fois rendu public, le projet ne vous appartient plus.
N'est-ce pas un peu dommage que toutes vos chansons soient en wolof, si réellement votre voeu est de faire passer à tous un message sur l'islam ?
Je suis le champion des langues. J'adore les langues. Mais je n'envisage pas tout de suite une traduction française avec cet album. Simplement parce qu'il y a des problèmes de sons, de notes et de composition. De plus en plus, je pense que les gens vibrent avec les langues qu'ils ne connaissent pas. Mais, de toute façon, les gens cherchent à comprendre. Par ailleurs, cet album va sortir avec des explications et des résumés en français. Ce n'est pas ma faute s'il y a beaucoup de langues.
Quels sont les moyens financiers engagés pour la promotion de cet album ?
C'est le premier projet, depuis qu'on a eu Jololi, dont je me suis occupé personnellement. J'ai dépensé 150 000 $, soit environ 90 millions de francs Cfa. Mais c'était important pour moi. C'était une question de foi. (A suivre)
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 Wal Fadjri. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.