Fraternité Matin (Abidjan)
Marie-Adele Djidje (propos Recueillis Par)
7 Novembre 2003
Abidjan — Comment les musulmans vivent-ils ce carême 2003, dans cette situation de ni paix, ni guerre que vit la Côte d'Ivoire ?
Nous sommes des croyants, nous vivons ce carême avec foi et abnégation. Nous vivons ce carême dans la sérénité. Bien sûr au fond de lui-même, chacun de nous craint que les pires moments que nous avons connus les années passées... L'année dernière la communauté musulmane a vécu un carême dur. Car nous n'avons pas pu nous acquitter de tout nos devoirs vis-à-vis de Dieu comme nous le souhaitions, mais cette année nous souhaitons que la paix qui est chère à nous tous, revienne dans les meilleurs délais car les Ivoiriens, continuent toujours d'avoir peur. Et ne savent pas de quoi demain sera fait. Mais en tant que croyant, nous faisons confiance au Seigneur et croyons qu'il répondra à notre appel. C'est- à-dire le souhait de chaque Ivoirien : que la paix revienne dans notre pays.
Vous dites que vous vivez le carême dans la sérénité pourtant certains estiment que les gens du nord, et particulièrement vous les musulmans êtes responsables de la guerre que connaît la Côte d'Ivoire.
Vous dites certains... Il y aura toujours des gens pour accuser et d'autres pour être des victimes. Ces propos n'engagent que ceux qui les tiennent. La crise que nous vivons aujourd'hui n'est pour nous que, l'aboutissement de plusieurs problèmes. Mais je suis à l'aise pour dire en tant que membre de la communauté musulmane, depuis les années 93 à la mort du président Houphouët Boigny, nous avons toujours attiré l'attention de nos hommes politiques sur les dangers que la Côte d'Ivoire pouvait subir. Je vous invite à lire tous les discours que le Conseil national islamique et tous les imams ont fait en Côte d'Ivoire. Vous y trouverez une concordance dans tout ce que nous avons dit ; que ce soit devant Bédié, devant Guéi et aujourd'hui devant Gbagbo. Nous avons attiré l'attention des politiciens et d'ailleurs cela nous a valu beaucoup de problème avec certains, ils ont pensé que nous étions un parti politique. En général le politicien n'aime pas qu'on lui dise ses travers. Nous en tant que religieux c'est notre devoir de dire. Ce que notre pays subit aujourd'hui, il ne fallait pas être un devin pour l'imaginer. Quand on accumule beaucoup d'erreurs on ne devrait pas être étonné du résultat. Ceux qui accusent le nord, ils ont certainement leur raison, ils ne faudrait pas qu'on oublie ceux qui sont aussi responsables. Les lois qu'on a votées en Côte d'Ivoire, ce ne sont pas les nordistes qui les ont votées. La constitution ce ne sont pas les nordistes qui l'ont voté seuls. C'est toute la Côte d'Ivoire. Nous l'avons dénoncée en son temps et nous continuons à la dénoncer. Les problèmes de la Côte d'Ivoire trouvent leurs origines dans de ces lois fabriquées. Et tant que nous serons à ce stade, le pays ne connaîtra pas la paix. Partout où l'injustice est établie il faut s'attendre... d'ailleurs le prophète Mahomet disait : " l'injustice n'engendre que les ténèbres "... Et la Côte d'Ivoire a vécu plus d'une décennie et s'est installée dans l'injustice. Tant que l'injustice sera, on ne s'en sortira pas. Si c'est pour cela qu'on nous accuse, je regrette mais nous avons dit ce que nous avions à dire.
La Côte d'Ivoire ne pouvait donc pas éviter la guerre ?
Elle pouvait. Si. S'il y avait la bonne foi, elle aurait pu. Je dis bien s'il y avait la bonne foi ,s'il y avait la volonté de le faire, on aurait pu l'éviter, mais, notre classe politique, il ne faut pas avoir peur de le dire, a fauté. Ce sont les intérêts mesquins qui ont primé sur l'intérêt national. Aujourd'hui vous êtes Ivoirienne, moi, je suis Ivoirien. Avant, je n'avais pas besoin de savoir de quelle région vous venez avant de vous parler. Mais aujourd'hui si on le fait, ce sont les politiciens qui nous ont emmenés sur ce terrain. Il y a une crise de confiance entre les Ivoiriens. Cette crise se sont les politiciens qui l'ont installe entre nous quand ils nous ont utilisé pour atteindre leurs objectifs. Mais malheureusement aucun d'eux n'atteindra son objectif, tant qu'il veut le chercher dans l'injustice.
Pensez-vous que nous sommes sortis de tous ces problèmes, ou devons-nous garder espoir ?
Malheureusement nous ne sommes pas sortis des problèmes. Mais en tant que croyant nous devons garder espoir. Le croyant ne désespère jamais, parce qu'il se dit que dans tous les cas... Chaque jour nous prions Dieu pour quoi ? Pour qu'il nous aide à sortir de ce trou dans lequel notre pays est plongé. Aujourd'hui vous êtes là et je ne sais pas quel est votre âge, mais dans les années 70, quand on voyageait on était fier de montrer son passeport ivoirien. Mais aujourd'hui on a honte de montrer le passeport ivoirien. Tout le monde dans ce pays est livré à la vindicte. Je le répète encore, ce sont les politiciens qui nous ont entraînés dans cette situation.
Le Nord n'a pas été épargné. Le Nord a payé un lourd tribut à cette guerre.
Vous dites le Nord, et l'Ouest ? C'est toute la Côte d'Ivoire qui a payé en réalité. Vous croyez qu'au Sud aujourd'hui il n'y a pas de problème ? Vous pensez que tout le monde mange à sa faim réellement ? Vous pensez que l'insécurité qu'on y vit c'est un bonheur ? Moi je ne crois pas. Donc c'est toute la Côte d'Ivoire qui souffre de cette situation. Des gens voudraient voir des parents au Nord, au Sud ou à l'Ouest, ce n'est plus facile. C'est la Côte d'Ivoire qui souffre, il ne faut pas voir une seule région. Parce que même là poser le problème en terme de région, c'est encore particulariser, c'est nous engager dans l'engrenage des politiciens qui veulent stigmatiser une région au détriment d'une autre. Est-ce que le Nord ne fait pas partie de la Côte d'Ivoire ? Le Nord fait partie de la Côte d'Ivoire. Est-ce que l'Ouest ne fait pas partie de la Côte d'ivoire ? Si on veut parler en terme de mort, je ne crois pas que c'est le Nord qui ait connu beaucoup plus de Morts. Mais c'est la Côte d'Ivoire qui a connu beaucoup plus de morts. Posez le problème en terme de Côte d'Ivoire et non de région.
Que faites-vous en ce moment pour ramener la paix en Côte d'Ivoire ?
Il y a deux niveaux. Le premier, c'est celui des politiciens et le second, celui des religieux. Nous en tant que religieux, notre seule arme, c'est la prière. Et le Prophète le dis si bien, la prière, l'invocation c'est l'arme du croyant. Nous n'avons pas le pouvoir de décision. Le religieux n'a pas de policier ni de gendarmes pour appliquer ce qu'il dit. C'est le politicien qui détient tout cela, c'est pour cela qu'il sévit comme il veut. Le religieux, et Dieu merci, chrétiens ou musulmans en Côte d'Ivoire, chacun prie. Nous avons le forum des religions en Côte d'Ivoire, qui continue de faire beaucoup de choses. Nous continuons à le dire, il n'y a pas de problèmes de religion en Côte d'Ivoire. C'est ce qui va nous aider dans la résolution de nos problèmes, parce que s'il y avait la dimension religieuse, cela allait être grave. Le problème de la Côte d'Ivoire est politique. Les politiciens vont beau faire, mais la dernière décision revient à Dieu. C'est lui qui décidera, c'est pour cela que les combines que les politiciens trament par-ci par-là ne nous sortiront pas de ce trou. C'est Dieu. Et Dieu est attentif à notre appel.
Que demandez- vous à Dieu pour cette année en cette période de carême ?
Ce que nous demandons c'est la paix. Il faut que la paix revienne. La paix dans les esprits d'abord, et ensuite que le pays soit débarrassé des armes qui foisonnent partout. Il faut un désarmement des cœurs et des esprits parce qu'en Côte d'Ivoire aujourd'hui, les esprits ne sont pas au beau fixe. On a beau déposer les armes, si les esprits ne sont pas prêts, on fait un travail inutile. Notre préoccupation c'est la paix. Parce que sans la paix, personne ne pourra faire son travail.
Ne pensez-vous pas que vos prières sont vaines portent pas. Chrétiens ou musulmans, vous priez mais la situation ne s'améliore pas.
Vous donnez une impression, mais la Côte d'Ivoire a évité une catastrophe. C'est vrai, on est dans une situation de ni paix ni guerre, mais à votre avis, si les fameux événements du 19 avaient pris une certaine allure, on ne serai peut-être pas là. C'est vrai que notre situation n'attire pas trop aujourd'hui, mais quand je la compare à d'autres coins de la terre, je remercie Dieu, parce que je me dis que cela aurait pu être pire. Je dis même que la Côte d'Ivoire aurait pu disparaître. Aujourd'hui nous sommes fiers de parler de la Côte d'Ivoire, c'est parce que nous existons en tant qu'entité. Cette entité aurait pu disparaître dans cette guerre civile. Notre situation n'est pas reluisante, mais elle est meilleure qu'ailleurs. Prenez un pays comme la Somalie, est-ce que nous envions ce pays? je ne crois pas. Nous, en tant que croyants notre devoir c'est de présenter nos doléances à Dieu, mais Dieu ne nous dit pas quand il va nous répondre. Dieu choisit toujours la manière, et le moment où il va répondre à la prière de celui qui l'invoque. Nous n'avons pas à être exigeant envers Dieu, car chacun a sa part de responsabilité aussi bien nous les religieux que vous les gens de la presse. Chacun de nous a une responsabilité dans ce chaos qui a failli arriver à notre pays. La presse, comme le religieux, mais surtout le politique. Ce sont eux qui font les lois, et le problème de la Côte d'Ivoire ce sont ses lois. Le politicien influence tout le monde : la presse, le religieux... Quand on n'est pas fort, le politicien est capable de tout. C'est pour cela que je mets tout sur le politicien.
Mais vous les musulmans, on vous a souvent accusés de vous allier à Alassane Ouattara, qui justement est l'une des causes de la crise que connaît le pays.
Qu'est-ce que les gens veulent qu'on fasse d'Alassane ? Qu'on le rejette ? C'est notre fils, et nous continuons à dire que c'est notre fils. Et puis c'est un musulman. Cela ne nous gêne pas. Si les autres pensent qu'il ne les arrange pas, c'est leur problème. Nous qu'est-ce qu'Alassane nous a fait de mal? Je répète pour nous Alassane est musulman, il est Ivoirien, et à ce titre, il est pour nous comme tout Ivoirien. Ce n'est pas parce que les politiciens sont dans leur querelle que nous allons le rejeter, jamais. Au grand jamais. Quand il était Premier ministre d'Houphouët-Boigny, pourquoi on ne l'a pas rejeté? il faut être honnête. C'est ce que j'appelle la malhonnêteté des politiciens. Il faut être honnête. Quand ce Monsieur a sorti le pays du trou où il était, on ne l'a pas traité de tout ce qu'on lui dit aujourd'hui. En ce temps là, on n'a rien demandé aux musulmans, parce que cela arrangeait tout le monde. Dès lors qu'il dérange les gens aujourd'hui, vous voulez qu'on le rejette au nom de quoi, et pourquoi ? Alassane est l'un de nos fils et à ce titre nous ne pouvons pas le rejeter. Que les politiciens acceptent, ou n'acceptent pas ça, c'est leur problème. Nous, nous sommes religieux. Nous, nous avons adopté Houphouët Boigny, il n'était pas musulman ,mais il avait un minimum d'honnêteté dans ce qu'il faisait. Au nom de quoi voudrait-on qu'on rejette Alassane Ouattara? Qu'est-ce qu'il nous a fait? Qu'on cesse de jouer au sorcier, c'est ce qui fait que ce pays n'avance pas. Le pouvoir c'est Dieu qui le donne à qui il veut, et il l'enlève aussi à qui il veut. C'est le Coran qui l'a dit. Ce n'est pas au nom de leur recherche de pouvoir qu'on va nous demander de rejeter un tel ou un tel. Non, ça, on nous demande un peu trop. Il ne nous a rien fait de mal.
Donc, Alassane sera toujours le problème de la Côte d'Ivoire ?
Qu'à cela ne tienne, moi je vous pose la question, au nom de quoi voulez-vous qu'on le rejette ? Nous le rejetons, Alassane Ouattara est un Ivoirien. Pour certains ce n'est pas un Ivoirien, cela n'engage qu'eux. Nous, nous le reconnaissons à ce titre. Et puis, il est un musulman, il a prié dans nos mosquées, pourquoi voulez-vous qu'on le rejette ? Parce que ses adversaires politiques sont contre lui ? De grâce, qu'on ne nous demande pas l'impossible. Quand Alassane est devenu Premier ministre en Côte d'Ivoire, est-ce que c'est la communauté musulmane qui l'a appelé pour être Premier ministre ? Quand il a été au Fonds monétaire, c'est nous qui l'avons envoyé ? Il faut éviter la malhonnêteté, c'est cela qui nous a envoyés là où nous sommes aujourd'hui.
Ceux qui sont contre lui, ils ont beau faire, il demeure vivant. La communauté musulmane ne rejettera jamais Alassane Ouatara, jamais. Il ne faut pas qu'on se trompe, on nous demande trop. C'est un frère à nous, et on n'aura pas peur de le dire devant n'importe qui.
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