Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: AES-Sonel : dans l'étau des fraudes et des revendications du personnel

Une Enquête De Léger Ntiga

5 Novembre 2003


La question de l'alimentation du Cameroun en énergie électrique était inscrite à l'ordre du jour, le 30 octobre 2003, du conseil ministériel tenu au Palais de l'Unité de Yaoundé par le président de la République, Paul Biya.

La question de l'alimentation du Cameroun en énergie électrique était inscrite à l'ordre du jour, le 30 octobre 2003, du conseil ministériel tenu au Palais de l'Unité de Yaoundé par le président de la République, Paul Biya. Déjà la veille, mercredi 29 octobre 2003, le sujet était à l'ordre du jour d'un séminaire organisé par Aes-Sonel à la suite de la dernière augmentation des tarifs d'électricité. Si la nouvelle de la surpression des délestages a semblé réjouir les Camerounais, il reste qu'ils n'ont pas tout à fait perçu la potion magique que la direction de Aes-Sonel est en train de mettre en place pour résorber le mal. Tout à côté de cette préoccupation des populations, la vie à l'intérieur de l'entreprise n'est pas reluisante.

De plus en plus de voix s'élèvent pour revendiquer des avantages, statut définitif et autre amélioration des conditions de travail. Dans les quartiers, le quotidien des Camerounais, en plus d'être constitué de coupures intempestives, se trouve chaque jour un peu plus empoisonné par des " contrôles "de nombreux " agents " véreux dont les actions de trafic au niveau des installations gagnent en ampleur dans l'opinion. Le corollaire à cet état de choses est que les ménages reçoivent des factures exorbitantes au fil des mois les unes erronées sans que Aes-Sonel s'en émeuve.

1- Incertitudes

La capacité pour Aes-Sonel, de servir rationnellement de l'énergie électrique aux Camerounais au cours du prochain étiage présente de nombreuses incertitudes. Même si la direction de cette entreprise annonce qu'elle " n'a pas programmé de délestages au cours du prochain étiage ", les observateurs avertis parlent sans détour de grandes incertitudes. Dans l'opinion, l'inquiétude qui a suivi le sentiment de soulagement des ménages suite à l'annonce de la fin des délestages, est telle que les clients de Aes-Sonel veulent un gage matériel de l'amélioration du niveau de production des équipements de cette entreprise.

Pour la direction de la production de Aes-Sonel, Il n'y a guère meilleur gage que le niveau de stockage actuel de l'eau. Le directeur, M. Hugo affirme qu'à cette fin du mois d'octobre 2003, 06,1 milliards de m3 d'eau sont déjà dans la réserve.

Ce volume d'eau stockée correspond à celui enregistré au mois de décembre 2002. Ceci autorise la direction de l'entreprise à espérer pouvoir enregistrer au moins 500 millions de m3 supplémentaires. Il s'agit là, soulignent les experts de Aes-Sonel, d'un niveau de stockage suffisant pour faire face aux difficultés liées au prochain étiage. A ces deux premières raisons d'espérer, s'ajoutent une dernière, la plus attendue certainement dans l'opinion. Mais également, la plus incertaine ! La mise en service de la centrale thermique d'Oyom Abang à Yaoundé et celle à fioul de Limbé. D'un capacité totale de 150 Mw, les deux centrales pourraient produire respectivement 70 et 80 Mw. Il reste alors comme l'indique André Tchebi, que le barrage sur la Sanaga à Edéa affiche sa bonne santé.

Pour autant les turbulences et incertitudes de Aes-Sonel au cours des prochains mois pourraient bien venir d'autre chose que des problèmes d'étiage qui sont les plus attendus. Dans les allées et les couloirs de l'entreprise, il se lit de plus en plus un malaise social. En plus du déficit de ressources humaines qualifiées dans cette entreprise, d'autres inégalités sont décriées. Au cours du dernier étiage, des voix s'étaient déjà élevées pour dénoncer le niveau très élevé des traitements du personnel expatrié de Aes-sonel que certains employés situent à plusieurs dizaines de millions de Fcfa. A l'époque, lors d'une séance de travail au niveau du barrage d'Edéa, le directeur de l'Energie au ministère des Mines, Eaux et Energie, Jean-Marie Beyinda, croyait savoir que la nomination de David Bilé aux charges de directeur général adjoint (Dga) participait d'une politique de responsabilisation des cadres camerounais. Pour lui emboîter le pas, David Bilé affirmait lui-même que le processus est en marche et que le dialogue social engagé par la direction générale avec les différentes parties du personnel va rapidement aboutir à des solutions concrètes.

Plus de cinq mois après ces promesses, selon de nombreuses sources à l'intérieur de Aes-Sonel, le ver est définitivement dans le fruit. La situation ne s'étant pas améliorée. Aux éclats de voix sur le niveau bas des traitements des agents (ceux en charge de relever les index par exemple, dont les salaires, affirment-ils, oscillent entre 60 000 Fcfa et 80 000 Cfa par mois), s'ajoutent les conditions de travail qu'on dit en nette dégradation. D'où certainement les nombreux cas de fraudes (mauvaise facturation, fausses équipes de contrôle auprès des usagers, installations des réseaux parallèles de trafic d'énergie dans les quartiers et rançonnements des clients), dont les agents effectifs et fictifs se rendent coupables sur le terrain. Autant de réalités et pratiques qui, à terme, risquent de plonger Aes-Sonel au creux de la vague.

2- Revendications

Les agents chargés du relevé, plus connus sous la dénomination de releveurs, formulent des revendications depuis des mois. Il veulent voir leurs salaires revus à la hausse. Il y a quelque temps, leurs réclamations salariales se sont muées, se transportant ainsi, sur le terrain des conditions de travail. Pour soutenir cette action, des pétitions ont atteint les sommets de l'entreprise, " sans suite ", affirme l'un des meneurs. " Nous voulons qu'on réorganise notre travail comme dans l'ancien système. Il s'agissait de confier une zone de travail pour cause de relevé à chaque releveur. Ceci a l'avantage de permettre à chacun de maîtriser sa zone de travail, ses clients, la situation des installations et leur fiabilité. Or aujourd'hui, on nous envoie faire le relevé en groupe. Tous ensemble. Le travail sur le terrain se fait dans un désordre indescriptible. Parfois, il arrive que trois ou quatre agents fassent des relevés différents au même endroit et sur les mêmes installations ", indique Maurice Simo, rencontré à Yaoundé.

Aussi bien au niveau des agences de Yaoundé et ses environs que de la direction générale, on affirme le contraire. Cette nouvelle formule expose moins l'entreprise. " Elle n'est d'ailleurs que la première étape avant les mutations qui doivent aboutir dans un avenir proche. Il nous est revenu que de nombreux agents parfois non titulaires se livraient à des ententes avec la clientèle sur le dos de Aes-Sonel. Ces pratiques, a-t-on appris existaient déjà à l'époque de la Sonel. Elles semblent s'être amplifiées, au point de permettre à des quartiers entiers d'être exonérés de tout paiement de factures. La manoeuvre, selon des des témoignages recueillis sur le terrain consiste à obtenir du client tous les mois un forfait qui est généralement fonction de la courbe de ses consommations. Nombre de nos agents et temporaires se sont donc retrouvés l'argent plein les poches dans cette mafia. Il était temps qu'on y mette fin. La nouvelle méthode, il est vrai n'a pas encore donner toute la mesure de son efficacité. Mais, elle promet ", explique un chef d'agence de la capitale camerounaise.

Il n'empêche, d'autres catégories de personnel au sein de Aes-Sonel attendent de voir leurs conditions de travail et de vie s'améliorer. Si on les recrute à différents niveaux de l'entreprise, c'est du côté des agents temporaires, estimés à un millier, qu'on les retrouve le plus. Ainsi, depuis le 12 août dernier, de nombreuses administrations publiques et privées, y compris Aes-Sonel, ont été saisies d'une pétition sur la violation par l'exécutif de cette entreprise du code du travail. Les agents temporaires souhaitent voir leur intégration définitive prendre effet au sein des effectifs de Aes-Sonel. " Depuis au moins une décennie, la Sonel, suivie en cela par Aes-Sonel, s'est livrée à une aliénation de son personnel. Laquelle heurte ses techniciens (hommes de terrain) notamment dans le Centre, le Sud, l'Est, l'Ouest et le Littoral. Cette malversation laissée sans frein va bientôt susciter des actes de vandalisme à l'encontre des équipements de Aes-Sonel (...) Ces agents occasionnels mal rémunérés et flattés sous le nom frauduleux de temporaire ou collaborateur, sont hypocritement nourris d'espoir d'être incessamment titularisés.

Cette promesse n'a jamais pris forme ", peut-on lire sur la pétition signée entre autre par le porte-parole des agents temporaires de Aes-Sonel, M. Essomba.

Dans leurs dénonciations, ces personnels soutiennent qu'on les recrute pour un temps illimité. " Et souvent, au huitième mois, nous sommes priés de libérer le plancher. Il faut dire que ces temporaires qui sont privés de tout document justificatif de leur séjour dans la société, ne peuvent pas intenter un procès contre l'employeur. Malgré leur long séjour, parfois 10 ans, ils ne jouissent d'aucun avantage. Ils n'ont ni matricule, ni indemnités, ni assurance. Ils ne bénéficient pas non plus de de la gratuité de la consommation du courant électrique comme les agents titulaires", énumère M. Essomba qui crie à la violation du code du travail. D'autant plus que pour cet agent comme pour beaucoup d'autres comme lui, il n'existe pas de couverture sanitaire, ni de tenue de travail encore moins de chaussures de protection.

3- Fraudes

La scène a lieu mardi, 14 octobre 2003 à la résidence du Joseph Noah Nga Mveng, (universitaire bien connu), à la limite des quartiers Etoa Meki et Elig Essono à Yaoundé. Un agent de Aes-Sonel s'introduit dans sa concession, muni d'un avis de coupure. Au grand émoi du maître des lieux, il relève que l'ancien recteur de l'Université de Ngaoundéré n'a pas payé sa facture du mois de novembre 2002. Joseph Noah Nga Mveng est d'autant plus blessé que son vis-à-vis soutient qu'il n'a par ailleurs pas réglé les frais d'entretien du compteur qui sont de l'ordre de 550 Fcfa et indissociables du montant total de la facture. Au total, 2200Fcfa. Mais M. Noah Nga Mveng est d'autant plus irrité que son interlocuteur qui lui exige rien moins que 20 000 ou 30 000 Fcfa, menace de déposer le compteur qu'il empoigne aussitôt. Fort de ce qu'il paie toujours ses factures et tous les succédanés, l'universitaire, après avoir déballé son enveloppe de factures bloque l'entrée de la résidence et appelle à l'agence Aes-Sonel de Nlongkak, d'où un agent viendra confondre l'imposteur.

Par la suite, il apprendra que cet homme «du service du contrôle et des fraudes de Aes», est en réalité un agent temporaire. Cet épisode rappelle à Joseph Noah Nga Mveng un autre qui lui a coûté une importante somme d'argent. Un samedi du mois d'avril 2003, alors qu'il achève de mettre de l'ordre dans sa bibliothèque, trois individus qui disent être du service des fraudes, s'introduisent dans son domaine. Après avoir mis sans dessus dessous les installations électriques, ils présentent un avis de coupure assorti de pénalités. " Vous fraudez! Vos installations ne sont pas bonnes Vous devez payer ou Aes-Sonel vous poursuivra en justice ", lancent-ils en guise de mise en garde. Les trois malfrats qui sont désormais sûrs de leur proie diront à Joseph Noah Nga Mveng qui n'a pas l'habitude de suivre lui-même ses factures qu'il est possible de trouver un terrain d'entente. C'est sur cette lancée qu'un chiffre est avancé. Comme pétrifié, le professeur d'université s'exécute. C'est une fois, les bandits partis qu'il s'aperçoit qu'il vient de se faire extorquer de l'argent pour rien.

Plus que cet enseignant des universités, dans de nombreuses campagnes à travers le pays bien des Camerounais souffrent des ravages de l'escroquerie des agents vrais et faux agents de Aes. D'un mois à l'autre, les factures injustifiées sont servies à la clientèle. Le mois dernier par exemple, une facture de 84 000 F Cfa a été servie à Mme Emilienne Etoundi, du quartier Tongolo à Yaoundé. Cette dame dont les consommations depuis trente ans qu'elle a acquis son abonnement ne dépassent guère 10 000 Fcfa n'a pu trouver d'explication à cette situation. Rendue à l'agence Aes-Sonel de Nlongkak, il lui a été demandé de payer d'abord les 84 000 avant d'espérer de voir sa requête examinée. Dans de nombreux quartiers de Yaoundé, comme dans les villages des environs où les reporters de Mutations ont rencontré nombre d'usagers, on signale de multiples interventions de gens qui se présentent et accèdent aux installations électriques souvent en l'absence des occupants des lieux. Après avoir supprimé les plombs, ils menacent d'ordinaire de frapper le propriétaire de pénalité au prétexte qu'il est un fraudeur et a trafiqué les installations électriques de Aes-Sonel. De nombreuses sources à la police comme dans les services de gendarmerie révèlent que la plupart des cas de vol de compteurs, câbles, lampadaires etc. , sont le fait de certains agents de Aes-Sonel. En somme, une fraude bien entretenue fait son lit parmi " les agents " de Aes-Sonel.

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