Serge Alain Godong
6 Novembre 2003
D'une démonstration magistrale, Athanase Bopda reconstruit l'imaginaire d'une capitale peuplée de fantômes, de défaites et d'obscurités.
C'est presque injuste que des pauvres intellectuelles aussi impressionnantes que celle que vient de publier, aux éditions du Cnrs, le professeur Athanase Bopda, ne rencontrent pas, dans le pays auquel l'objet d'étude est pourtant consacré, une reconnaissance plus grande. Même s'il faut dire à cet égard que la diffusion plutôt restreinte de ce livre - que l'on ne trouve pas particulièrement en librairie à Yaoundé et Douala - peut en grosse partie expliquer la déficit dé visibilité dont souffre ce livre qui est pourtant parti pour longtemps faire date dans le petit microcosme camerounais où l'on sait les rares intelligences disponibles plus généreuses à discourir de manière infinie sur les thématiques les plus oiseuses plutôt qu'à se consacrer à l'effort d'un livre de quelque nature. Désert d'initiative et de production qui laisse songeur sur l'avenir du secteur de l'édition, mais aussi sur la perpétuation d'une intelligence collective dès lors exposée à l'ennui, à l'oubli et à l'alcoolisme. Ces travers contre lesquels le livre d'Athanase Bopda résonne en quelque sorte comme une rébellion.
Um Nyobe
Rébellion, depuis 25 ans qu'il se consacre à son sujet d'étude : la ville de Yaoundé, dans tout ce qu'elle présente comme évolutions sociologique, historique, anthropologique, culturelle, politique et même migratoires. Un champ d'action revendiqué de cette manière dans cette étude prodigieuse qu'il consacre sur plus de 400 pages, au "défi camerounais de l'intégration". Thématique centrale autour de laquelle gravite tout le passé d'une ville qui semble jusque là - du moins, tel qu'il le démontre-obstinément refuser de passer : imbrications esclavagistes, guerres tribales à répétition, mémoires de colonisés, fierté aussi bafouée que paradoxale, installation de la capitale allemande, mise sur pied des structures françaises, arrivée sur le trône d'Ahmadou Ahidjo, répression contre l'Upc, Um Nyobe et Cie, réunification et unification improbables, unité nationale, années 90, délabrement de la situation économique du pays, autochtone, allogènes, guerre de mots, tribalisme. On est franchement illuminé par le trésor d'éléments de toute nature que l'auteur met en oeuvre pour faire la démonstration que Yaoundé n'est que le fruit de son histoire relativement récente, de cette histoire en tout cas qui veut qu'elle ait été forgée comme capitale de manière passablement factice, et que, dès lors, divers peuples de ce pays qui n'était encore qu'une vaste broussaille peuplée de peuplades inconnues-méprisées, torturées et tuées - par les colons, aient commencé à émigrer vers la zone en y construisant l'espoir d'un bien-être qu'ils n'avaient pas encore réussi à trouver entre les ronces et les lianes de la forêt.
Dans une étude qui s'apparente dès lors à une thèse-tant elle est agrémentée de figures, de croquis, de cartes et de chiffres de toutes sortes-le lecteur est amené à comprendre comment les différents peuples qui forment jusqu'aujourd'hui encore le maillage humain de la ville, ont pu s'installer dans et autour de la capitale en construisant tout de même, et malgré des différences et mêmes des divergences qui n'étaient guère simples à gérer, l'idée d'un sentiment national. Il est ainsi possible, à travers cette lecture pour laquelle il faut au demeurant prendre son temps-chapitre longs, peu d'intertitres, trop de chiffres et de situations diverses, trop de documentation, ça se voit, une écriture sérieuse-de se rendre compte de la manière dont a tout de même pu se structurer un début de conscience collective, en dépit de toutes les différences et même divergences tribales qui, tout au cours de ce processus historique, ont alimenté la suspicion et souvent même l'adversité entre les ethnies.
Conflit
Le conflit intestinal qui agite les relations de Douala et Yaoundé est expliqué; de même que la manière dont les colons procèdent, au gré d'obscurs intérêts régionaux et d'une géopolitique qu'ils sont les seuls à flairer, à la création ou à la suppression de nombreuses unités administratives dans tel ou tel coin : on en sait un bout sur la plupart des capitales provinciales actuelles et sur nombre de capitales départementales : Ebolowa, Lomié, Dschang, Banjo, Abong-Mbang? M. Bopda, dans une éminente subtilité d'analyse, explique par ailleurs toute la cristallisation qui se noue, pour des milliers et sans doute de millions de Camerounais, vivre ou même "aller en ville". Il raconte comment Yaoundé est devenu, depuis lors et surtout depuis le début de la crise des années 90, le nouveau pôle migratoire qui a supplée à la faillite économique de Douala et aux multiples rêves qu'il brassait jusqu'alors.
Croissance
On observe alors par la suite, sous sa plume et son intelligence, la croissance de cette ville dont la population, croissant de près de 7% par an, a doublé de décennie en décennie, pour atteindre les 1,5 millions de personnes de nos jours, en posant de manière silencieuse, sous ses abîmes de pauvreté, d'injustice et de persécutions de divers ordres, des problèmes d'exclusion, de salubrité, d'habitat, d'assainissement, de délinquance, d'accès aux services publics, de construction et d'entretien des équipements collectifs, d'anarchie dans l'occupation de l'espace urbain, de sous-scolarisation, de prostitution et de sida, Entre autres tragédies sourdes dont l'écho résonne pourtant de manière lancinante, dans le bruit de fond de ce livre qui pose, sans le dire, le problème de la capacité de l'Etat camerounais à offrir un cadre décent de vie et d'épanouissement à ses citadins. Une question de fond, retournée en boucle jusqu'à la dernière ligne du livre, que l'auteur lui-même formule de manière provocatrice et dérisoire sur la première page de son chef d'une oeuvre en une sorte de sous-titre laconique : "A quoi sert une capitale d'Afrique noire ?". Là est toute la question.
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