Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Violence politique - La force de l'argument comme antidote : " Qui sème les marteaux, récolte les roquettes "

Bacary Domingo MANE

7 Novembre 2003


Ces inscriptions sur l'une des pancartes du Cadre permanent de concertation de l'opposition (Cpc) à l'occasion de la marche contre l'usage de la violence en politique organisée, hier, jeudi 6 novembre, à Dakar, résument à elles seules la situation de peur consécutive à l'agression sur la personne de Talla Sylla, leader du Jëf-Jël.

Violence politique. Le mot est sur toutes les lèvres, surtout sur celles des leaders de l'opposition qui indexent l'inertie de l'Etat et alertent l'opinion sur les dangers qu'encourt le citoyen lambda. Pour eux, nul n'est à l'abri de la violence sauvage de ceux qui préfèrent la " marteaucratie* " à la force de l'argument.

Mais, la violence politique dont il est question est loin d'être un phénomène nouveau dans notre pays. Lamine Guèye a été victime d'un attentat, El Bow a été assassiné, de même que Aïnina Fall et Demba Diop. Il y a aussi l'assassinat de Me Babacar Sèye et récemment la tentative d'élimination physique du leader du Jëf-Jël, entre autres faits.

L'histoire que nous convoquons n'est pas une manière d'apporter la contradiction à ceux qui réprouvent la violence aujourd'hui après avoir été aux commandes. Le retour au passé n'est pas une manière de justifier l'injustifiable. La rétrospective historique est le moyen par lequel nous tentons de comprendre un phénomène dont le développement pourrait être préjudiciable à la stabilité sociale. Il ne s'agit pas de se réfugier derrière l'argument simpliste qui se résume à dire que la violence politique a toujours existé. Pourquoi elle continue son bonhomme de chemin en ce troisième millénaire, surtout au moment où le Sénégal a donné une bonne leçon de démocratie à la face du monde ?

Pourquoi cette violence politique qui avait l'habitude de s'exercer pendant la campagne électorale survient maintenant, à trois ans des législatives prévues en 2006 et de la présidentielle, en 2007 ? Au moment où les citoyens ont trouvé des cadres d'expression avec le boom médiatique qu'a connu le Sénégal vers le milieu des années 90 ?

La violence politique avait l'habitude de s'exprimer pendant la campagne électorale. Elle est d'abord interne, puisqu'elle est le mode d'expression de ceux qui se positionnent à l'intérieur des structures des formations politiques. Les Partis politiques, lors des renouvellements de leurs instances dirigeantes, sont le plus souvent confrontés à de telles réalités.

Cette violence qui était jusque-là interne, sort de sa coquille au moment de la campagne électorale. Elle n'oppose plus des militants d'un même Parti, mais ceux de formations adverses. Elle est utilisée comme moyen pour réduire un adversaire politique au silence. La campagne électorale est, par essence, le lieu de " défoulement ", de libération des énergies, du trop-plein que chaque militant gardait en lui. Elle fonctionne à la limite comme mode d'acceptation de la violence. Celle-ci peut revêtir plusieurs formes. Elle est verbale, physique, normative, instrumentale etc.

La violence politique que l'on observe à cette étape du processus électoral se décline sous le mode d'affirmation de soi, mais surtout d'identification à un groupe. Et, ce n'est pas Philippe Braud qui me démentira : " Dans l'action, ou dans la perspective de l'action, la dimension physique de l'affrontement catalyse de fortes solidarités ; elle réintensifie le sentiment d'appartenance au groupe " (extrait de l'article : La violence politique : repères et problèmes).

Nous ne sommes pas encore en campagne électorale, comment alors comprendre la violence exercée sur la personne de Talla Sylla ? Le contexte politique caractérisé par les attaques en règle de l'opposition contre le régime en place, notamment celui qui l'incarne, la sortie du livre Latif Coulibaly, " Wade, un opposant au pouvoir : l'alternance piégée ? ", la cassette de Talla Sylla, " Ablay abalnu " qui critique le Président Wade, le doute qui commence à s'installer dans la tête d'une partie de l'opinion, y est peut-être pour quelque chose.

Nous vivons une situation d'effervescence politique où deux camps s'affrontent. Chacun a fait usage de la violence discursive relayée par les médias qui deviennent des consommateurs passifs.

Comme quoi, la libération du discours n'a pas purgé de toute violence l'espace public. Jusque-la, pour reprendre Philippe Breton, " la parole déploie ainsi sa vocation à se substituer au pouvoir et à la double violence, physique et symbolique sur laquelle il s'appuie traditionnellement (La Parole Manipulée). " Mais, lorsque l'exercice de la parole recule, c'est la démocratie qui est menacée. Ceux qui font usage de la violence manquent d'arguments et utilisent la voie la plus courte, celle de la violence physique. Ils veulent faire peur, installer la terreur, la culture de la pensée unique pour le rayonnement du Prince.

La violence verbale ne saurait justifier la violence physique. Les agresseurs ou les assassins agissent exactement comme des anarchistes qui, pour combattre la parole, suppriment son auteur. Dans une démocratie comme la nôtre, la force de l'argument doit anéantir les effets ravageurs de la violence verbale ou discursive.

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Tout comme la violence physique, il faut s'inquiéter lorsque la violence discursive devient le seul recours des hommes politiques. Le manque d'arguments et l'absence de vision font le terreau de ce genre de discours.

Comme nous venons de le voir, la politique ne saurait échapper à la violence qui prend différentes formes. Elle est un tout petit peu comme Janus, le dieu à double face. D'un côté, la politique est lutte, combat en vue de la prise du pouvoir, de l'autre, elle se présente comme effort pour maintenir l'ordre et la justice. Cette ambivalence dont parle le sociologue Maurice Duverger rend compte de la complexité du champ politique. Mais, de toutes les formes de violence, celle qui s'attaque aux vies humaines est la plus dangereuse.

Tant que nos hommes politiques utilisent la parole pour régler leurs contradictions, il n'y a pas de souci à se faire. Alors parlez, pour " exorciser " les marteaux des démons de la violence.

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