Moussa Ouyougoute
8 Novembre 2003
Un colloque sur «la place de la zone rurale dans le développement» a été organisé le 15 octobre dernier au Théâtre régional de Béjaïa. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a suscité un intérêt certain
Le monde rural occupe une place de plus en plus importante. C'est ce que nous essayerons de démontrer tout au long de cet article. On partira d'une expérience, celle de la Fédération des associations de la zone rurale de la commune de Béjaïa, en se référant à la nouvelle tendance qui touche présentement l'Europe, plus particulièrement la France.Ainsi, dans ce pays, deux millions de citadins (soit 4,2% de la population française) ont déjà pris la clé des champs. Fatigués des bruits de la ville, certains décident de changer de vie et de s'installer à la campagne. C'est en effet ce que révèle un récent sondage, commandé par les organisateurs de la Foire à l'installation en milieu rural, tenue du 13 au 15 juin 2003 à Limoges. La manifestation avait un seul objectif : celui de faire se rencontrer futurs «néo-ruraux» et territoires d'accueil.
En Limousin, région pionnière en ce domaine, ces «néo-ruraux» deviennent exploitants agricoles, commerçants ou entrepreneurs. On ne parle de «néo-rural» que lorsqu'une personne quitte une agglomération pour la campagne. Est-ce une «lame de fond» ? Un spécialiste, Bernard Farinelli, auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux «néo-ruraux», en est convaincu. Il a souligné que de plus en plus de gens sont intéressés par l'installation dans le monde rural, et que le phénomène touche toutes les classes sociales.Selon le même sondage, 42% des citadins souhaitent vivre et travailler en zone rurale, et 18% ont fait des démarches dans ce sens -l'institut de sondage a interrogé par téléphone quelque 1 398 personnes appartenant à quatre échantillons représentatifs de maires de communes rurales, de leurs habitants, de néo-ruraux et de citadins.Même si la plupart des maires ruraux sont conscients de l'importance de ces nouveaux habitants pour leur commune, 57% des édiles interrogés disent n'avoir rien fait de particulier dans ce sens. Sur les néo-ruraux interrogés, 44% disent s'être débrouillés seuls.
Exode rural en dépit de la réforme agraire
L'exode rural est un phénomène récurrent. Généralisé durant la colonisation, encouragé après l'indépendance en dépit de la fameuse révolution agraire par l'industrialisation tous azimuts, il sera ensuite imposé par la force durant la décennie rouge. L'insécurité qui y règne depuis le début de cette vague terroriste, a fini par vider nos campagnes.La même insécurité, conjuguée à l'absence de perspectives pour une jeunesse à l'abandon, de visions et prévisions de développement de la part des pouvoirs publics, a visiblement compliqué davantage les choses. Puisqu'un autre exode a eu lieu. Les derniers événements qu'a connus la Kabylie ont enlevé tout espoir de voir cette tendance à la baisse ; et le reflux n'est pas pour demain.Les pouvoirs publics sont censés pourtant avoir le souci de sédentariser ceux qui, pour différentes raisons, se sont établis dans les campagnes, voire de faire en sorte que des régions qui n'étaient pas attractives le deviennent. Mais rien de cela n'a été fait.
Projet de proximité
Le ministère de l'Agriculture a lancé, entre temps, ses Projets de proximité de développement rural (PPDR) qui font débat ces dernières semaines. Mais leur concrétisation sur le terrain en est à ses premiers balbutiements quoique les jeunes y fondent leurs espoirs.Sur initiative de la Fédération des associations de la zone rurale de la commune de Béjaïa, un colloque sur «la place de la zone rurale dans le développement», a été organisé le 15 octobre dernier au Théâtre régional de Béjaïa. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a suscité un intérêt certain.La rencontre visait un double objectif. Premièrement, établir l'état des lieux de la zone rurale et identifier les préoccupations majeures des populations dans tous les domaines : habitat, hydraulique, agriculture, transport, éducation, santé et animation en milieu rural. Deuxièmement, sensibiliser les autorités concernées sur les problèmes qu'endurent les populations en zone rurale et de connaître leurs visions et prévisions de développement. Même constat que celui auquel on avait modestement abouti. Tout a commencé au début de la période post-indépendance. Pour ce faire, les membres de la FAZORC ont évoqué le déplacement qui a marqué la création des villages ex nihilo pour reloger les paysans dont les maisons avaient été brûlées durant la guerre de libération. «Depuis l'indépendance, haro a été donné au développement urbain souvent dans des conditions anarchiques qui ont vidé les villages où seule subsiste l'âme des vieux qui malheureusement aussi s'est érodée au point d'abandonner même les grandes manifestations de jadis et les rassemblements autour de Sidi M'hamed Ou Ali, Sidi Bouderham, Sidi N'tarf qui, transformés en lieux de convoitise, se sont éteints», ont indiqué les membres de la fédération. Sidi N'tarf, Abou Lmoutaref, qui était successivement cadi (Juge) à Séville, à Tunis et à Béjaïa, fait partie des 108 personnalités célèbres des XIIème et XIIIème siècles, citées par Al Ghubrini.La communication de la FAZORC a indiqué en outre que tous les facteurs politiques, économiques et sociologiques ont profondément dépaysé leurs villages qui sont devenus au fil des temps des lieux de résidence. La place de la zone rurale a ainsi occupé une place marginale dans les politiques de développement national. Pour preuve, la désignation d'un délégué ministériel chargé du développement rural est une création récente.La région de l'arrière-pays de Béjaïa a été confondue avec la ville et ne peut par conséquent accéder aux nombreux avantages que l'application de ces nouvelles dispositions de zoning auraient pu apporter. Par ce fait, il faut savoir, a-t-on déploré, qu'aujourd'hui construire une habitation à Ighil Izza ou Iyni Ouajed exige les mêmes démarches administratives et les mêmes redevances que d'ériger sa bâtisse sur un boulevard de la ville. De plus, les mêmes contraintes foncières et cadastrales pour l'urbain sont transposées pour la zone rurale qui est loin de bénéficier pourtant des même avantages.
La zone rurale ignorée
Les membres de la FAZORC ont relevé dans leur communication que la lecture des derniers programmes à notre disposition renseigne clairement sur l'absence de vision à long terme de la zone rurale. Celle-ci est toujours considérée comme un espace détaché du chef-lieu et fait l'objet de prévisions d'investissements ponctuels sans référence à un développement global harmonieux avec la ville. C'est ainsi que le programme retenu par les pouvoirs locaux actuels inscrit les projets suivants : achèvement des revêtements des pistes, réalisation de forages pour l'AEP, l'habitat rural et la «délocalisation de la décharge publique», un projet auquel personne ne croit vraiment.Les membres de la fédération ont souligné en outre l'inexistence totale d'infrastructures pour l'enseignement moyen et secondaire et ce, en dépit du nombre important d'enfants scolarisés au niveau de ces paliers. Le plus inquiétant, a-t-on dénoncé, reste l'absence de tout horizon favorable et d'indice d'évolution puisque les données recueillies auprès de la direction de l'éducation ne prévoient aucun investissement dans la zone.Plus grave, la délocalisation systématique des infrastructures prévues pour absence d'assiette de terrain qui interpelle directement la collectivité locale. C'est ainsi que le projet de CEM prévu à Taghzouyt a été transféré à Béjaïa Nacéria. A l'insuffisance du réseau routier s'ajoutent les innombrables difficultés supportées par les habitants des villages dans le domaine du transport public. Une seule ligne dessert, en effet, les villages d'Aït Timmessyet et Aït Amar Ou Ali.Malgré les interpellations, les engagements des élus (de tout bord) mais également des chefs des différents exécutifs, c'est toujours la même rengaine. Pis, ces difficultés s'exacerbent de façon récurrente chaque année durant la saison estivale.
L'environnement massacré
La sauvegarde et encore moins la gestion de l'environnement n'ont jamais été la préoccupation des pouvoirs locaux de la commune de Béjaïa, a-t-on indiqué d'emblée.L'arrière-pays de la commune, constitué d'espaces forestiers, parcs, sites côtiers et autres patrimoines de valeur, n'a jamais fait l'objet de protections nécessaires et pour preuve : au contraire, il est considéré comme une zone marginale sollicitée pour recevoir et supporter tous les projets nocifs que l'on veut épargner à la ville et à d'autres communes de la wilaya : L'implantation d'une décharge d'ordures le long de la RN 24, route de Boulimat (les brasseurs de bières à emporter doivent tenir compte de cet élément) ; l'installation de carrières d'agrégats (ETR, SNTP, Mines) qui ont des incidences directes sur l'environnement et menacent les habitations déjà lézardées d'Adrar Oufarnou, Oussama, Iazzouguen et Taourirt ; le laisser-aller dans l'occupation illégale des zones non «oedificandie» au bord de la mer (Boulimat, Saket) conduisant à une dégradation croissante de l'ensemble du paysage et les projets nouveaux aggravant la détérioration des sites, la station d'enrobage de la SNTP.
Le PDAU piétiné
S'agissant de la préservation de l'environnement et du patrimoine foncier, on ne peut, ont affirmé les membres de le FAZORC, occulter la malédiction qui a frappé la zone du littoral ouest de Saket avec l'implantation du lotissement promotionnel de l'EPLF «tout à fait à contrario des orientations du PDAU qui relève dans sa partie des espaces de développement touristiques la nécessité de ne pas évincer la création des groupements d'habitats indispensables à un développement équilibré et intégré de l'ensemble. Cette option d'équilibre est complètement écartée par ce qui se passe à Saket. Pour preuve, la station d'épuration projetée par l'EPLF sur une assiette de terrain non prévue à cet effet, et avec les autorisations de la wilaya et l'impuissance de la collectivité, est réservée au traitement des rejets du lotissement promotionnel sans nullement prendre en compte ni les habitants des villages alentour et encore moins les futurs groupements d'habitats qui ne sont prévus nulle part». Autre problème qui a fait couler beaucoup d'encre, la décharge publique de Boulimat.Se trouvant au coeur du territoire des Aït Timmsyet, l'un des plus importants segments de la FAZORC, elle constitue une tache indélébile qui touche tout l'environnement. Outre ses conséquences directes sur la faune et la flore, la présence de cette décharge non contrôlée est à l'origine de maladies respiratoires affectant les populations riveraines et des nombreux incendies qu'a endurés la région ces dernières années.La délocalisation de la décharge publique actuelle se pose comme une urgence qui interpelle directement la collectivité locale d'autant plus qu'il est fait l'écho ces derniers temps de l'inscription d'un Centre d'enfouissement technique (CET) dans le cadre du programme de la relance économique. La prise d'une décision concertée avec les associations représentatives et les populations concernées s'avère comme une urgence afin d'éviter la désaffection des importants crédits alloués pour ce programme et leur réorientation sur une autre commune.
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