8 Novembre 2003
Les campus universitaires de l'Etat de Lagos, au Nigeria, sont devenus des repaires pour violeurs. A la faveur de la nuit, des individus encore non identifiés agressent les étudiantes. En toute impunité jusqu'à présent.
- Brandissant banderoles, pancartes et branchages, plus de deux mille étudiants, garçons et filles, encadrés par des policiers, marchent dans les rues de Lagos. Les responsables de la Students' Union of Government (Union fédérale des étudiants) hurlent en anglais des slogans, repris en choeur par leurs camarades: «We never want rape in our campus!» (Nous ne voulons plus de viols sur nos campus), «Stop for rapers in our campus!» (Halte au règne des violeurs sur le campus!), «Never that!» (Plus jamais ça!), etc. Aux côtés des leaders étudiants, une douzaine de jeunes filles, la plupart en jean et en baskets, ont également pris part à cette manifestation qui s'est déroulée en septembre dans la métropole nigériane. Victimes des viols perpétrés sur les campus universitaires de l'Etat de Lagos, elles ont choisi de témoigner à visage découvert.
Aïssatou et Laleye, elles, n'en ont pas encore le courage. Loin des manifestants, elles essayent de cacher leur désarroi dans les allées de leur université, située à environ 5km du lieu de départ de la marche. En pleurs, la voix tremblante d'émotion, Aïssatou se rappelle: «Comme nous préparions une session d'examen, Laleye et moi avions travaillé jusqu'à 2h du matin. Nous revenions de la salle d'études quand, sous les arbres qui séparent les amphis des résidences universitaires, ont surgi devant nous, d'abord un jeune homme, puis, derrière, trois autres. Tous portaient des cagoules. Nous n'avons pas pu nous enfuir » Cette nuit-là, Aïssatou et son amie la revivent comme un cauchemar. Leurs cris répétés, étouffés par les violeurs, ne sont pas parvenus jusqu'à leurs camarades de la cité universitaire. A en croire Max Olubo, membre de la Students' Union of Government, «depuis le début de l'année universitaire 2002-2003, plus de 87 cas de viols ont été constatés dans les universités privées et publiques de Lagos». Pour la seule université d'Etat de la ville, l'une des plus grandes du pays, «nous avons reçu plus de 72 plaintes pour viols», souligne Raymond Enabor, officier de la police fédérale. Les victimes sont traumatisées, hantées, en outre, par la crainte d'avoir contracté le sida ou d'autres maladies vénériennes. Trois de ces étudiantes, rencontrées à Lagos, sont tombées enceintes. Deux envisagent d'avorter, mais la troisième, membre d'une église évangélique, entend mener sa grossesse à son terme.
Le phénomène des viols sur les campus, mineur par le passé, connaît depuis trois ans une ampleur exceptionnelle. «Sa recrudescence peut s'expliquer par l'habillement occidental indécent des étudiantes, ce qui aiguise tout naturellement l'appétit sexuel chez l'homme», estime le psychologue Oluwin Obayemi, chargé du suivi des étudiantes violées. Par «habillement indécent», il faut entendre les minijupes, collants et autres tenues accusées de mettre trop en relief les rondeurs féminines. Les députés nigérians ont d'ailleurs pris cette année une loi interdisant le port de ces vêtements sur les campus. «Mais les étudiantes continuent d'exhiber leur corps dans des tenues provocantes, déclare Matthew Osangi, un proche du recteur de l'université d'Etat de Lagos. Nous n'y pouvons rien».
Des arguments masculins qui ne convainquent guère les filles. Elles font remarquer que certaines de leurs camarades, musulmanes ou membres d'églises évangéliques, qui ne portent pas de ces tenues dites sexy, n'en ont pas moins été victimes d'agressions sexuelles. «La société évolue et les mentalités aussi doivent changer, affirment d'autres étudiantes. Les gens doivent accepter qu'on s'habille comme on veut». L'Union fédérale des étudiants met, elle, surtout en cause le climat d'insécurité sur ces campus mal éclairés qui, comme celui de l'université d'Etat de Lagos, accueillent parfois trois fois plus de monde qu'il n'en faudrait. «C'est comme un marché: on peut y entrer à n'importe quel moment de la journée!», s'offusque Tunde Shitti, un journaliste.
Pour le moment, la psychose continue de régner, d'autant plus qu'il est difficile pour les étudiants de savoir si les violeurs sont ou non certains de leurs camarades. L'officier de police Raymond Enabor se contente de dire, sur un ton vague, que «les enquêtes continuent...». L'impunité aussi.
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