Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Sacraliser Wade nous mène au fanatisme agressif

Pierre Hamet Ba

8 Novembre 2003


opinion

"Au Rwanda on pleure des âmes qui périssent, au Sénégal, on pleure la dévaluation.

Mais, quand à quatre pattes, ton état te hisse au rang des autres, tu les dépasses s'il se met debout". Souleymane Faye, s'exprimait en ces mots dans son album Nitki. Déjà en ce temps (1996), l'appel à l'espoir se faisait entendre face à une situation chaotique. Le peuple sénégalais, las de la politique socialiste, cherchait un homme capable de porter l'espoir de toute une nation. Wade était à nos yeux celui qui pouvait nous rendre l'âme. Nous ne pouvons pas aujourd'hui nier que tous, autant que nous sommes, avions vus en Wade l'espoir de la nation.

Mais aujourd'hui qu'est devenu cet espoir. Pour d'aucun il s'est effondré comme un château de cartes, pour d'autres, et c'est le cas des partisans du Maître, le seul fait que Wade ait représenté en un moment de notre histoire l'espoir de la nation fait de lui quelque chose comme un dieu. Nous assistons alors à une sorte de religion organisée au sein de laquelle, toute idéologie allant à l'encontre de celle du président de la République est blasphématoire. La doctrine qui s'est installée est une sorte de déification du président de la République. C'est là exactement que se trouve en grande partie le mal que nous voulons combattre. Wade est un être humain, pas un dieu. Il a des idées, des bonnes et des mauvaises. Quand nous le sacralisons, nous nous retrouvons dans le domaine de la religion organisée. C'est ce que le libéralisme démocrate véhicule actuellement dans notre pays: une sorte de religion dans laquelle Wade est hissé au rang de divinité à laquelle il faut vouer un culte. Tout ce qu'on nous demande c'est de chuchoter haut ce que nous crions bas, la fermer en quelque sorte. A défaut, c'est le châtiment des fanatiques qui s'abat sur nous.

Que peut-il donc arriver à Cheikh Tidiane Diallo et à son collègue quand le directeur de l'Orchestre national les cite à la radio à en faisant des pions dans l'échiquier de la production de Talla Sylla? Ne les livre-t-il pas gracieusement à ceux qui ont attenté à la vie de Talla Sylla? Ensuite comment un employé d'une direction peut-il être responsable et sanctionné dans une affaire pareille alors que son supérieur reste en dehors de tout cela? Qui en réalité est responsable si vraiment il y a faute? On peut reprocher à ces deux agents d'avoir mis à la disposition de la formation musicale de Talla Sylla le matériel de l'Etat, mais dans les faits cela se passe autrement. C'est le directeur de la production ou l'arrangeur qui se charge de trouver le matériel nécessaire à la réalisation du produit. Ce n'est pas le chanteur lui même. Et dans le cas de la production de Talla Sylla, nul ne peut deviner au préalable que l'arrangeur qui s'est présenté à l'orchestre national travaillait pour le leader de Jëf-jël. Comment donc les sanctionnés pouvaient-ils savoir que le produit en conception avait un contenu politique?

Ensuite, il y a lieu de se demander, qui doit porterle chapeau si l'on considère que c'est une offense au chef de l'Etat ? N'y a-t-il pas dans notre pays une commission chargée de la censure des oeuvres artistiques à coloration politique ou sectaire? S'il y en a, n'est-ce pas elle qui devait censurer cette production pour éviter à Talla ce qui lui arrivé et garantir ainsi la sécurité et la stabilité dans notre pays? Au demeurant, s'il s'avère que cette commission n'existe pas, alors, nul n'est responsable si ce n'est l'institution qui ne dispose pas de système de filtre pour gérer le moyen de communication le plus au point dans notre pays pour atteindre toutes les couches de la société. Alors qu'on ne s'acharne pas sur des acteurs culturels dont la mission n'est autre que de participer au développement de la production culturelle sénégalaise. La sanction qui s'est abattue sur eux n'est qu'une forme de violence parmi tant d'autres.

Nous sommes d'accord avec le professeur historien dans son procès. La violence au Sénégal n'est pas survenue avec l'alternance. C'est que nous avons une mémoire de poule. Notre philosophie, et cela depuis des décennies, c'est que tout passe dans l'espace, même l'espace passe. Mais à force de passer et de faire passer dans l'espace, ne nous condamne-t-on pas dans une impasse? La marche des Moustarchidina Wal Moustarchidati a été matée dans le sang: violence physique. Des policiers ont été radiés: abus de pouvoir, autre forme de violence. Nos femmes sont privées de leur liberté esthétique sous peine d'être agressées. Nos parents ne peuvent plus faire plaisir à leurs enfants par peur qu'ils soient violentés. Les étudiants sont réduits au silence dans la plénitude de la violence: l'affaire Balla Gaye. La justice est muselée: l'affaire Maître Sèye. Des leaders politiques menacés, des femmes violentés, des citoyens agressés, les artistes ne sont pas en reste: l'affaire Joe Gaï Ramaka, même le mot éducation dans notre langue nationale signifie contingentement chicote violence, violence et violence jusqu'à l'affaire Talla Sylla Et les violences sans auteurs s'en mêlent.

Liens Pertinents

Vous avez bien raison professeur mais vous péchez en ceci que nous sommes passés d'un mode de violence répressif à un mode de violence fanatique. Evidemment la violence est toujours présente. Mais la différence c'est que la violence répressive nous avait persuadé de la peur de l'Etat. C'est ce qui nous avait procuré la force de nous battre jusqu'au résultat du 19 mars 2000. Mais que nous procure le fanatisme? N'est-ce pas là une forme de dictature, un moyen de nous transformer en citoyens dociles dont la seule fonction est de se taire, d'applaudir qu'on le veuille ou non? En vérité, ne sommes-nous pas aux antipodes de la démocratie? Depuis l'avènement de l'alternance, pour utiliser la formule consacrée, nous lisons souvent les mêmes questionnements: dans quel pays sommes-nous, quelle conception de la démocratie avons-nous? Tout se passe comme si les préoccupations du peuple passent inaperçues. L'occasion nous est toujours donnée de nous poser ce genre de question. Et nous nous indignons de l'affaire Talla Sylla! Nous sommes tous responsables. Nous avons laissé faire d'autant plus que nous n'avons jamais osé agir face aux multiples formes de violences dont nous faisons l'objet au jour le jour.

( ) Le mal que nous voulons combattre ne se trouve-t-il pas dans notre peau? La véritable entreprise contre cette violence ne consiste-t-elle pas à passer toutes nos habitudes au crible? Ne devons-nous pas faire de cette marche un commencement plutôt qu'une fin? L'agression de Talla Sylla n'est que le signal annonciateur d'autres formes de violences qui nous guettent. Les nerfs sont tendus, les mécontents sont debout, et derrière se dressent des forces inavouées qui ne cherchent qu'à mettre l'étincelle à la poudre pour justifier leurs discours, leurs faits et leurs gestes. Quand on s'arrête à l'évidence alors que le latent est mû d'une force incommensurable, la dérive s'affiche. ( )

Chercheur en anthropologie culturelle afriqueculture@hotmail.com

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Wal Fadjri. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Sénégal

Rubriques