Recueillis par Félix NZALE
8 Novembre 2003
interview
Sant dont la sortie est prévue lundi 10 novembre, va certainement sonner le glas des espoirs de milliers de fans que Youssou Ndour a toujours nourris au biberon du mbalax. You, un artiste de plus qui va s'engluer dans la guimauve métaphysique. Au moment où le Sénégal traverse une zone de violente turbulence politico-sociale qui nous donne des sueurs froides, l'artiste a choisi de se réfugier dans l'Au-delà. Mais ceci n'est qu'un point de vue. Le nôtre, que nous sommes allé confronter au sien. En attendant de Youssou la franchise - parfois lapidaire - dont il a toujours fait preuve au cours de nos entretiens. On allait enfin savoir ce que l' enfant de la Médina pense de ce que nous autres pensons de son album. Nous allons aussi savoir ce qu'il pense de l'alternance politique, de la vague de violence qui déferle sur le pays et bien d'autres choses.
Votre dernier album en date s'intitule Sant. Un album 100% spirituel A quel besoin répond-il ?
Youssou Ndour : Je précise d'abord que cet album met plutôt en lumière le côté culturel de la religion. Un jour que j'écoutais de la musique égyptienne, en particulier Oum Kalsoum, il y a maintenant plus de cinq ans, je me suis juré que je ferais bien quelque chose de spirituel. Cela dit, j'aime surprendre, innover du point de vue des idées, déchiffrer d'autres espaces musicaux. On peut avoir une belle voix, un énorme talent et tout. Mais si l'on n'a pas les idées qui nourrissent ce talent, celui-ci ne quittera jamais l'étage du virtuel. Plus fondamentalement, et pour répondre concrètement à votre question, Sant est un album qui loue l'esprit de tolérance de ma religion fortement malmenée par une certaine idéologie. D'autre part, cet album est un hommage aux vénérés guides religieux de mon pays qui sont par excellence des hommes de culture sur qui nous devons prendre exemple. Cet album s'inscrit aussi dans le cadre d'un rappel à l'ordre de la société sénégalaise par rapport à toutes les épreuves auxquelles nous sommes confronté. C'est là aussi un message qui est politique. Je précise par ailleurs que cet album est un produit strictement personnel. Je l'ai couvé pendant cinq ans ; il vient du plus profond de mes tripes. J'ajoute qu'excepté Mbaye Dièye Faye aux percussions, les musiciens viennent d'Egypte, précisément du groupe Fathy Salama orchestra.
Des clips ont été réalisés avec le concours du cinéaste Moussa Touré. J'imagine que vous avez dû affronter au départ les appréhensions des populations dans les lieux Saints où vous vous êtes rendus, vous le profane
C'est vrai. Dés notre arrivée sur les lieux, nous nous étions en effet heurtés à l'incompréhension des populations. Les gens se demandaient, parfois avec une certaine rage, pourquoi nous venions avec nos caméras filmer ces lieux saints pour les besoins d'un clip. Parce que dans leur esprit, un clip c'est le mbalax avec des filles dans des mouvements lascifs. On a dû s'expliquer à chaque coin de rue et faire écouter aux gens le genre de musique dont il était question. Ils ont finalement accepté, se rendant compte qu'il s'agissait d'un nouveau projet. Cela dit, c'était une occasion pour moi de rendre visite aux chefs des différentes familles confrériques.
Peut-on connaître le sort qui sera réservé à ces clips ?
Je compte les diffuser en premier dans des cérémonies religieuses officielles pour remercier les familles maraboutiques. Ils voyageront ensuite dans certains endroits du pays. Excepté un seul, (Ndlr : Allah. L'album en compte huit, tous clipés) ces clips ne sont pas destinés à être montrés à la télévision. Ils iront vers les gens mais pas par le biais de la télévision. Ce produit ne sera pas non plus présenté dans des endroits comme le Thiossane (Ndlr : sa boîte de nuit). Il est saint et je tacherais de toujours le présenter avec la manière qui sied en tenant compte de plusieurs facteurs y compris la géographie. De toute façon, je ferai voir en priorité les images aux chefs des familles religieuses avant usage.
Sant sera disponible à partir du 10 novembre en cassette audio et en Cd. Pensez-vous que les fans que vous avez habitués à un certain type de musique vous suivront dans votre délire métaphysique ?
Mon public de proximité, c'est-à-dire les gens qui m'entourent ont déjà adoré et sont d'accord avec ma démarche. Vous avez employé l'expression " délire métaphysique ". Oui, c'est un délire si vous voulez mais je ne crois pas que les gens vont s'en détourner parce que vous comme moi, tout le monde a besoin de spiritualité. J'ajoute que dans l'équipe technique chargée de tourner pour le compte de la réalisation, des gens tombaient en transe. J'en suis sûr, le public sera positivement réceptif.
Serigne Modou Kara vous a - t - il conseillé dans le cadre de cet album, lui qui a sorti Mélodie divine il y a maintenant deux ans ?
Non. Par contre Sidy Lamine Niasse (Ndlr : président du groupe de presse Walf Fadjri) a apporté beaucoup de correctifs dans les expressions et les terminologies pour faire prévaloir la respectabilité des hommes de Dieu cités dans l'album. J'ai rencontré Serigne Modou Kara plusieurs fois, mais nous n'avons jamais eu l'occasion de discuter de Sant (Ndlr : Le titre de l'album). Je lui enverrai en priorité le produit pour qu'il l'écoute et me dise ce qu'il en pense.
Youssou Ndour lit-il assidûment le Coran et/ou la Bible ?
Non, je ne lis ni le Coran ni la Bible. Je suis un musulman qui prie et qui fait tout ce que sa religion lui demande de faire. Je ne suis pas un oustaze (Ndlr : maître coranique)
Dans la vie de tous les jours, tendez-vous l'autre joue ?
Voyez autour de moi les gens avec qui je travaille et vous aurez une idée. Je suis un homme de partage et je crois à l'altruisme. Aussi ne saurais-je avoir un esprit vindicatif.
Vous avez fait des chansons profanes. Avec Sant, vous êtes dans le religieux. Mais il n'est pas exagéré de dire que le Sénégal est assis sur une bombe avec cette vague de violence et de menaces de mort, les audits oubliés . Personnellement on ne vous entend pas une seule minute sur les sujets politiques, par exemple.
Avez-vous peur de vous brûler les doigts parce qu'ils seraient trop chauds ?
Je l'ai pourtant dit. Mais je vais le répéter ; il y a une grande tâche sur le Sénégal que le régime issu de l'alternance devrait s'employer à effacer. Sénégal et violence ces deux mots ne vont même pas ensemble. Pour en revenir à la violence proprement dite qui étend ses tentacules chez nous, il fut un moment où c'était quelque chose de lointain. Il faut que les gens se ressaisissent et aient à l'esprit que sans la liberté d'expression surtout il est impossible de bâtir quelque chose de solide. C'est dans l'échange et le dialogue contradictoire que naissent les solutions aux problèmes, pas dans l'intimidation et la violence qui appelle forcément la violence. Je suis peiné de constater que ce sont les politiciens qui en premier ont rompu le pacte de stabilité sociale de notre pays. Mais chacun devrait se constituer en vigile pour barrer la route aux déstabilisateurs.
Je prends l'exemple d'Alpha Blondy et de Tiken Jah Fakoly en Côte-d'Ivoire. En dépit de ce qui se passe dans ce pays, ils avaient quand même tiré la sonné d'alarme. Au besoin, ils avaient nommément cité les responsables de la crise socio-politique ivoirienne pour leur dire en face leurs vérités à travers leurs albums respectifs. Le Sénégal n'est pas la Côte d'Ivoire, Youssou Ndour n'est ni Tiken, ni Alpha. Mais il doit assumer son rôle de leader et s'engager (Il coupe ).
Ici dès que vous commentez quelque chose, on vous donne une couleur .
Mais je ne parle pas d'engagement partisan !
Moi je pense sincèrement que je m'engage à ma façon. Sur tous les problèmes qui secouent la Nation je me suis impliqué et j'ai dit mon mot. Ce que je peux affirmer aujourd'hui, c'est que le pouvoir en place a des problèmes, notamment de communication avec le peuple. Il traverse une crise sérieuse à juguler au plus vite. Les autorités doivent régler au plus vite les problèmes. L'alternance a cristallisé des espoirs qui ne doivent pas être sacrifiés sur l'autel des querelles politiciennes et crypto - personnelles. Ils ont des projets et des ambitions, certes. Mais il y a des problèmes quelque part. Je tiens à préciser ici que ce n'est pas un bilan que je fais. Tout compte fait, il est trop tôt de mon point de vue. Je constate simplement que l'alternance est en butte à des difficultés et la jeunesse à côté s'impatiente de plus en plus. Cela dit, la construction du Sénégal est une oeuvre collective qui implique l'énergie de tous et de chacun. Pour en revenir à l'engagement dont vous parlez, j'ai dans mes projets à court terme un album où je dirais carrément et plus clairement mes quatre vérités sur tout ce qui se passe.
D'aucuns estiment que les artistes mbalax sont tellement concentrés sur des thématiques de bas étage qu'ils ont une vision étriquée du monde et de la complexité de ses réalités. Etes-vous d'accord ?
(Après un rire prolongé) Non Le reggae par exemple reste une musique avec une réalité politique, économique, sociale et religieuse qui fait que les textes sont ce qu'ils sont. Idem pour le rap. Le mbalax a son histoire
Voulez-vous dire que c'est un genre inapte à rendre compte des réalités ?
Non ce n'est pas ce que je veux dire. Je veux dire que le mbalax n'est pas en constance dans cette démarche de dénonciation crue comme le reggae ou le rap. Vous écoutez la chanson Mademba (Ndlr : de Youssou Ndour sur les coupures intempestives d'électricité), c'est très politique. La réalité du mbalax est que c'est une musique qui avance par bonds thématiques à mon avis, mais il retourne fatalement dans son contexte.
On sait que vous avez un projet panafricain de lutte contre la piraterie musicale. Où en êtes-vous, et qui sont les artistes et acteurs musicaux impliqués ?
C'est vrai que l'objet ici est de réunir les artistes-musiciens autour d'une association forte au niveau présence et géographique pour lutter contre la piraterie. Si nous devons croiser les bras à attendre les politiques, alors nous attendrons toute l'éternité. Primo nous vivons la piraterie au quotidien ; ensuite il n'y a pas de prise en charge de ce dossier au niveau des institutions africaines. On parle de lutte contre la pauvreté, mais cette volonté doit intégrer la piraterie. Regardez autour de vous et vous vous rendrez compte du nombre impressionnant d'artistes qui ne mangent pas à leur faim parce qu'ils ne récoltent pas le fruit de leur travail. L'association sera officiellement mise en place ce mois de novembre parce que nous voulons que sa naissance coïncide avec le 70è anniversaire de Manu Dibango (Ndlr : attendu à Dakar en décembre dans le cadre du festival Africa-Fête). Cette Association internationale des musiciens africains sera le cadeau que nous lui offrirons. C'est bien de lutter à un niveau local, c'est encore mieux de lutter à plus grande échelle.
Vous avez mis en place une nouvelle station radio, la Rfm, après l'expérience disons amère de Com 7. Il y a, comme le prétendent certains, un acharnement à investir le champ médiatique qui vous fait apparaître comme médiatiquement suspect à bien des égards
Ecoutez, moi je suis quelqu'un qui peut avoir tout. Qui ambitionne légitimement d'avoir tout. N'est-ce pas ? Alors qu'est-ce que les gens veulent ? Qu'ils soient américains, Japonais ou autres tous les richissimes à travers le monde ne valent pas mieux que Youssou Ndour. Il faut seulement être ambitieux et se donner les moyens légaux de ses ambitions. Personnellement cela me fait mal de mettre en place un projet, de dépenser des millions pour s'entendre critiquer avec des arguments les plus farfelus. Mais je suis un Sénégalais qui aime son pays et qui travaillera toujours pour son développement économique et social. Cela dit, la Rfm (Ndlr : Radio Futur Média) est un prolongement naturel de l'industrie culturelle que je suis en train de bâtir.
Et où en êtes-vous avec votre projet de télévision ?
J'y suis parce que je veux une télévision. Comme vous du groupe Sud Communication et les autres. Et le combat que nous devons mener ensemble c'est d'exiger que la télévision soit libéralisée. La libéralisation des ondes est irréversible, on ne peut pas arrêter la mer avec ses bras. Aujourd'hui les images nous viennent de loin avec tout ce qu'elles comportent d'éléments d'aliénation. Pis, même les commentaires sur notre propre pays, nous viennent d'ailleurs. C'est triste ! Au Sénégal il y a des gens responsables, qu'on leur permette de faire de la télévision. Ils en ont le droit. Je ne suis absolument pas d'accord avec l'argument selon lequel la télévision serait trop sensible. Non. La radio était trop sensible, Sud l'a fait et a ouvert la voie. Cet argument de la sensibilité est fallacieux. Il faut que les autorités actuelles ne soient pas amnésiques. Le changement dont ils se glorifient aujourd'hui a été rendu possible en grande partie grâce à la radio en particulier. Cela, personne ne doit l'oublier.
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