La Tribune (Algiers)

Algérie: Le ramadhan creuse le ventre et la bourse : un jeûne, des envies et des dépenses

Hasna Yacoub

10 Novembre 2003


Le seul moyen de pouvoir se retenir durant le jeûne pour les Algérois, c'est de se laisser emporter dans un voyage parfumé mais virtuel durant la journée

Le ramadhan est le mois de la consommation par excellence. C'est aussi le mois où la discussion sur les plats et autres mets bat son plein. Une situation des plus normales affirment des jeunes Algérois : «Avec un ventre vide toute la journée, nous ne pouvons que nous rappeler les saveurs des spécialités de nos mamans.» Eh oui, comme chaque année, l'Algérois au lieu de se consacrer au jeûne matériel et spirituel, achète et consomme beaucoup. Mais avant d'aller acheter, il passera toute sa matinée à discuter du plat programmé à la dégustation au f'tour. Alors, tôt le matin, il est déjà en train de parler des diouls, du frik ou de la tomate qu'il doit acheter vers midi en se rendant au marché. Car, durant le ramadhan, midi est le moment de la journée que choisissent les travailleurs pour faire leurs emplettes. Une fois au souk, au lieu de ramener du frik, c'est à la vue des olives que ces derniers se rappellent leur envie pour ce fruit. Ils n'oublieront pas bien sûr les cornichons. Il faut acheter les anchois aussi et peut-être du thon et du Et c'est alors une série d'envies qui se déclenche. L'Algérois ne se rend compte des achats mais surtout des dépenses qu'une fois le café d'après le f'tour savouré. Pis, durant la journée, l'Algérois peut avoir envie de fruits ou de légumes qui ne sont pas de la saison.

C'est le cas de cet employé qui avoue à son ami avoir demandé une journée de congé afin d'aller à la quête des artichauts : «Je rêve de manger une dolma avec des artichauts farcis.» Son ami l'oriente vers l'un des marchés de la capitale mais il faudra payer le prix : l'artichaut n'est pas cédé à moins de 120 DA le kilo ! Malgré ce prix exorbitant, l'employé est décidé. Même s'il doit y laisser ses derniers sous, il mangera une dolma avec des artichauts farcis dans la semaine. Et si aujourd'hui il rêve de dolma, demain, il aura une autre envie : la langue de veau en sauce. Le surlendemain, c'est au tour du gratin. C'est ainsi durant trente jours où tout y passe : chorba, tajine, m'touwam Ces plats succulents dont les odeurs font tanguer plus d'un, transportent les Algérois dans l'univers des saveurs, des parfums et des couleurs. Et le seul moyen de pouvoir se retenir durant le jeûne, c'est de se laisser emporter dans un voyage parfumé mais virtuel durant la journée. Mais dès que l'heure du f'tour approche, c'est le tour des sucreries. Car, les tables des soirées du ramadhan sont ornées de gâteaux en tout genre mais surtout de zlabia et kelb el louz.

Certaines personnes orientées de bouche à oreille vers un confectionneur de renom de ces sucreries sont prêtes à traverser des dizaines et des dizaines de kilomètres pour en acheter. C'est le cas de Abdelkader qui, sans paresse, se déplace plusieurs fois par semaine d'Alger jusqu'à Boufarik pour acheter de la zlabia. «Souvent j'achète plus qu'il n'en faut. Normal, la vue de toutes ces bonnes choses alors que je ne peux pas me les permettre me pousse inconsciemment à acheter en masse», avoue en rigolant Abdelkader avant d'ajouter : «Il y a des personnes qui sont pires que moi. Mon ami avait, l'année dernière, acheté le même jour sans se rendre compte plus d'une soixantaine de baguettes de pain. Vous savez, à chaque boulangerie, il s'arrêtait pour prendre un pain car la baguette avait ou une forme différente ou une odeur plus enivrante ou encore elle n'était pas à base de farine mais de semoule, etc.» Mais Abdelkader, ce n'est pas le pain qui lui fait perdre la tête. Son plaisir et de rentrer chez lui pour trouver sa maison qui embaume l'amande grillée, le miel, le jeljlane (césame) et autres. Qu'importe le prix à payer puisque le consommateur finit toujours par se dire que c'est le ramadhan et que ce mois vaut bien des sacrifices.

La vie au ralenti

Et c'est ainsi durant tout un mois, les envies se multiplient et le mode de vie change radicalement. Dans la journée, le rythme a diminué dans la rue et au bureau. Il faut le dire, le ramadhan est le mois où l'absentéisme, le retard, la baisse de productivité atteignent leur pic! D'un point de vue pratique, les horaires de travail raccourcissent et l'on passe à la journée continue, de 8h30 à environ 16h. Les écoles se mettent également à l'heure «ramadhanesque» ainsi que les commerces, qui ouvrent généralement vers 10h, ferment une demi-heure avant le f'tour et rouvrent une heure après. Il faut donc réorganiser complètement les journées. Il faut s'adapter à un nouveau rythme, celui de veiller tard la nuit et réussir le réveil matinal pour rejoindre le travail. Ce qui n'est pas du tout évident. Certains décident même de prendre leur congé durant ce mois. Mais pas seulement pour le réveil difficile du matin, c'est aussi et surtout à cause des sautes d'humeur. «Je préfère être en congé car je suis très irritable durant le jeûne et les gens aussi. Généralement ma journée finit toujours par une bagarre», raconte Djamel, un cadre dans une entreprise.

Ce dernier justifie ses sautes d'humeur par le comportement intolérable des jeûneurs. Alors quand ce n'est pas une dispute avec un collègue, c'est une prise de bec avec le vendeur ou encore, sur la route, avec un «chauffard», affirme-t-il. Pour éviter une journée «orageuse», il a décidé de rester tranquillement à la maison. Ce n'est pas tout le monde qui décide de fuir la bagarre en prenant un congé (heureusement d'ailleurs), ce qui fait que le ramadhan a aujourd'hui une autre particularité : le nombre de bagarres, de disputes et des accidents de la route est en hausse. Un constat désolant surtout quand on sait que le ramadhan, un des cinq piliers de la religion, est un mois de piété, de miséricorde et de pardon. Un mois de jeûne au terme duquel, si toutes les règles ont été respectées, les fidèles seront absous de leurs péchés. Alors ce ramadhan 2003, quel goût garde-t-il ?

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