Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Amos Beonaho Président de l'UNJCI : "Nous demandons aux rédactions de jouer balle à terre"

Marcelline Gneproust (interview Réalisée)

10 Novembre 2003


interview

Abidjan — Les journalistes, lors de leur récente concertation ont avoué leur part de responsabilité dans cette situation que vit la Côte d'ivoire...

Oui en effet. Le jeudi 30 octobre dernier, s'est tenue la concertation des rédactions. A cette occasion, les responsables des organisations professionnelles que nous sommes, UNJCI, OLPED, CNCA, et CNP, avons interpellé les journalistes à plus de professionnalisme. Nous avons fait notre mea culpa. Etant donné que nous sommes dans une situation de crise, les journalistes ont le devoir de s'inscrire résolument dans le processus de réconciliation nationale et de paix.

Ce n'est pas la première fois que les organisations de ce secteur lancent des appels. Pensez-vous que vous êtes écoutés ?

Non. Mais ce n'est pas pour autant que nous allons baisser les bras. La répétition est pédagogique. Nous espérons que le message sera entendu. L'UNJCI organise dans les prochains jours, la semaine nationale de la presse pour la réconciliation nationale. A cet appel, nous entreprendrons une tournée dans les différentes rédactions pour demander aux journalistes de mettre balle à terre et d'inscrire leur action dans le processus de réconciliation, et de ne pas se laisser influencer par les hommes politiques pour exacerber les tensions et la haine dans le pays. Parce que quand les hommes politiques s'entendent, ils accusent les journalistes d'avoir mis le feu aux poudres. Ils ne disent pas que ce sont leurs propres propos que les journalistes utilisent. Dès lors, les journalistes doivent prendre conscience de cette réalité et ne pas s'engager dans une guerre qui n'est pas la leur. S'ils ne sont pas journalistes, qu'ils s'inscrivent dans des partis politiques. Mais sous leur plume, il ne faut pas qu'on reconnaisse leur appartenance politique.

La mauvaise réputation des journalistes date de bien longtemps. Que pensez-vous que l'UNJCI, l'OLPED, le CNCA et la CNP coalisés peuvent apporter ?

Nous nous sommes coalisés parce que nous estimons que l'heure est grave. Il n'est pas question de mener des actions éparses, individuelles et particulières. Nous mettons nos forces ensemble pour nous faire entendre, tant du côté des journalistes que du gouvernement. C'est pour cela que nous lançons un appel à la presse nationale pour qu'elle fasse son travail dans le respect de la déontologie. Il faut traiter l'information de façon équilibrée, neutre et indépendante. Par la même occasion, nous lançons aussi un appel au gouvernement pour qu'il préserve la liberté de la presse. Nous attendons aussi de lui le fonds de développement de la presse la nouvelle loi sur la presse. Pour l'heure, nous continuerons à faire la sensibilisation auprès des journalistes. Et nous avons foi que les questions du traitement professionnel de l'information seront mieux perçues par eux. Ils comprendront mieux qu'on critique le gouvernement ou tel parti politique sans injurier. La manipulation de l'information existe. Ils se doivent de respecter les institutions républicaines et les institutions religieuses. Etre journaliste ne veut pas dire insulter ces structures. Nous les invitons également à respecter la confraternité. J'ai mal en voyant des journalistes s'attaquer à leurs confrères dans leurs organes. A travers ces actes, nous les jetons à la vindicte populaire. Finalement, c'est toute la presse qui perd elle. ..

Il faut peut-être doter les organes d'auto régulation de pouvoirs coercitifs...

Si bien sûr. C'est pourquoi nous demandons l'adoption rapide des lois. Elles donneront plus de poids aux structures de régulation et d'auto-régulation que sont l'OLPED, la CNP et la CNCA pour qu'elles aient le pouvoir de coercition contre les rédactions. Le fait d'être journaliste ne donne pas le droit de faire tout ce qu'on veut .

Depuis le début de la guerre, les journaux ne sont pas distribués dans les zones occupées. Que faites-vous pour résoudre ce problème ?

C'est une situation assez préjudiciable. D'abord nous faisons le constat. Les structures que sont l'UNJCI, l'OLPED, le CNP et le CNCA ont dénoncé l'atteinte du droit public d'accès à l'information. Le préjudice que cette situation cause, c'est que toutes les campagnes menées dans le cadre du processus de réconciliation ne sont pas perçues de la même façon partout. Cela cause aussi un préjudice économique énorme. En tant que conseil exécutif de l'UNJCI nous avons rencontré le Président de la République et le Premier ministre, respectivement le 19 août et le 5 septembre pour déplorer cet état de fait. Nous lançons un appel à tous ceux qui sont chargés d'appliquer les Accords de Marcoussis afin que les journaux soient vendus sur toute l'étendue du territoire. S'il y a eu des couloirs humanitaires et économiques dans ces zones, pourquoi ne pas en faire autant pour les journaux, d'autant que le ministre d'Etat, ministre de la Communication, est le secrétaire général du MPCI. Je demande donc à notre ministre de tutelle d'aider Edipresse à distribuer les journaux sur toute l'étendue du territoire national en faisant passer un message fort auprès des hommes en armes dont il a la responsabilité. Il faut que les émissions de la RTI soient diffusées sur toute l'étendue du territoire national.

Avez-vous rencontré le ministre à cet effet?

Jusque-là, nous n'avons pas pu le rencontrer. Nous n'avons pas eu de réponses aux demandes d'audience que nous lui avons adressées. Le Chef de l'Etat et le Premier ministre nous ont reçus. Quant à lui, nous espérons toujours. Il est notre interlocuteur. Pour qu'une question soit adoptée par le gouvernement, il faut qu'il fasse une communication en conseil des ministres. Mais tant qu 'il n'est pas présent, cela ne peut se faire. A l'occasion de cette concertation que nous avons eue avec les rédactions, les journalistes nous ont interpellé sur son absence.

Parlons un peu de la presse internationale. Quels sont vos rapports ?

Pour le moment, nous n'avons pas encore rencontré la presse internationale dans son ensemble. Dans notre programme d'activités, nous avions prévu un déjeuner avec nos confrères. Mais ce n'était pas tellement dans le but de nous plaindre parce qu'on n'avait pas perçu très vite qu'il y avait un antagonisme entre la presse nationale et la presse internationale. Notre organisation va les rencontrer pour leur dire que nous n'avons pas de problèmes avec eux. Nous estimons que la mort de Jean Hélène nous concerne tous. Les menaces de mort que nous recevons concernent la presse de façon générale. Il faut que la presse internationale cesse de vilipender la presse nationale en la considérant comme " la presse de la haine ". Eux aussi font de la désinformation. Ils doivent éviter de créer les conditions d'un antagonisme entre elle et la presse nationale. C'est un conflit inutile.

Le Chef de l'Etat avait affirmé : " J'ai des solutions pour tout le monde, sauf pour les journalistes ". Au vu de tout ce qui se passe, pensez-vous qu'il a raison ?

C'est une boutade pour toucher les journalistes dans leur amour propre et les pousser à faire convenablement leur travail. Le Chef de l'Etat est le Président de tout le monde, y compris les journalistes. L'audience qu'il nous avait accordée a duré 1h 45 mn. Alors que très souvent, il n'a pas assez de temps. Cela veut dire qu'il accorde un intérêt particulier aux journalistes. Il a dit qu'il ne mettrait pas de journaliste en prison. En dehors de cela, il a promis de nous accorder une subvention de 141 millions pour le programme de l'UNJCI. Il a également accepté de nous accorder un fonds de développement d'un milliard et un certain nombres de mesures pour aider la presse. Il a un projet de lois qui va permettre le développement de la presse. Il a des solutions pour la presse. Il faut qu'il les applique. Je suis convaincu que la presse ivoirienne peut obtenir du Chef de l'Etat tout ce qui peut engendrer le changement qualitatif.

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