Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: A deux voix avec Hamidou Dia, écrivain : «Il faut toujours dire bonjour à la négritude»

Mbagnick Ngom

10 Novembre 2003


interview

On pensait les temps de la littérature politique révolue, avec cette diaspora éclatée pour qui l'Afrique n'est plus le promontoire sacré. Mais dans cette dérive identitaire, il monte comme un impératif de rappel aux valeurs fondamentales. Pour Hamidou Dia, il y a une forme de solidarité qu'on ne saurait renier. Elle nous renvoie à Césaire, à Senghor, à Fanon, etc.

Cette année, la Journée internationale de l'écrivain africain a fait la part belle à Aimé Césaire. Pourquoi Cesaire ?

Je pense qu'il est très gratifiant que la journée de l'écrivain, au Sénégal soit consacrée à célébrer Césaire pour une double raison. La première, c'est que Césaire vient de fêter ses quatre-vingt-dix ans, le 25 juin dernier. La deuxième raison est que Césaire tient le Sénégal en particulière estime. Il ne faut pas oublier que c'est la rencontre avec Senghor qui a ouvert Césaire à l'Afrique. Ce qui a fait qu'il est devenu l'auteur du Cahier d'un retour au pays natal. J'estime que l'événement (Ndlr : la Journée internationale de l'écrivain africain, fêtée annuellement le 7 novembre) a été, au Sénégal, bien marqué. Ce serait encore mieux, si c'était l'occasion de revisiter le message de Césaire. Le message de fraternité et d'espoir qu'il nous a donné, est un message fabuleux.

Dans votre communication, vous avez dit que «Césaire est un homme blessé». Qu'est-ce à dire ?

Hamidou Dia: Je disais que Césaire est habité par une blessure. C'est ça qui fait la force de sa parole, de ses armes miraculeuses. Il porte la souffrance de la communauté du monde noir. Donc c'est quelqu'un qui s'est inscrit d'emblée dans une logique fraternelle, dans une logique solidaire, dans une logique aussi de lutte et d'espérance parce que justement il est habité par cette blessure. Césaire est hanté par le devenir des peuples noirs, non pas par racisme, parce qu'il est convaincu que l'humanité ne peut pas être pleine et entière. L'humanité laisse sur le côté une partie d'elle-même, si infime soit-elle. C'est quand bien même une grosse partie qui est en l'occurrence l'humanité noire. Deuxièmement, c'est vrai qu'il y a une contestation, légitme d'ailleurs, de l'héritage de ces aînés que sont les Senghor, les Césaire, etc., dans le mouvement de la Négritude. Mais ce n'est pas cela qui me pose problème parce je pense qu'un héritage n'est intéressant que quand nous en faisons l'inventaire.

Qu'est-ce qui est à l'origine de cette blessure?

Ce qui blesse probablement Césaire c'est cette sorte de désinvolture avec laquelle les générations actuelles s'affichent, souvent par analphabétisme intellectuel. Parce que nous ne connaissons pas assez notre histoire, pas assez notre mémoire, pas assez notre conscience historique. La blessure de Césaire c'est d'admettre cela. C'est-à-dire, après tout ce qu'ils nous ont fait, de voir aujourd'hui que la mode c'est de se dire «je ne suis pas un écrivain africain», «je ne suis pas un écrivain antillais» et refuser cette forme de solidarité. C'est ce que j'appelle une blessure. C'est aussi le fait de refuser d'habiter un continent, au sens historique, d'habiter par exemple la cause de la justice, d'habiter la cause de la liberté, d'habiter la cause de l'émancipation des peuples. C'est probablement ça une des grandes blessures de Césaire. Dans le mouvement de contestation de Césaire, il y a quand bien même, consciemment ou inconsciemment, le désir de rompre... (silence) le désir de rompre avec l'Afrique. Ce qui fait notre unité, ce qui est encore le fer de notre combat, c'est que le développement de l'Afrique est solidaire du développement de sa diaspora. On peut voir par là également une des blessures de Césaire. Je dois dire aussi que cela peut être une blessure des Africains, des Senghor et autres. Il se trouve qu'aujourd'hui des auteurs africains crèent dans une sorte de déni de l'Afrique. Certains se disent écrivains tout court et ne sont comptables ni responsables des problèmes qui agitent l'Afrique au motif qu'ils rejettent l'engagement. L'engagement, dans ses termes anciens, est peut-être dépassé. Mais l'engagement en tant que préoccupation de la communauté humaine, en tant que préoccupation de l'Afrique est indépassable.

Vous avez revu Césaire il y a quatre mois ; comment avez-vous trouvé l'homme?

J'ai trouvé Césaire extraordinairement vivant. Cet homme est un homme de profonde conviction. C'est vrai, il y a le poids de l'âge et il a une petite surdité. Mais Césaire, à quatre-vingt-dix ans, a encore toutes ses facultés intellectuelles. ( ) Sa poésie n'est pas si difficile que cela. Seulement il a le souci de nommer exactement les choses. Et quand on voit la géographie de la Martinique, avec tous les noms qu'il y a là-bas, on se rend compte que c'est quelqu'un qui est profondément martiniquais, profondément africain, profondément noir, donc profondément universel. Le Césaire que j'ai vu est un Césaire vieillissant, du point de vue physiologique, mais toujours habité par la même passion, par le même feu sacré qui est la cause de la justice, la cause de la liberté. C'est vous dire que j'ai rencontré un humaniste. Vraiment un humaniste fondamental. ( ). Je signale au passage que je suis arrivé à la poésie paradoxalement par les Antillais. J'ai été marqué par la poésie de Césaire, par Frantz Fanon et par David Diop. Parmi les trois personnes qui m'ont le plus marqué, deux sont des Antilles et de la Martinique, c'est Frantz Fanon et Aimé Césaire. J'ai quitté les Antilles avec un fort sentiment que la tâche est encore grande, que nous ne sommes pas encore au point. Il faut que nous soyons dignes de cet héritage. Je crois qu'il faut que nous soyons capables de le fructifier sous nos soleils actuels.

Vous rentrez du Tchad où s'est tenu, du 27 au 30 octobre derniers, le Nouveau congrès des écrivains d'Afrique et de ses diasporas. Que peuvent aujourd'hui offrir de telles rencontres?

Des gens comme, entre autres, Boubacar Boris Diop, Théogène Karabayinda, Véronique Tadjo et moi-même, nous avons estimé qu'il y avait un certain nombre de problèmes. Donc il fallait que nous discutions. Que nous discutions de la question de l'engagement, de ces différents avatars de la Négritude que constituent le négrisme et l'«african personnality», etc. Et surtout que nous nous posions la question «y a-t-il des responsabilités de l'homme de culture?». Parce qu'en 1959, au Deuxième congrès c'était le thème prinicipal. Sur ce plan, les gens n'ont pas certes tout le temps été d'accord, mais le débat a été posé. Parfois assez durement, mais toujours fraternellement bien sûr, de sorte que je pense certains sont partis de Ndjaména avec un peu plus de doute.

Pourquoi les débats ont-ils été difficiles ?

Il y a quand bien même beaucoup d'incompréhensions, parfois même des impostures qui existent, par exemple, dans le fait de dire que je ne suis pas un écrivain africain, je ne suis pas un écrivain antillais, je suis un écrivain tout court. C'est comme si un écrivain n'avait pas une histoire, une géographie, un promontoire à partir duquel parler. Ndjaména a été intéressant sous le rapport que nous nous sommes dit la vérité. J'ai eu à présider une plénière dont le thème était «Adieu à la Négritude». Cet intitulé est déjà une prise de position, comme s'il était évident qu'il fallait dire adieu à la Négritude. Mon souci sur ce thème, a été de montrer qu'il faut d'abord dire «Bonjour à la Négritude», de définir un inventaire. La problèmatique des langues nationales a été posée avec notamment le dernier livre de Boris «Doomi golo».

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