L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Service hospitalier : Ashock Jugnauth déterminé à faire respecter les règlements

Myette Ahchoon

10 Novembre 2003


Port Louis — Les consignes relatives à la discipline dans les hôpitaux commencent à être suivies. Les syndicats dénoncent "l'acharnement du ministre" et mobilisent leurs membres.

Une dizaine de médecins spécialistes sont dans le collimateur du ministère de la Santé. Ces récalcitrants refusent toujours de se plier aux mesures de contrôle des présences qui leur sont imposées.

"Je n'accepterai jamais que des médecins ne fassent pas le travail pour lequel ils sont payés. Entre 9 et 16 heures, ils se doivent d'être au service de l'hôpital. Je n'invente rien. J'essaie simplement de faire respecter les règlements."

Le ministre Ashock Jugnauth a déclaré à l'express hier après-midi qu'il est déterminé à aller jusqu'au bout et à mettre un terme aux abus, maintes fois dénoncés dans le service public de la santé. Il s'informe chaque jour de la tenue des registres de présence des médecins en salle. Il admet toutefois que la majorité d'entre eux se montre consciencieuse. "On leur a donné suffisamment du temps pour se ressaisir."

Il n'est pas exclu que le ministère les prive de leur droit d'avoir une clientèle privée, explique le Dr Sungkur, Chief Medical Officer (CMO). Alors que certains milieux de la Santé estimaient que le contrôle souhaité par les autorités est difficile à mettre en oeuvre, au 5e étage du Registrar Building, les responsables du ministère affichent la satisfaction.

Les récentes mesures décidées par le ministre pour exercer un contrôle plus rigoureux des spécialistes dans les hôpitaux auraient déjà des retombées positives. Selon les informations recueillies, "tout le monde signe maintenant le registre d'arrivée et de départ et arrive à l'heure".

Les dirigeants de la Government Medical and Dental Officers' Association (GMDOA) estiment qu'Ashock Jugnauth n'avait aucune raison de "s'emporter". D'autres, à l'instar de quelques généralistes et d'anciens directeurs d'hôpitaux, soutiennent que ce dernier "a eu raison" d'agir avec fermeté. "Ces mesures ont bien leur raison d'être", affirme un ancien Principal Medical Officer.

Un ex-directeur d'hôpital cite le cas de quelques médecins anesthésistes qui se pointaient à 9 h 30 après que leurs juniors ont commencé les préparatifs pour les opérations. Jusqu'à tout récemment, ce sont des généralistes qui démarraient la "liste opératoire" en attendant l'arrivée des anesthésistes.

Il arrivait souvent que pendant le déroulement d'une opération sous anesthésie générale, au lieu d'être présent en salle, l'anesthésiste tuait le temps au mess des chirurgiens, laissant le malade aux soins des "généralistes".

Un autre directeur explique les difficultés rencontrées autrefois pour amener certains médecins à signer le registre des présences : "Soit ils ne le signaient pas du tout, soit ils faussaient leur heure d'arrivée qui ne correspondait pas à celle notée à la porte."

Réactions syndicales

Dorénavant, des sanctions sévères seront prises contre ceux qui ne signent pas les deux registres ou qui faussent leur heure d'arrivée et de départ. Il est par exemple question de procéder à des déductions sur les salaires des médecins qui ne se conforment pas aux nouvelles mesures.

Pour s'assurer que les spécialistes de l'Etat restent à leur poste jusqu'à 16 heures, le ministère a aussi rendu obligatoire une deuxième tournée en salle à 15 heures.

Une flying squad a été créée pour traquer les récalcitrants dans les cliniques privées à l'heure où ils sont censés exercer dans les hôpitaux.

L'attitude de père fouettard adoptée par le ministre ne plaît guère aux spécialistes. Leur syndicat n'a pas tardé à réagir et a convoqué une assemblée générale spéciale pour prendre position. "Ce n'est pas une personne extérieure à la profession (non medical person) qui va nous montrer notre métier", s'indigne le Dr Gooroodoyal, président de la GMDOA.

Alors que tout allait rentrer dans l'ordre après ces remontrances, Ashock Jugnauth est revenu à la charge. La semaine dernière, il a fait savoir que, dorénavant, seul le CMO ou le secrétaire permanent pourra autoriser un retard ou un départ plus tôt que prévu de l'hôpital. Autrefois, il suffisait au médecin de signaler à son chef de département son empêchement ou son départ.

Une circulaire, datée du 3 novembre, adressée à tous les hôpitaux à ce sujet a profondément irrité les spécialistes. Les dirigeants syndicaux s'expliquent mal "cet acharnement" du ministre. Toutes les mésententes, disent-ils, avaient été réglées lors d'une réunion avec les administrateurs du ministère le lundi 27 octobre. Selon le Dr Seetana Ragavoodoo, secrétaire du syndicat, "c'était une réunion positive qui a permis à chaque partie de s'expliquer".

Mais depuis une semaine, l'état d'esprit a changé dans les hôpitaux. Les spécialistes ont appris qu'une permission aurait été refusée à un médecin de l'hôpital Nehru. "C'est une fois de plus le découragement", indique le Dr Ragavoodoo.

Guerre larvée

Des praticiens affirment que c'est pour éviter de prendre des demi-journées de congé qu'ils avaient sollicité de leur chef direct la permission d'arriver avec une demi-heure de retard : "Plutôt que d'essuyer un refus du ministère, nous prendrons avantage des demi-journées de congé auxquelles nous avons droit. Ce sont les patients qui en souffriront", avertit le secrétaire de la GMDOA.

D'autres spécialistes qualifient la mesure de "manque de confiance" en ceux qui dirigent les départements.

Même s'ils boudent de nouveau, les spécialistes sont bien à leur poste. Ils ne sont pas à leur première brouille avec un ministre de la Santé. "Il y a toujours eu une tug-of-war entre eux. Cette guerre larvée date de 30 ans, de l'époque de Sir Harold Walter", confie un généraliste.

Année après année, le même reproche était fait aux spécialistes de l'Etat : ils quittent leur poste à la mi-journée pour faire de la clientèle privée au détriment de leurs patients du secteur public.

Prem Nababsing décide entre1990 et 1993 d'interdire la pratique privée aux spécialistes. Devant le tollé soulevé, cette mesure a été assouplie. En effet, de nombreux médecins se sont mis au service du privé où les conditions de travail étaient bien plus alléchantes. Ce qui a provoqué une hémorragie de professionnels dans le service public.

Les spécialistes de l'Etat conservent leur privilège de clientèle privée, avec toutefois des conditions : pas de pratique privée de 9 à 16 heures ; le médecin de garde disponible de jour comme de nuit; pas de soins aux patients du privé quand le spécialiste est de service à l'hôpital.

Est-il possible de concilier clientèle privée et engagements envers le service public ? "Oui", affirme un ancien chirurgien de l'Etat. "Il n'y a aucun problème quand le médecin agit avec conscience professionnelle." Un gynécologue qui dit pouvoir accommoder les deux services sans pénaliser qui que ce soit d'ajouter : "Je condamne sans réserves ceux qui font passer leur clientèle privée avant les malades de l'hôpital."

Pratiques

Ni vu, ni connu

Certaines mauvaises pratiques ont la peau dure. Une poignée d'"habitual defaulters" arrive encore à contourner les nouveaux règlements. Un chirurgien orthopédique, affecté à l'hôpital Jeetoo, était la semaine dernière à l'oeuvre en pleine journée dans une clinique privée des Plaines-Wilhems.

Toutefois, les arrivées tardives ont diminué depuis l'entrée en vigueur des nouveaux règlements. "Impossible de quitter l'hôpital sans se faire remarquer. L'officier placé au portail d'entrée enregistre les mouvements des voitures des médecins", dit un dirigeant de la GMDOA.

Ce n'est un secret pour personne que des spécialistes laissent leur voiture hors de l'enceinte de l'hôpital. Quelques belles limousines garées à côté du centre commercial de la Colline Candos ne passent pas inaperçues. Dans la capitale, les ruelles avoisinant l'hôpital Jeetoo sont prises d'assaut alors qu'à l'hôpital Nehru de Rose-Belle, un consultant refuse de signer le registre de départ. Il argue que ce n'est pas à la veille de la retraite qu'il se conformera à de nouveaux règlements.

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