La Presse (Tunis)

Tunisie: Chiîriât arabia (Poétiques arabes) - De Taoufik Baccar : les leçons du maître

10 Novembre 2003


Après l'interview de qualité qu'il a accordée en 1990 au journaliste et écrivain Hassen Ben Othman et qui nous a éclairés surtout sur sa longue carrière d'enseignant universitaire, de chercheur et de critique littéraire (1)

Le professeur Taoufik Baccar nous donne à lire un autre précieux livre qui nous informe davantage sur son entreprise critique et sur son apport considérable à la nouvelle bonne lecture du texte littéraire arabe : Chiîriât arabia (Poétiques arabes) qui permet sans doute à ceux qui, comme l'auteur de ces lignes, n'ont pas eu l'honneur d'assister aux cours de Taoufik Baccar aux facultés du 9-Avril et de La Manouba, de voir comment la haute renommée de notre poéticien n'est pas du tout fondée sur le vide, usurpée ou surfaite, mais qu'elle est légitime et parfaitement méritée, parce que le fruit d'une compétence réelle, grande, impressionnante, rarement semblable à celle d'un autre, et qui nous remplit de ce même bonheur éprouvé à la lecture de Barthes, de Jakobson, de Molinié ou de Formilhague

En effet, il y a un bonheur particulier à lire ces «Poétiques arabes» où le maître fondateur de la tunisienne modernité critique réunit différents textes théoriques, mais surtout analytiques, qu'il a écrits sur la poésie classique arabe comme sur la poésie moderne et qu'il a destinés au début à des colloques (1985, 1994, 1995), à des revues (El-hayet Etthakafia, El-Karmel) ou à une leçon inaugurale (La Manouba, novembre 1988). Pour lui comme pour son éditeur et préfacier Mohamed El-Masmoudi, il s'agit de ramasser dans de beaux livres une oeuvres critique dispersée, souvent publiée, quelquefois inédite, qui, par sa force et son originalité, profite sûrement aux nouveaux lecteurs - étudiants, enseignants et autres - de la littérature arabe à laquelle Taoufik Baccar a consacré toute sa brillante carrière.

Forme et sens

L'essentiel ici dans ces travaux de Taoufik Baccar, c'est de trouver constamment dans les poèmes mis à l'étude cette précieuse et subtile jonction de la forme et du sens, c'est-à-dire cette difficile forme-sens autour de laquelle s'organise toute bonne analyse textuelle qui répugne à la paraphrase inutile et à toute interprétation qui ne soit pas fondée sur l'idée essentielle que tout texte littéraire est d'abord une forme verbale faite de phonèmes, de mots, de syntagmes et de phrases, et qui est essentiellement sons, rythmes et images. Mais c'est une forme pleine, c'est-à-dire porteuse d'un sens, d'un effet, d'une motivation, d'un univers psycho-mental, d'une vision du monde, d'une conception scripturale ou d'une âme, celle d'un auteur-scripteur dont le porte-plume est forcément attaché au corps et au coeur.

Musique et rime

C'est là, nous semble-t-il, le principe de base auquel Taoufik Baccar a régulièrement soumis son approche des poèmes de Antara (pp. 24-33), de Bacchar (pp. 37-87), de Abou-Nawas (pp. 82-104), mais aussi de notre poète national Ecchebi (pp 121-134) et du poète palestinien Mahmoud Darwich (pp.135-153). Subtilement et en oeuvrant dans le sens de la profondeur, Taoufik Baccar démonte, pour mieux les scruter et les interroger, toutes les constructions sonore, rythmique, syntaxique et lexico-sémantique du poème. Il y cherche ce langage second, occulte, disséminé au fond du texte et qui est essentiel pour la signification et pour cette instance suprême de tout écrit littéraire ou se voulant comme telle est qu'on appelle «littérarité» ou «poéticité». Laquelle est l'identité-même du texte littéraire. Identité sans laquelle il n'a aucun sens. Taoufik Baccar, éclairé par les travaux fondateurs de Roman Jakobson, de Roland Barthes, de Paul Valéry, de Nicolas Ruwet, mais aussi par les anciennes réflexions arabes sur le langage, se penche avec beaucoup de maîtrise et d'intelligence sur cette identité-là. Il la traque à travers le jeu des rimes et des récurrences sonores, à travers le tissage rhétorique ainsi qu'à travers les isotopies marquantes parcourant les textes de part en part. Mais la part belle est faite à la musique, parce que Baccar n'oublie pas que la poésie, classique ou verlibriste, ancienne ou moderne, est d'abord une construction phono-vocalique, un édifice sonore construit par des sons, des mesures et des rythmes pour d'abord plaire à l'oreille. Musique, des plus pures, des plus savoureuses, sont tous ces morceaux dont il a fait l'objet de ses analyses. Musique est aussi, quelquefois, son écriture critique, sa façon très élégante de mettre en mots et en phrases sa pensée. Là aussi, la forme est soignée, pesée et mesurée, presque musicalisée. Comme si l'écriture sur la création était aussi de la création; comme si Baccar n'était pas que lecteur-critique, mais aussi écrivain sous la plume de qui les mots vivent et chantent.

Le mot de Abou Hayan

Dans ce premier tome de «Poétiques arabes», Taoufik Baccar joint à ces différentes analyses textuelles qui sont la meilleure façon de traiter la littérature arabe pour l'apprécier à sa juste valeur et la comprendre, quelques présentations et réflexions théoriques de nature à sous-tendre cette pratique expérimentale sur le texte et à en éclairer la démarche (pp. 19-24, 105-118, 124). En pratique comme en théorie, Taoufik Baccar convainc et force l'admiration, même si «le langage sur le langage est difficile» comme le dit Abou-Hayen cité en exergue dans l'éclatante préface que notre critique a écrite pour le roman du Soudanais Taïeb Salah La saison de l'émigration vers le Nord (2).

Liens Pertinents

Ce livre de Taoufik Baccar qui annonce une série de 6 tomes différents (poétiques arabes, nouvelles arabes, préfaces et actes dans des colloques) publiés tous aux éditions tunisiennes «Dar El-Janoub», est à lire absolument.

Ridha BOURKHIS

1) Interview publiée dans un livre intitulé Maâ Taoufik Baccar fi el-mawjoud wa el Manchoud (Avec Taoufik Baccar dans ce qui existe et dans ce qui est voulu), 1990, Cérès.

2) Voir notre papier sur le préfacier Taoufik Baccar «L'écriture de l'émotion», La Presse littéraire, 23 avril 2001.

Taoufik Baccar, 2000, Chiîriat arabia (Poétiques arabes), Dar El-Janoub, Tunis, 155 pages, 7 DT.

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