Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Comment contourner les effets pervers de la mondialisation en restant proche des préoccupations des couches défavorisées ?

Par Sadok Chaabane

10 Novembre 2003


analyse

L'avenir nous invite à rechercher de nouvelles formes de solidarité qui viendront s'ajouter aux efforts consentis par les Etats en la matière.

Le rôle social de l'Etat risque, en effet, de s'estomper dans les années qui viennent, en raison des orientations de la mondialisation et de la domination du libéralisme. Cette nouvelle tendance incite 1'Etat à un traitement social qui passe, essentiellement, par la rationalisation de 1'outil de production, c'est-à-dire par 1'ouverture des opportunités d'emploi à tous, sans aucune forme d'exclusion et en veillant à la réinsertion dans le circuit économique de tous ceux qui perdent leur emploi.

D'autre part, les ressources de 1'Etat sont en train de diminuer du fait de la réduction des taxes perçues aux frontières et du fait d'une tendance à la baisse des impôts et des contributions sociales versées par les entreprises. Parallèlement à cela, 1'Etat doit continuer à assumer les charges de 1'infrastructure de base nécessaire pour asseoir une économie saine, ainsi que les services publics indispensables, tels l'enseignement, la formation professionnelle et la santé.

Quant à 1'aide gouvernementale internationale, elle est en baisse presque partout, comme on 1'a vu précédemment. D'ailleurs, elle ne transite plus, pour 1'essentiel, par les gouvernements, mais par des organisations non gouvernementales des pays donateurs, lesquelles organisations sont en relation directe avec des organisations non gouvernementales des pays bénéficiaires. A 1'heure actuelle on ne dispose d'aucune évaluation du degré d'efficacité de cette aide et de son impact sur 1'amélioration des conditions de vie dans les pays pauvres. Il est même fort probable que l'argent de l'aide soit utilisé pour servir les priorités des pays donateurs, du moins dans la majorité de cas. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir les domaines couverts par cette aide. L a plupart de ces domaines ne sont pas étrangers aux préoccupations des pays donateurs, telles la limitation de l'accroissement démographique, la protection de l'environnement, la lutte contre certaines épidémies, la prévention de certains fléaux à propagation rapide, I'aide alimentaire, etc. D'autre part, des aspects mercantiles pour l'écoulement de stocks ou la satisfaction de certains acteurs de la vie économique des pays riches ne sont pas étrangers parfois à l'adoption de certains programmes d'aide par les pays donateurs.

Il n'en demeure pas moins que les pays en voie de développement tirent un certain profit de cette aide. Mais, paradoxalement, ce sont les pays développés qui en sont les principaux bénéficiaires. En effet, face à la baisse de leur démographie et au fossé de plus en plus profond qui les sépare des pays en voie de développement, ils redoutent le déferlement de flux d'émigrés qui ébranleraient les fondements mêmes de leur sécurité nationale. D'autre part, ce sont les pays développés qui ont causé les plus grands dommages à l'environnement. Aussi tiennent-ils à un travail collectif dans ce domaine qui associe les pays pauvres, quitte à les aider financièrement. C'est aussi dans les pays développés que domine la crainte de réapparition ou de transmission de certaines maladies graves. Ce sont, enfin, ces pays qui redoutent le spectre de la famine, ce qui conduira à l'instabilité ainsi qu'à la migration massive et rapide de flots humains qu'il sera impossible de stopper pour des raisons humanitaires ou, tout simplement, pour des raisons logistiques.

D'autre part, les nouvelles connexions directes entre les organisations de la société civile des pays développés et celles des pays en voie de développement ne sont pas exemptes d'arrière-pensées politiques. Elles visent, en effet, à lier directement des amitiés au sein des pays bénéficiaires de l'aide et à gagner les faveurs de l'opinion publique. De là à peser sur l'échiquier politique des pays pauvres, il n'y a qu'un pas que certaines de ces organisations n'ont pas hésité à franchir. Les exemples en la matière ne manquent pas, que ce soit dans le domaine de la coopération scientifique et universitaire ou dans le domaine des services humanitaires et des droits de l'Homme, etc. Pour ne prendre que l'exemple des droits de l'Homme, il serait utile de rappeler comment on s'en est servi comme une arme pour combattre les régimes auxquels on était hostile Ainsi, Zbignew Brezenski, Conseiller pour la sécurité du Président américain Carter, justifiant sa volte-face lorsqu'il a prôné " la realpolitik ", après avoir été un défenseur acharné des droits de l'Homme, déclarait qu'il n'y a là rien d'étonnant puisque " cette politique (des droits de l'Homme) a été élaborée en accord avec le Président Carter tout simplement parce qu'elle représentait le meilleur moyen d'ébranler l'Union Soviétique, ce qui a réussi du reste, l'Union Soviétique et ses amis : Cuba, Afghanistan et Ethiopie constituant une menace pour la paix " (103).

La marginalisation des gouvernements au nom de tel ou tel principe prôné par des Ong au service d'intérêts étrangers au pays où elles opèrent porte en elle les germes de graves dangers. En effet, dans de telles conditions, la démocratie n'aura plus beaucoup de sens, le consensus intérieur et la stabilité politique risquent d'être gravement entamés. Bref, la mise sous tutelle des gouvernements conduira au rejet de toute forme de coopération avec ce type d'Ong. Elle finira par générer un climat d'hostilité et des confrontations qui peuvent déborder les frontières des pays concernés. Plutôt que de compter sur l'aide de ces Ong, les Etats seront alors enclins à compter sur leurs propres forces et à rechercher, pour faire face aux exigences sociales croissantes dans le contexte de la mondialisation, des formes alternatives de solidarité nationale. On ressentira, sans doute, le besoin de revenir aux traditions d'entraide et aux organisations caritatives qui avaient cours dans les différentes sociétés jusqu'au début de ce siècle, avant le développement du modèle socialiste et l'accroissement du rôle joué par l'Etat dans les domaines économique et social. L'Etat serait ainsi amené à limiter le champ de son aide et à se concentrer sur les cas de marginalisation extrêmes.[ ]

Nous nous par ailleurs devons de mentionner un programme d'avant-garde, initié par le Président Ben Ali depuis 1989, qui traduit mieux que tout autre le choix social de la Tunisie. Plus connu sous l'appellation " 26/26 " qui est, en fait, le numéro du compte courant postal réservé aux contributions des donateurs, ce programme consiste en un Fonds de Solidarité Nationale (Fsn). L'Etat n'y intervenant que par l'octroi de subventions complémentaires, cette caisse est essentiellement alimentée et gérée par les parties privées qui y contribuent. En fait, I'originalité de cette caisse ne provient pas seulement de l'enthousiasme qu'elle a provoqué et qui s'est traduit par une contribution aussi large de la population, elle provient, surtout, de l'élan national de solidarité dont l'ampleur a dépassé toutes les prévisions. Certes, les cinq dinars versés par le simple fonctionnaire ne représentent pas grand-chose, matériellement parlant. Mais, sur le plan psychologique, leur effet est considérable, car ce petit donateur sait que sa contribution sera destinée à des zones et à des catégories sociales qui sont défavorisées. L'impact psychologique est tout aussi grand sur les populations de ces zones. Au fil des années, cette caisse a fini par créer une dynamique volontaire de solidarité, soit sous forme de contributions financières directes, soit sous forme de don de journées de travail, de biens ou de services.

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On a vu alors se concrétiser rapidement des réalisations dans les zones les plus reculées du pays, où l'Etat n'aurait pu intervenir que beaucoup plus tard, compte tenu de la lenteur des procédures bureaucratiques habituelles. Cet exemple tunisien incite peut-être, à réfléchir sur la nécessité de faire évoluer, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, les formes de solidarité classiques. C'est dans cet esprit que le Président Ben Ali vient de lancer un appel à la communauté internationale pour la création d'un " Fonds Mondial de Solidarité ", alimenté par des dons qui serviront à aider au développement des pays les plus pauvres. Il ne serait pas étonnant du reste, qu'au niveau des États, on puisse imaginer d autres formes de solidarité. Revenant à 1'ordre naturel des choses, on pourrait imaginer que la société prenne en charge elle-même ces nouvelles formes d'aide sociale. Ainsi, on préservera l'Etat des éternelles complications qu'entraînent les transferts sociaux et leurs répercussions imprévisibles. Ceci ne veut pas dire, pour autant, que le volet social doit être occulté dans la politique des Etats, car il ne peut y avoir de développement durable en l'absence d'une couverture sociale.

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