Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Camair : Paris n'était au courant de rien

Serge Alain Godong

10 Novembre 2003


Vols annulés, passagers et personnel désemparés, c'était le black-out en France autour de la crise au sein de la compagnie.

L'avenue des Capucines est particulièrement belle à admirer dès lors qu'on a les yeux abrités derrière les vitres de la représentation Camair de Paris. Assis sur ces chaises de couleur bleue qui forcent à se délecter de la beauté d'une ville qu'illuminent les derniers rayons d'un soleil annoncé comme allant se faire de plus en plus rare. Dehors, des automobiles de grande classe qui passent à toute vitesse sur le chemin de leurs batailles, des hommes en costumes sombres qui impressionnent avec leur démarche vive, des femmes emballées dans des par-dessus qui annonce la saison du repliement sur soi ; et dedans, d'autres femmes, la main soutenant le menton, les yeux vides et la mine des lendemains de défaite. Pourtant les Lions indomptables n'ont livré aucun match de foot la veille. Ah si, pas les Lions du foot mais plutôt ceux que la navigation aérienne devenus par le fait même, domptables à mourir. Cameroun Airlines, compagnie de la poisse, des incertitudes entassées par paquets sur la mélancolie de sa clientèle, des désillusions de fin de parcours, des ratages que l'on met volontiers sur le dos de telle ou de telle personne, des questionnements métaphysiques auxquels personne n'a de réponse mais que tout le monde formule toujours avec la même détresse : "Pourquoi ?"

Pourquoi la statue en bronze d'un lion qui, jadis, était posée tout près de la vitre pour vanter la fierté de ce peuple tenu pour être fanfaron sur les exploits de ses Rigobert Song et autres, a été ramenée à l'arrière de la boutique, presque dans une cachette ? Personne ne sait. Pourquoi, de toutes les maquettes d'avion qui étaient également posées au même endroit, il n'en reste plus qu'une, représentant une sorte d'ovni, un avion que personne n'arrive finalement à identifier ? Pourquoi cette opacité à dire s'il s'agit d'un 747, d'un 767 ou d'un 737 ? Pourquoi ceci, pourquoi cela : la Camair, superbe compagnie des "Pourquoi". Il paraît qu'avec les leasings à répétition de ces deux dernières années, il vaut mieux éviter de poser des "pourquoi". Et plus personne ici, ne se pose plus la moindre question, "c'est mieux comme ça", ajoute, rigolard mais désespéré, un passager en attente d'être reçu. En cette mi-journée de mercredi 05 novembre, elles ne sont d'ailleurs que deux femmes à pouvoir s'occuper des clients, les autres étant, "en pause", assure-t-on. L'endroit est d'ailleurs étrangement calme : presque pas de bruit, pas de femmes qui viennent caqueter comme c'est souvent le cas sur l'argent qu'elles ne possèdent pas (encore), pas d'hommes en trois pièces qui viennent tourner sur eux-mêmes, dans le but de faire savoir à tout le monde qu'au "pays", eux aussi sont des "quelqu'un". Tout le monde a les yeux baissés, certains lisent la presse et les quelques rares dont les yeux se croisent font tout pour "lancer" les yeux dehors. Il doit bien y avoir quelque chose d'étrange qui se trame dans ce coin ?

Potentiel

Une fois devant les hôtesses de service, tout le monde commence par la même question : la situation est-elle revenue à la normale ? "Oui, tout à fait, sans problème. Les vols ont repris hier. Il n'y a plus de quoi s'inquiéter", répond Mme Bandolo, l'air impassible, sereine. Et c'est combien un billet d'avion sur le Cameroun en ce moment, aller-retour ? "Si vous partez ces jours-ci et que vous revenez avant Noël, ce sera 675.000 francs". Sans plus. Il faut donc aller voir le chef d'agence. Une femme au regard limpide qui parle sans fard, sans sophistication, sans mystère, des vols qui, ont normalement repris, des temps qui ont été difficiles, de l'espoir qui est tout de même revenu, de la détermination qui la transporte, elle et son personnel, "malgré tout" à se "donner à fond" pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être. Elle évoque l'évanouissement de ses utopies devant le fait que tous les atouts de cette compagnie soient gâchés comme ça, dans des problèmes sans fin. "Pourtant, il y a un gros potentiel", regrette-t-elle. Mais comment faire pour le valoriser ? Tout le monde se pose la question et, sans doute, en ce moment, Thomas Dakaï Kamga en personne, qui n'arrive même plus à trouver le sommeil. Bangui, qui lui avait déjà ôté la tranquillité avec d'incessants bruits de Kalachnikov sur la toiture de sa case, ne sera peut-être plus bientôt qu'une plaisanterie à côté du tintamarre que susciteront sans tarder, les polémiques creusées dans ses rapports avec l'argent de la compagnie.

Car, l'argent, il faudra justement le trouver. Mais pas à Paris où, en deux jours, la compagnie a perdu plus que de l'argent. Elle a englouti son crédit, son image, ses certitudes, son espoir de s'en sortir, non sans avoir laminé sa clientèle et suscité des tonneaux de moqueries acides de la part de tous les autres Africains qui n'ont pas manqué de faire savoir que "ces Camerounais là, seulement, la grande bouche !". Un peu comme si eux-mêmes avaient quelque chose, fait remarquer un voisin. Scénario classique : l'incompétence des autres console toujours de ses propres hallucinations. En effet, on n'est pas les seuls. Et on est loin d'être les seuls à avoir souffert de cette situation de semi-paralysie : vendredi, l'agence de Paris, qui n'avait pas été prévenue suffisamment tôt de cet abracadabrantesque, apprend à la dernière minute, que le vol sur Douala est annulé, "parce que l'avion n'est pas assuré". Or, les passagers sont déjà à l'aéroport pour l'enregistrement et l'embarquement. "Comment on va faire ?", s'interroge le chef d'agence. Elle court à Roissy retrouver le chef d'escale avec qui elle tente de faire ce qu'elle peut : certains sont balancés sur Air France, d'autres sur Air Gabon, bref, ce qu'on voit, on fait. On rassure les autres, les malchanceux, qui hurlent leur colère, insultent le Cameroun, disent que Paul Biya n'est rien, que Fru Ndi n'aurait pas fait pire, que Yves Michel Fotso est un voyou, qu'il vaut mieux qu'on nomme même Gustave Esaka à la tête de la compagnie. Des gens vraiment fâchés, qui disent dès lors n'importe quoi. On les comprend.

Survie

Et ce n'est pas tout : dimanche alors, l'affaire est grave. Des tas d'autres types en superbes costumes quatre boutons se retrouvent à l'aéroport après avoir téléphoné à leurs concubines au Cameroun pour leur dire que, c'est sûr, "j'arrive ce soir" et que, comme promis, ils leur ont gardé des parfums et des chaussures en cuir sauvage. A Roissy donc, des sacs entiers, devant le desk de la Camair, fermé. On va faire comment ? Les mêmes gens, les mêmes colères, le nom de Paul Biya qu'on continue de gâter, celui que Yves Michel Fotso qu'on massacre, sans aucune pitié. Le chef d'agence est invisible, celui d'escale se fait discret. On veut même qu'ils fassent quoi ? "Les nouvelles viennent de Douala", tentent-ils d'expliquer. Mais quelles nouvelles donc ? Les mauvaises, essentiellement. "Mais ne saviez-vous pas que l'assurance allait finir à une date précise et qu'il fallait la renouveler ?", demande, presque crédule, un passager. "C'est parce que c'est dimanche aujourd'hui et que les banques sont fermées. Si c'était un jour ouvrable, cette affaire aurait été réglée et on serait parti".

Une explication comme une autre, pour gagner du temps et faire le dilatoire. Car, la réalité est seule, unique : personne ne peut aller sur le Cameroun aujourd'hui. Il faut donc à nouveau transporter les sacs à la maison et revenir mardi, pour le premier vol enfin programmé.

Lundi matin, le standard de l'agence explose d'appels de toutes sortes : protestations, rebellions, promesses de vengeance, injures, demandes de programmation. Ce devant quoi les hôtesses sont imperturbables, professionnelles jusqu'au bout : elles commencent en effet à avoir l'habitude des crises de toutes sortes. Tout le monde est donc invité à se représenter à l'aéroport le lendemain. "Vous êtes sûr que cette fois vous n'allez pas nous remettre votre histoire là ?" On leur répond que non, cette fois, c'est bon, il n'est pas possible de leur refaire le coup. "Et puis, rassurez-vous, ce n'était qu'une petite incompréhension passagère, tout est rentré dans l'ordre". Dans le hall de l'agence pendant ce temps, des personnes affluent de partout, certaines sont toujours carbonisées par la colère, d'autres passablement dégonflées. Mais dans le regard de tous ce monde, le même horizon brouillé, le même avion que l'on ne voit pas, la même fierté de Camerounais que l'on sent une fois de plus émoussée. Dehors, les mêmes voitures parisiennes qui passent à toute allure, indifférentes et même ignorantes du drame permanent de cette compagnie dont la survie est devenue la règle de vie ; et dedans l'écho ravagé d'un lendemain tapissé de nuages et de ténèbres, dans le ciel d'un pays dont les hommes et femmes restent toutefois et quoi qu'il arrive, attachés comme dans un lien magique, à "leur" compagnie, à cette partie de leur drapeau et d'eux-mêmes qu'ils considèrent avec autant d'affection que de fascination indicible, comme une partie de leur propre espérance, un morceau de leur propre sang.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Le Quotidien Mutations. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Cameroun

Rubriques