Louisa Aït Hamadouche
11 Novembre 2003
analyse
Passons à la seconde partie de la question, à savoir, les facteurs susceptibles de débloquer la situation.Dans sa dernière intervention publique, le roi Mohammed VI a lancé un message en direction de l'Algérie.
Le voisin de l'Est est directement sollicité afin de collaborer à la résolution des problèmes qui menacent la région et entravent l'intégration maghrébine. Au-delà de ce signal diplomatique, comment le rôle de l'Algérie est-il perçu au Maroc ? Avant de répondre à cette question, quelques remarques préliminaires méritent d'être rappelées : - Premièrement, la perception est un processus, non un fait accompli sorti d'un contexte déterminé. Aussi son caractère évolutif, progressif et non linéaire doit-il être gardé à l'esprit. - Deuxièmement, la perception est une construction mentale qui s'appuie sur des facteurs matériels concrets autant que sur des éléments subjectifs propres à celui qui perçoit ainsi qu'à celui qui est perçu. A l'instar de toute construction, la perception peut être déconstruite pour peu que des évolutions importantes marquent les éléments qui la constituent.
Influence de la variable historique
L'histoire des deux Etats fait que la perception de l'Algérie a abouti à une image empreinte d'hostilité.Cette dernière est exprimée au sein de la classe politique et intellectuelle marocaine et consiste à lier la naissance, le développement et l'internationalisation de la question sahraouie à un facteur unique : l'ingérence algérienne motivée par une volonté de vengeance. Sur quel argument cette conviction s'est-elle fondée ? La réponse se trouve dans l'histoire commencée sur des revendications territoriales marocaines et dont l'apogée a été la «guerre des sables» (8 octobre- 9 novembre 1963).Survenue quelques mois après l'indépendance et au beau milieu d'une grave crise interne, cette guerre est perçue, côté algérien, comme un véritable coup de poignard dans le dos. C'en était fini des rêves d'union maghrébine entre des frères désormais ennemis.
De nombreuses répliques ont succédé à ce séisme, allant de la fermeture des frontières à la fin des années 70 puis au milieu des années 90 aux tentatives mutuelles de déstabilisation, en passant par les alliances et les contre-alliances régionales ainsi que les polémiques relatives à la «contagion terroriste» A titre d'exemple, cette vision accusatrice et culpabilisante de la position algérienne est exprimée par le président du parti de la Gauche socialiste unifiée (GSU). Ainsi, si Mohamed Bensïd Aït Idder, souligne que «le règlement de la question du Sahara occidental passe par des négociations entre Rabat et Alger», il n'hésite pas à considérer que «l'Algérie assume l'entière responsabilité de ce conflit». Un conflit dont la poursuite, dit-il, représente une menace pour les richesses des deux pays, d'autant qu'il empêche l'édification de l'UMA, condition sine qua non pour la réalisation d'un développement durable dans la région. Les responsables marocains sont, eux aussi, prompts à véhiculer un discours hostile vis-à-vis d'Alger. Le dernier épisode remonte au 22 octobre dernier, date à laquelle le ministre marocain délégué aux Affaires étrangères a tenu des propos chargés d'animosité. Devant le Parlement, Taïeb Fassi Fihri a, en effet, déclaré que son pays rendait l'Algérie responsable de «graves violations du droit international» perpétrées contre les 917 soldats marocains encore détenus sur le territoire algérien.
L'image de «l'autre»
Une seconde orientation assez proche de la première se dessine avec toutefois des nuances qui font une différence considérable. Ainsi y retrouve-t-on les mêmes critiques exprimées à l'égard du soutien d'Alger au Polisario depuis sa création. Les nuances concernent, toutefois, la prise en compte du caractère non homogène du cercle décisionnel algérien et des différends qui peuvent le traverser. Ces derniers sont intégrés dans la grille d'analyse d'autant que les batailles politiques à Alger sont désormais menées sur la place publique. Ce n'est pas un hasard si un article de la Gazette du Maroc, intitulé «Sahara marocain : l'option du réalisme», a été repris sur le site sahara-marocain.com.
Voici résumée la lecture qui est faite :- Premièrement, Alger accepte le plan Baker II au moment où elle amorce un rapprochement avec Washington. Rapprochement intervenu dans le sillage des attentats du 11 septembre et dans celui plus problématique de guerre du Golfe, placée sous le signe de la lutte mondiale contre le terrorisme; - deuxièmement, la France qui est restée constante dans ses prises de position, demeure le partenaire économique et politique privilégié de l'Algérie; - troisièmement, «la classe politique dirigeante se déchire en clans, exacerbés par les luttes en vue de l'élection présidentielle d'avril 2004 et relayée par des journaux sous influence». Autant de facteurs sous-jacents aux clivages et rivalités au sommet du pouvoir qui ont toujours conditionné les attitudes plus ou moins agressives ou conciliantes vis-à-vis du Maroc et de la question du Sahara occidental.Dans l'optique de ces trois considérations, la position de l'Algérie n'est plus perçue comme une opposition radicale, intangible et définitive au maintien du Sahara occidental au sein de la souveraineté marocaine mais comme des «crispations». Termes qui sous-entend un positionnement non linéaire, sensible aux facteurs conjoncturels tant internes qu'externes. Pour rappel, la courte présidence de Mohammed Boudiaf avait donné lieu à d'intenses «rumeurs» sur la reprise du dialogue entre les deux capitales. L'actuel chef de l'Etat algérien a également laissé penser que l'option de la troisième voie était acceptable en déclarant que «l'Algérie ne pouvait être plus sahraouie que les Sahraouis». Allusion à la fameuse phrase «on ne peut être plus Palestiniens que les Palestiniens», lesquels ont adhéré au processus de paix et reconnu l'Etat d'Israël alors que l'Etat palestinien n'existait pas. Rappelons que quelques heures avant que le jeune roi appelle Alger à «oeuvrer de concert» avec le Maroc, la RASD annonçait la libération prochaine de 300 prisonniers de guerre marocains, encore détenus à Tindouf, dans le Sud-Ouest algérien. L'information a été transmise par l'intermédiaire du chef de l'Etat libyen, le colonel Mouammar Kadhafi. Le jeune souverain semble s'engager dans une démarche «modératrice» et globalisante, en porte-à-faux avec les positions plus tranchées de feu Hassen II.
Evolution de la situation interne du Maroc
Dans son intervention du 06 novembre dernier, Mohammed VI établit un lien direct entre la lutte contre le terrorisme et la troisième voie. Celle-ci est présentée comme le moyen de promouvoir la «coopération pour éradiquer le terrorisme et l'extrémisme qui menace l'espace méditerranéen tout entier» et d'éviter que «toute la région ne sombre dans l'instabilité». De la lutte antiterroriste à l'Algérie, il n'y a qu'un pas. Le souverain marocain s'adressera donc à son voisin de l'Est en l'invitant à «oeuvrer de concert [avec nous] pour résoudre les problèmes qui entravent encore la concrétisation des ambitions de nos peuples pour l'intégration maghrébine». L'étape où le «terrorisme islamiste» était prétexte à un éloignement de l'Algérie, considérée comme une menace sécuritaire [contagion], a-t-elle laissé la place à une vision coopérative de la lutte antiterroriste ? «Maroc et l'Algérie sur la même poudrière. Berbères, islamistes et jeunesse en colère. Entre les deux pays, les similitudes sont trop grandes pour que l'onde de choc ne franchisse pas la frontière», lisait-on dans Demain Magazine, en juin 2001. Avant même les attentats meurtriers de Casablanca, Ali Lmrabet y soulignait que le discours sécuritaire «éviter à tout prix un débordement algérien» consiste à s'accrocher à l'arbre qui cache la forêt.
Aujourd'hui, et malgré la persistance d'un certain degré de violence, l'expérience algérienne de la lutte antiterroriste suscite quelque intérêt. Mounia Bennani-Chraïbi explique, dans un article intitulé «Maroc : images et réflexions sur la monarchie», les craintes que les réformes politiques inévitables suscitent, notamment en terme de désagrégations, de violences et de siba (désordre). Or, force est de constater que l'Etat a résisté à de violentes forces centripètes. Les actions menées par le monarque depuis son intronisation semblent d'ailleurs s'inscrire dans une logique réformatrice et préventive. La première transparaît face à l'opposition de gauche, vis-à-vis de laquelle il a opté pour la libération des prisonniers politiques et la coalition gouvernementale. La seconde a été dirigée contre l'islamisme montant qu'il tente de contenir et de défier. Un exemple pour illustrer cette stratégie : le code de la famille. Le roi Mohammed VI a, en effet, ouvert la session d'automne du Parlement en lançant une réforme sociale d'une grande sensibilité : le statut des femmes.
Quatre mois après les attentats sanglants de Casablanca (plus de 40 victimes), sont ainsi mis au pilori les décrets datant de 1957 accusés d'avoir réduit la gent féminine à un statut de seconde catégorie. Il s'agit là du premier changement radical que le jeune souverain amorce depuis 4 ans. Période durant laquelle il a plutôt choisi une démarche bien connue de «changements dans la continuité».Prévisibles, les réactions conservatrices ne se sont pas fait attendre. Prévisible encore, c'est Casablanca qui a abrité les plus importantes manifestations opposées à une quelconque atteinte à ce qui est considéré comme des principes d'inspiration religieuse. Cependant, aux critiques du courant islamiste, le roi répondra en usant de la même arme. Ainsi remplacera-t-il le président de la commission chargée de la réforme par une figure de la droite conservatrice, non contestée par les islamistes eux-mêmes (Muhammad Boucetta), et apportera-t-il un argument religieux (citations coraniques et références de la tradition prophétique) à chaque changement demandé. Ainsi que l'explique Nizar Messari («National security, the political space and citizenship : the case of Morocco and the Western Sahara»), la nature de l'environnement dans lequel des revendications politiques sont exprimées fait toute la différence.
Quand le contexte est jugéautoritaire, ces revendications sont légitimées et qualifiées d'«indépendantistes». Dans une démocratie, l'échelle des valeurs est tout autre. Les prétentions indépendantistes se transforment (ou sont transformées) en revendications illégitimes, illégales et terroristes. Pour simple rappel, le Maroc jouit d'une image positive tant en Europe qu'aux Etats-Unis.L'administration américaine a même récemment présenté la monarchie comme un «exemple démocratique» pour les dynasties du Golfe
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 La Tribune. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.