Le Pays (Ouagadougou)

Liberia: Affaire Taylor - Le western-spaghetti de Bush

10 Novembre 2003


opinion

Les Etats-Unis ont inauguré, depuis le 11 septembre 2001, une nouvelle forme de diplomatie au forceps, qui ignore les règles de bienséance internationales.

Ce pays, auréolé de son statut de première puissance du monde, se croit investi d'une mission quasi-prophétique pour laquelle tout lui est permis. Mille et une fois, on a parlé de cette croisade solitaire contre le terrorisme qui, pour l'instant, a fait la preuve de son inefficacité. En redresseur impénitent de torts, le président américain promène sa baïonnette partout où il croit trouver son ennemi. Et là où la force est impossible à exercer, il use d'autres méthodes tout aussi répréhensibles. Il suffit de se rappeler les chantages énormes exercés sur certains pays à l'ONU, la décision de mépriser la Cour pénale internationale et de soustraire certains ressortissants américains du pouvoir de cette juridiction (il s'agit, en l'occurrence, des soldats américains auteurs de crimes de guerre), etc. La dernière sortie en date du décidément cow-boy Bush, c'est la prime pour tous ceux qui permettraient la capture et le jugement de Charles Taylor. En Irak, c'est un jeu de cartes qui a illustré les anciens dignitaires du régime Saddam.

Pour Taylor, il ne manque plus que la fameuse affiche à l'effigie de l'ancien président libérien avec la mention : "Wanted, dead or alive" (recherché mort ou vif). De quoi aiguiser l'appétit de tous les chasseurs de primes modernes que sont les mercenaires et autres affreux de tout acabit. Sans le savoir, Bush a déclenché une chasse à l'homme qui peut mettre en péril la sécurité et la paix dans le pays hôte, le Nigeria. Mais au-delà de ce péril sécuritaire immédiat, cette "fatwa" à l'américaine pose, encore une fois, le problème du respect des règles du droit international. Ce n'est pas à coups de sentences de ce type que l'Amérique pourra arriver à ses fins - en tout cas officielles - qui sont d'éradiquer le terrorisme sur terre. L'expérience de deux années de lutte montre que cette hydre à plusieurs têtes peut frapper partout où elle veut. L'Amérique, il faut le redire, a emprunté une voie dangereuse qui menace la sécurité de toute l'humanité. Dans l'affaire Taylor, le Nigeria oppose une résistance au passage en force des Américains. Très courageusement, Obasanjo a entrepris de respecter son engagement qui est d'accorder l'asile au président déchu. Dès l'annonce de la décision américaine, il a même renforcé les mesures de sécurité autour de la résidence de Taylor. C'est la preuve qu'il n'entend pas se laisser intimider. Il fait preuve de cohérence dans sa démarche de paix au Libéria. Le départ du président Taylor était une condition négociée pour éviter un bain de sang à Monrovia, et donner une perspective heureuse à la crise qui déchire le Libéria. Les Américains sont d'ailleurs à la base de ce départ puisque Bush en avait fait sa bataille, préférant cette solution à l'envoi de troupes d'interposition. C'est encore le Nigeria qui constitue le fer de lance des troupes de la CEDEAO déployées au Libéria. Après tant d'efforts, ce pays mérite donc, en ce qui concerne son action pour la paix sous-régionale, plus de respect. Or, les Américains, tout en bafouant le sacro-saint principe de non-ingérence, méprisent royalement le président nigérian et la souveraineté de son pays.

Cette attitude, choquante à tous points de vue, doit aussi interpeller toute l'Afrique de l'ouest, au nom de la laquelle le Nigeria s'est engagé à héberger Taylor. On attend donc que la CEDEAO remette les pendules à l'heure, non seulement en apportant son soutien au Nigeria, mais aussi à travers une condamnation des atteintes à la souveraineté des Etats, d'où qu'elles viennent. Car si cette propension à régler les affaires africaines au colt n'est pas endiguée, c'est la voie ouverte à toutes les dérives. Et nul, demain, n'est à l'abri de la paranoïa d'un dirigeant en manque de gloire.

L'empressement et les méthodes peu orthodoxes avec lesquels l'Amérique veut traduire Taylor en justice sont d'autant inacceptables que ce pays refuse de reconnaître la CPI et signe même des conventions bilatérales consacrant l'impunité de certains de ses ressortissants. Par ailleurs, d'autres bourreaux continuent de persécuter d'honnêtes citoyens, sans aucune crainte. Ariel Sharon fait, bien sûr, partie de ce lot. Un tel Etat est-il habilité à donner des leçons de droit au reste du monde ?

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Mais il faut croire que tout ce qui arrive aujourd'hui à l'Afrique et à d'autres régions du monde est en partie imputable à la communauté internationale. Celle-ci n'a pas su faire barrage à l'imperium américain. Certes, des tentatives de résistance ont été observées de temps à autre à l'ONU de la part de puissances moyennes comme la France, l'Allemagne et la Russie. Mais elles n'ont nullement découragé Bush, assoiffé de conquêtes et de victoires sur le terrorisme, tel un preux chevalier. L'administration Bush doit remettre les pieds sur terre.

Car contrairement aux héros du far-west, elle nous déroule un western sans suspense. Un western-spaghetti indigeste où l'on a hâte de voir apparaître le mot "Fin".

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