Gérard Gansou.
11 Novembre 2003
Aimé Césaire était à l'honneur, lors de la Journée Internationale de l'Ecrivain Africain célébrée samedi dernier par l'Association des écrivains d'Afrique (Aea). Césaire et Senghor étaient à l'honneur.
Pour célébrer la journée internationale de l'écrivain africain, instituée depuis quinze le 8 novembre de chaque année par l'Organisation de l'unité africaine, l'Association des écrivains africains a choisi de traverser l'Atlantique jusqu'à la Martinique pour mettre à l'honneur Aimé Césaire. Poètes, écrivains, artistes, amants des lettres ont, à l'unisson, fait le saut par-delà l'espace pour replonger dans l'histoire de la « vérité profonde de l'être africain ».
Un être africain révélé à Aimé Césaire par Léopold Sédar Senghor, au hasard (?) de leurs études à Louis le Grand à Paris, en France, en terre où s'exerçait sur eux l'oppression d'un « être superficiel européen ». Le refus de l'état superficiel qui est refus du « monde du mensonge » ne pouvait et ne devait emprunter, chez l'écrivain martiniquais, que la voie « abyssale » de la poésie. Seule opportune, peut être appropriée, pour exprimer la « nature éruptive et ardente » de Césaire. C'était ça, « Cahier d'un retour au pays natal ». Car ce que cette poésie (de Césaire) dit et clame est le temps de la souffrance de l'homme noir.
C'était à un moment de déni de la dignité du peuple noir, quand il fallait cheminer « vers sa propre identité et contre toutes les prisons mentales et de toute cécité intellectuelle ». Parler de Césaire sans évoquer Senghor n'est pas chose aisée. L'aurait-ils tenté, d'ailleurs, que ce serait vain. Tant les deux « génies sont inséparables ». Certes, Césaire est ce « fils du volcan et de la lave », une image à laquelle certains différencient Aimé du fils de Joal, « poète plutôt doux et tendre », mais qui « sait être feu de brousse dévorant tout sur son passage ». En réalité, le « sens sous le signe » (Senghor) de la poésie de Césaire « nous a rendu notre dignité », à en croire Amadou Lamine Sall, homme de culture sénégalais.
Une boussole pour la jeune génération d'écrivains
Ce sens justement condensé dans la « Négritude », lieu commun du Martiniquais et du Sénégalais, lorsqu'ils l'évoquèrent ensemble pour la première fois en 1934 dans les pages de la revue, « L'Étudiant noir », fondée avec Léon Gontran Damas et Birago Diop. « le drame de Césaire » La Négritude est, pour Hamidou Dia, cette « communauté irréductible de destin de souffrance », mais terreau d'humanisme actif et concret pour lequel doit sonner « l'urgence de la renaissance africaine ». Au lieu de cela, se désole l'écrivain béninois, cet héritage dont nous devons nous vêtir est en train de « tomber dans la déshérence ». D'abord, aux Antilles où l'ancien Maire de Fort-de-France, Aimé Césaire, subit le meurtre du « père tutélaire » perpétré par la jeune génération d'écrivains. Reprochant à Césaire le fait que « Les Antilles françaises d'aujourd'hui souffrent d'un péché originel : celui de l'assimilation », des écrivains comme Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé et Raphaël Confiant, ont choisi de faire l' « Eloge de la créolité ». Rappelons que Césaire, l'homme politique, n'a pas voulu de l'indépendance de son île, choisissant de la maintenir comme département français d'Outre-Mer, alors même que le poète soutient l'indépendance culturelle. Paradoxe ? En tout cas, Césaire, rapporte Amadou Lamine Sall, a lâché devant ses pourfendeurs, tout comme ses admirateurs qui ne comprennent pas son parti pris politique : « Prenez ma poésie comme une revanche sur ma politique » !
En fait, pour Amadou Lamine Sall, le « drame de Césaire » tient au fait de « vouloir être libre et ne pas le pouvoir ». Comment assurer l'avenir économique de la Martinique réduit « à ce rien ellipsoïdal », selon les mots de Césaire lui-même ? A suivre M. Sall, Césaire se résolut au lien politique et préféra la « vraie indépendance » qui est « essentiellement de se décoloniser culturellement ». « Là a été son combat », conclut M. Sall. Il rappelle qu'en 1959, Césaire « apostrophait le fait colonial » en émettant quelques considérations sur la « légitimité de l'activité d'écrivains et d'artistes noirs, et celui qui est complémentaire, des responsabilités qui incombent aux hommes de culture, dans la double conjoncture du monde et de (leurs) pays ». Celui dont Senghor a dit qu'il est « le plus doué parmi la jeune deuxième génération des poètes sénégalais de langue française s'interroge alors sursens du combat des écrivains d'aujourd'hui.
La littérature une école de conscience
Dans le contexte d'une Afrique rythmée par ses massacres, ses guerres civiles, ses génocides mais aussi « sa marche démocratique sinueuse, boiteuse mais irréversible, ses rêves et ses espoirs de paix et de développement ». Amadou Lamine Sall n'a que sa réponse : « la littérature est une école de liberté, c'est un rapport personnel avec le monde, c'est une école de conscience... C'est une disposition de l'esprit et de l'âme... Une affinité amoureuse avec une langue, avec le réel quelle que soit la fiction ou la forme de narration choisie... Elle doit aussi élever les sensibilités humaines à un état de grâce ». En tout cas, les écrivains de sa génération n'ont pas « le droit de faire moins mais faire plus ». En d'autres termes, dépasser leurs aînés, mais dépasser dans le sens que Senghor définissait : « dépasser n'est pas supériorité, mais différence dans la qualité ».
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