Fraternité Matin (Abidjan)
Diallo Mohamed (youssouf Sylla Et)
11 Novembre 2003
interview
Abidjan — Dans quelques jours, le troisième round des négociations inter-ivoiriennes d'Accra au Ghana. Quel commentaire cela vous inspire ?
Bien avant de répondre à la question, je dirais que c'est toujours un honneur de susciter l'intérêt de Fraternité Matin qui est quand même notre journal de référence. Même si chacun a sa part d'opinion là-dessus.
Cela dit, s'agissant d'Accra, officiellement ce sera Accra III mais en réalité, c'est plus que ça car si on veut faire la comptabilité on en serait à au moins Accra 8. Tout ça pour parler de l'application des accords de Marcoussis.
Les Forces nouvelles auraient pu éviter ce nouveau sommet d'Accra ou à la limite, s'en méfier. Pourquoi ? Parce que ce que vous appelez Accra II, après Marcoussis, a été l'occasion de reconditionner certains aspects des accords. C'était déjà, à mon avis, une faute extrême, une entorse grave. C'est un peu comme au terrain, un ballon qui tombe juste sur la ligne, l'arbitre apprécie s'il faut continuer de jouer ou pas.
Mais nous avons accepté, parce que nous avons toujours pensé qu'un accord, ce sont les hommes qui l'appliquent et l'essentiel, c'est aussi l'objectif, c'est-à-dire la réconciliation nationale. Donc nous sommes allés à Accra pour rediscuter des deux postes que nous avons obtenus à Kléber dans les mêmes conditions - je le répète chaque fois - qu'ont obtenu leurs deux postes de ministères d'Etat les partis comme le PDCI-RDA, le RDR et même le FPI.
Quand au sortir de là, l'on nous a dit qu'il était assez malsain qu'un des protagonistes détienne un poste aussi sensible que la Sécurité, surtout après des échauffourées, nous avons été sensibles à cet argument qui était subjectif d'ailleurs. Parce que nous avions quand même confiance en nous-mêmes, étant entendu que nous avions voulu ces deux postes dans le but de participer effectivement à la réconciliation et au retour à la paix. Car si nous en tant que protagonistes, nous ne pouvions pas gérer ces deux postes, il faudrait aussi qu'ils ne reviennent à l'autre.
Et pour éviter tout cela, nous nous sommes mis d'accord pour dire que la sécurité devait être gérée par tous. C'est ainsi qu'est né ce qu'on appelle aujourd'hui Accra II qui a consacré la mise sur pied du Comité national de sécurité qui réunissait les dix formations qui devaient gérer la sécurité. Malheureusement, on connaît la suite.
Une suite qui a constitué le blocage du processus.
On a appelé cela un blocage. Moi, j'ai toujours soutenu que ce n'est pas ce qu'on peut appeler blocage. Ou alors on nous dit que tout Marcoussis doit être appliqué par Gbagbo. Parce que si neuf formations sur dix sont d'accord sur quelqu'un, le dixième doit automatiquement rentrer dans ce consensus. C'est vrai que ce n'est pas une unanimité mais nous nous avons démontré à l'occasion de la nomination du Premier ministre notre rapport de consensus. Seydou Diarra n'a pas été désigné par les Forces nouvelles. C'est après plusieurs essais, que les uns et les autres refusant, Seydou Diarra a été désigné par Gbagbo. Il me semble que pour revenir à une Côte d'Ivoire apaisée, ce sont ces sacrifices qu'il faut faire. Cela n'a pas été le cas et dix mois durant, il y a eu un blocage et le Président de la République a nommé les personnes que lui-même voulait. Rompant ainsi ce qui a été dit à Accra.
Donc aujourd'hui, nous allons à Accra non pas pour renégocier quoi que ce soit puisque les Accords de Marcoussis concernent les problèmes de la nationalité, du code foncier, du code électoral, de l'éligibilité, des médias, des droits de l'homme et des problèmes du développement économique de la Côte d'Ivoire. Ce sont les points qui doivent être travaillés pour que le pays revienne à la paix et à la stabilité. C'est cela Marcoussis et c'est ce qu'on ne veut pas appliquer. Parce qu'on ne veut pas mettre en place l'instrument, c'est-à-dire le gouvernement qui devait l'appliquer. Et depuis dix mois, nous sommes en train de tergiverser. Aujourd'hui, nous pensons qu'en allant à Accra, c'est pour chercher les modalités d'application de ce qui n'a pas pu être fait à Marcoussis-Kléber. Parce que nous comptions sur la bonne foi des uns et des autres. Mais les dix mois nous ont démontré que la bonne foi n'était pas le lot de l'adversaire. Accra vaut donc son pesant d'or, il faut y aller.
Est-ce à dire qu'à Accra, les Forces nouvelles remettront en cause les nominations aux ministères de la Défense et de la Sécurité ?
Il ne s'agit pas de remettre en cause de façon personnelle ces deux citoyens ivoiriens. Il s'agit de rappeler le principe de la sécurité. Parce qu'en quittant Marcoussis, nous étions tous d'accord pour dire qu'après une telle guerre, le problème de la sécurité se pose. Et qu'il fallait le gérer ensemble. Alors, si l'autre partie s'arroge ce droit auquel, pour des raisons évoquées plus haut, nous avons renoncé, cela veut dire que cette partie-là a une idée derrière la tête.
Cela veut dire que la sécurité n'est pas garantie et que notre sécurité est dans les mains de l'adversaire. C'est là que le problème se pose et c'est ce qui amène la méfiance. C'est à cela qu'on doit réfléchir pour remettre en cause cette procédure de nomination.
Et si, à nouveau, il y avait quelques obstacles ou que rien ne marchait qu'envisagez-vous ?
On a déjà connu de nombreux obstacles. Mais ce qui est sûr, c'est que tout est dynamique. Depuis le 24 janvier jusqu'à maintenant, tout le monde entier se préoccupe de l'application des accords de Marcoussis. Mais il faut savoir que tous ceux qui se sont entremis pour aboutir à la résolution de la crise, ont été pris de court par la pugnacité avec laquelle le Président de la République refuse d'appliquer Marcoussis. Ils ne s'attendaient pas à cela. Et cahin-caha, nous sommes arrivés là où nous sommes. Il a fallu que nous nous arrêtions, pour botter en touche et rappeler ainsi à l'arbitre qu'après tout l'intercesseur doit avoir de l'autorité pour faire appliquer les règles.
Nous allons à Accra parce que toute l'équipe qui gère le match a décidé de faire un bilan. Nous ne pouvons pas présager de la suite mais nous espérons que la Côte d'Ivoire pour laquelle tout le monde lutte, mérite bien des sacrifices de la part de tous.
Avez-vous quelque chose à reprocher justement au Comité de suivi... ?
En tant qu'instance que les dix formations à Marcoussis ont mise en place, il faut reconnaître que le Comité de suivi n'a pas été à la hauteur de l'attente communautaire. Cela est dû non pas à sa capacité intrinsèque mais plutôt à un problème précis. C'est que cette instance est constituée de pays et d'institutions internationales qui ont désigné des individus pour animer ce comité. Il se trouve que tous ceux que les pays ont désignés sont des ambassadeurs, des diplomates résidant en Côte d'Ivoire. Et dont le maintien en Côte d'Ivoire dépend, selon les règles des Affaires étrangères, du Président de la République.
Voilà donc ces messieurs qui sont situés en bilatéral, comme on dit et qui ne peuvent pas dépasser leur statut d'ambassadeur, à qui l'on demande de jouer un rôle de contrôleur. Le Président peut bien dire à un Ambassadeur qu'il est persona non grata. Donc, ces messieurs, dès le départ, n'ont pas pu franchir cette ligne. Ils se sont mués en diplomates plutôt qu'en contrôleurs. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui, le Comité de suivi, je ne dirais pas qu'il a échoué, mais ne s'est pas donné les moyens, n'a pas pu prendre conscience de cette situation et se retrouve en train de tergiverser.
Que faire alors : le remanier ou passer même à une version ?
Remanier, je ne sais pas si c'est la bonne solution. Quoi que, à bien y réfléchir, c'est peut-être cela qu'il faudrait faire. Mais il est tout aussi possible que le Comité se ressaisisse et prenne conscience de ce que, au fond, s'il y a un Comité de suivi, c'est bien la communauté internationale qui l'a voulu ainsi. Et que si un problème se posait, il ne se poserait pas non plus en termes de bilatéral mais en terme de l'ONU. Je pense donc qu'il y a nécessité pour le Comité de se réarmer, parce qu'il connaît, depuis dix mois, quelques problèmes. Lesquels problèmes ont des conséquences sur l'application des accords de Marcoussis.
C'est la preuve objective que ce Comité de suivi n 'a pas pu vraiment faire son travail.
Mais de l'autre côté aussi, est-ce qu'il ne faut pas se dire que les pro-marcoussistes ont été également incapables de défendre leurs positions puisque rien n'a bougé ?
La théorie est une chose et la pratique en est une autre, comme on le sait. Il est clair que ce sont les dix formations politiques de Côte d'Ivoire qui sont allées s'asseoir à Marcoussis pour discuter de la situation de leur pays. Ayant fait une sorte d'inventaire des problèmes de la Côte d'Ivoire, ces dix formations ont décidé que les problèmes qui devaient être réglés, étaient ceux que j'ai cités plus haut.
Après quoi, pour appliquer tout cela, elles ont dit qu'il fallait un gouvernement de réconciliation nationale et pour mieux faire, il fallait qu'il y ait un Comité de suivi. Ce sont donc en fait les dix formations qui sont à la base de tout cela. Ce n'est pas l'inverse. Or, il se trouve que dans la pratique, aujourd'hui, les dix formations que nous sommes, demandons même des audiences au Comité de suivi qui, souvent, refuse de nous recevoir. Cela est paradoxal.
Effectivement, votre question est pertinente. Les dix formations devraient prendre conscience du fait qu'elles sont à la base de la création de toutes ces instances. Et que ce sont elles qui sont au début et à la fin et qui doivent être les vrais contrôleurs. Une de nos dernières réunions a d'ailleurs fait allusion à cet aspect de la question et reconnu que le plan d'action qu'elles doivent mettre sur pied doit être au-dessus de la mêlée.
Il y a que dans vos discussions, la confiance n'est souvent pas présente du fait des intérêts divergents. Il y a donc des clivages. Par exemple, il y a une aile politique en tant que telle et une aile militaire. Et la cohabitation pose problème.
Je ne vous suis pas. Vous parlez des Forces nouvelles dans leurs composantes pourquoi ?
... Je parle de la cohabitation entre les autres partis politiques pro-marcoussis et les Forces nouvelles.
Il est clair que nous ne sommes pas dans une situation constitutionnelle normale. Chacun sait ce qui s'est passé le 19 septembre 2002. C'est par rapport à ce jour-là que des voix se sont élevées pour dire qu'il y a problème. Donc, notre satisfaction en tant que Forces nouvelles, c'est d'avoir posé un problème qui a été reconnu et par la communauté nationale et par la communauté internationale. Lomé d'abord et Marcoussis ensuite en sont la preuve. C'est donc au départ que les gens devaient remettre en cause notre situation, comme vous dites, de branche armée. Mais on ne pouvait pas la remettre en cause puisque justement c'est parce qu'il y a eu guerre qu'il y a eu assises, qu'il y a eu accords.
C'est donc une situation extraordinaire et provisoire qui est censée résoudre le problème qui a été posé. Malheureusement, on en est encore là parce qu'un de ces partis est sorti de ces accords et refuse de les appliquer. Si on veut voir les choses, dans l'idéal, je pense qu'il y a longtemps que les Forces nouvelles se seraient déjà transformées en parti politique normal et que l'aile militaire aurait déjà disparu et se serait déjà fondue, comme convenu dans le DDR.
Malheureusement, si certains partis se méfient des Forces nouvelles, ils ont tort. Parce que nous sommes un attelage qui est obligé d'être comme il est jusqu'à la résolution du problème.
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