Fraternité Matin (Abidjan)
11 Novembre 2003
opinion
Abidjan — Comme on écrirait bien des pièces sur nos petites comédies des attitudes,
En Côte d'Ivoire, lorsqu'on parle de supporters, c'est d'abord de ceux de l'ASEC. Aujourd'hui l'ASEC joue pratiquement devant des gradins vides, pour vous dire que le malaise est général. Je pense que notre football n'a plus de génies. Seuls ceux-ci peuvent faire revenir les supporters au terrain". Ainsi s'exprimait Vagba Alexis, premier vice-président de l'Africa Sports, dans un journal de la place. Il avait à la fois raison et... tort.
Il avait raison, parce que, c'est vrai, ce sont les joueurs de talent qui, comme des aimants, attirent les spectateurs dans les gradins. De leur communion, naît le charme de ce sport, le football, qui rend folles les foules. De France, d'Italie, en passant par l'Angleterre, le Brésil, l'Afrique, etc. Il a tort, parce que, hier, opium du peuple ivoirien, cette passion du football a été crucifiée au poteau de la politique. Partout, dans ce pays, on ne parle que de politique. Même les Albatros! Hier, seuls des adultes s'intéressaient à cette chose majeure qui conditionne la vie du peuple. Vieillesse savait et jeunesse pouvait. Entre le savoir de l'âge qui tempère la force des pulsions juvéniles et la force des jeunesses, une certaine politique avait su canaliser cette énergie mortelle, si elle n'était pas canalisée! De sorte que, le terrain de football, disons du sport, devenait un champ de bataille, où, dans la sueur et la fureur de gagner - pour son école, pour son club, pour son pays -, l'on évacuait, pour 90 minutes toutes nos rages. Il y avait l'Office ivoirien du sport scolaire et universitaire (OISSU). Il avait un rôle sanctificateur et purificateur des corps et des esprits. Le football avait été le terrain des empoignades politiques tolérées, parce que ce combat se résumait en une discipline sportive ritualisée, délimitée, avec un arbitre, tantôt hué, tantôt conspué. Mais il empêchait que l'on ne débordât et ne fît tomber la digue. Pouvait-il être neutre, un match ASEC-Africa? Que non! Et rien que cette rencontre, avec des joueurs de talent, cristallisaient tous nos antagonismes. Comme tous nos rêves. Que l'une ou l'autre des deux équipes venait à gagner, qu'importe, l'essentiel, elles avaient donné au peuple, sa dose de rage, de passion, d'ivresse soignantes.
Or, aujourd'hui, que l'ASEC ou l'Africa joue, que l'une ou l'autre gagne, ce n'est plus le pôle d'attraction du peuple si habité par la politique, désormais. Tout le monde veut faire de la politique. Même quand il n'en a ni le talent, ni l'ardeur, ni l'intelligence nécessaires. L'étudiant, victime de l'Université boîte de sardines, qui achève ou commence laborieusement son cursus, s'y met. C'est si commode de militer! N'importe quel petit syndicaliste borgne, qui n'a retenu de la lutte syndicale que le mot grève (la plupart disent: on va grever), s'y met. C'est si commode de... grever! N'importe quel chauffeur de taxi, incapable de rendre propre son véhicule de service, s'autorise à parler de politique, de rendre... propre la politique. Si chacun pouvait balayer et laver dans/sa... voiture, d'abord ! N'importe quel chef de... village - c'est la mode désormais des Nanan -, à l'autorité absente déjà chez lui, dans sa tribu, se croit obligé de faire comme tous les autres. Parler de politique. De manière folklorique. Et se donner l'illusion de croire qu'il est, lui aussi, écouté. En réalité, on vient défendre, introduire ou présenter des doléances; le plus souvent, défendre, auprès du Chef de l'Etat, les intérêts d'un fils de la région, sans qui la région, vieille de plusieurs années, plus vieille que ce fils, n'aurait pas existé. N'en rions pas, de grâce! La plupart du temps, c'est ce fils... prodige qui prend en charge tout. Et la région, de manière... spontanée, vient voir "le Président qu'il faut, à la place qu'il faut". Tous viendront dire les mêmes choses, ou presque. Quelle monotonie! Le Président de la République, qui les connaît, sans doute tous, pour les avoir vu défiler et faire amende honorable à chaque nouveau Président, doit bien regarder ce cirque avec beaucoup de compassion. Comme on écrirait bien des pièces sur nos petites comédies des attitudes, qui "clopinent de petitesse en petitesse" !
Dans ce ramassis de choses, qui fait désordre, mais aussi recette, comment s'étonner que ce qui faisait recette, hier, ne soit plus que... disette? Que valent, à ce peuple mien, dans cette nuit des torpeurs politiques, des fureurs et du messianisme fiévreux, les prouesses d'un athlète, les dribbles de je ne sais qui, les smashs de je ne sais qui? Les prouesses minables de nos sportifs aux récents Jeux africains du Nigeria sont un exemple bien frappant. Fiasco total!
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