Fraternité Matin (Abidjan)

Liberia: Pax Americana

Par Abdul W. Dukule

11 Novembre 2003


Abidjan — Petit à petit, le Libéria retrouve la paix. Le calme revenu à Monrovia depuis le départ de Charles Taylor s'étend jour après jour sur le reste d'un pays traumatisé par 14 ans de guerre civile.

Cette guerre a coûté la vie à quelque 300 000 personnes, dont 250 000 au Liberia. Comme toujours, la grande majorité des victimes était des innocents, qui n'avaient rien à avoir avec les disputes politiques entre les chefs de guerre, dont Charles Taylor était et demeure toujours le symbole.

La paix au Liberia a été longue à venir. La CEDEAO qui était chargée de négocier la paix avait du mal à trouver une politique concrète pour mettre fin à la guerre. Elle avait du mal à choisir entre le bien-être des populations civiles et jouer le jeu de chefs de guerre.

La CEDEAO a dépensé des milliards sur le Libéria, aussi bien sur le plan diplomatique que sur le plan militaire. Mais la crise n'a jamais trouvé de solution, et pour cause : la CEDEAO, divisée en son sein par des rivalités de personnes ou de doctrine. Par exemple, Lansana Conté accusait Houphouët-Boigny d'être le pyromane voulant jouer au pompier, la Côte d'Ivoire aurait pu mettre fin à la guerre au Liberia en expulsant Charles Taylor et en fermant les bases du NPFL à Danané. Le même Conté traitait Blaise Compaoré d'être à la solde des " bandits " tout autant que Charles Taylor. Il y avait aussi le fameux conflit linguistique entre groupes francophones et anglophones. En fait, il ne s'agissait que d'une lutte d'influence entre le Nigeria et la Côte d'Ivoire. Tout cela avait paralysé la CEDEAO dans son travail.

Les dirigeants de la CEDEAO ont plus d'une fois raté l'occasion de mettre un terme à la gangrène qui poussait au Liberia. Si la CEDEAO avait pris la décision ferme de mettre fin à l'avancée du NPFL de Charles Taylor en 1992, après la signature des Accords de Yamoussoukro qui mandataient l'ECOMOG de désarmer les rebelles, on aurait sauvé 200 000 vies au Liberia, en Guinée, en Sierra Leone et maintenant en Côte d'Ivoire aujourd'hui.

Les Libériens doivent leur salut à l'intervention de George Bush, qui, publiquement, en juillet dernier, fit du départ de Charles Taylor, le chef de toutes les rebellions ouest africaines, la condition sine qua non de toute intervention au Liberia. Taylor était le cancer libyen implanté dans la sous-région. Les centaines de milliers de Libériens réfugiés aux Etats-Unis n'ont ménagé aucun effort pour amener le gouvernement américain à prendre une position ferme sur la question. L'arrivée des navires de guerre américains au large du Liberia a fait comprendre à Taylor qu'il n'avait plus le choix. Contrairement à cet engagement ferme et sans détour des Etats-Unis au Liberia, la CEDEAO avait préparé une sorte de Marcoussis pour le Liberia, qui aurait permis au boucher Taylor de rester en place pour encore deux ans à la tête d'un gouvernement dit de " transition et de réconciliation. " Dieu Merci, George Bush a pensé autrement et aujourd'hui, les Libériens peuvent respirer. L'inculpation de Charles Taylor, annoncée le jour même de la conférence d'Accra sur le Liberia a bloqué les plans sinistres de la CEDEAO. Bush continue sa lutte contre Taylor. Dans le budget de guerre qu'il a signé le jeudi 7 novembre, il y avait 2 millions de dollars de récompense à toute personne délivrant le Sieur Taylor au tribunal Spécial de Freetown.

Les Ivoiriens retournent à Accra le 11. Déjà, certains politiques ivoiriens demandent un plus grand engagement de certains leaders africains dont le parti pris est connu. Les pays " dioulas " dont le Mali, le Burkina et la Guinée, la Gambie et le Sénégal devront faire un effort suprême et voir le vrai mal en Côte d'Ivoire et aider à trouver la solution qui épargne à la sous-région un nouveau conflit et éviter de tomber dans une fausse sympathie " musulmane ". Car il n'y a pas de guerre de religion en Côte d'Ivoire, mais une lutte pour le pouvoir. Certains opposants ivoiriens traînent les pieds et font le jeu des rebelles en croyant affaiblir Gbagbo. Ils ont tort, comme ont tort les responsables ivoiriens qui ont joué avec Taylor en croyant que la Côte d'Ivoire était trop bien protégée pour succomber à une rébellion comme celle qui a mangé le Liberia.

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La CEDEAO n'a pas les moyens politiques ni financiers de faire la paix en Côte d'Ivoire. Elle refuse de voir au-delà de Marcoussis. Et la crise ivoirienne ne se résoudra qu'en dépassant Marcoussis. Mais, cela, seule la France en est capable, puisqu'elle est l'auteur de cet accord. Le défaut principal de Marcoussis, la France le sait et elle peut le corriger. Avant tout et en priorité, il faut restaurer l'intégrité de la nation et la souveraineté du pouvoir national. Cette gymnastique actuelle finira par un désastre. La France peut stabiliser la Côte d'Ivoire et mettre fin à une rébellion qui finira par enflammer toute la sous-région.

Le 19 septembre n'était pas qu'une mutinerie mais un coup d'Etat qui a échoué. Cela a coûté des vies humaines et des milliards de francs. Il est encore temps d'arrêter la saignée... . La France peut imposer la paix en Côte d'Ivoire. Mais il faut d'abord qu'elle accepte de voir les dangers réels et les faiblesses de Marcoussis.

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