Joseph Sene
11 Novembre 2003
La période des récoltes constitue un moment fort dans la vie des paysans. Elle marque la délivrance pour ceux qui ont vu leurs champs abondamment mûrir, mais aussi la souffrance pour les malchanceux qui ont raté l'occasion de faire des récoltes-records.
Dans la communauté rurale de Ndiaganiao, une bonne partie des villages comme Nguethie, Mbalakhat ou Thiandène aura des récoltes de loin meilleures que celles de l'année dernière. Mais dans ceux du nord-ouest, comme Guélor, Fandor ou Koulouck, ce sera tout à fait le contraire.
Située à une trentaine de kilomètres de Mbour, la communauté rurale de Ndiaganiao vit à l'heure de récoltes. Le mil, l'arachide, le sorgho, bref les principales cultures vivrières ont mûri. La nature est recouverte d'une couleur bigarrée. Au feuillage verdoyant des arbres, s'ajoute la couleur du tapis herbacé qui jaunit de plus en plus. C'est la caractéristique essentielle de la fin de l'hivernage. La saison des récoltes constitue généralement un moment faste pour tout le monde. Elle marque la fin de la période de soudure dont les difficultés sont maintenant devenues de mauvais souvenirs. Désormais, les ménagères parviennent à préparer les trois repas quotidiens, ce qui relevait d'une véritable gageure, il y a juste quelque temps. Zone dont la principale activité est l'agriculture, la communauté rurale de Ndiaganioa, composée de trente-sept (37) villages, ressent les affres de la paupérisation galopante qui envahit de plus en plus le monde rural. Le regrettable déficit pluviomètrique de l'année dernière avait eu comme conséquence des récoltes très maigres. Maurice Diouf, âgé d'une quarantaine d'années, témoigne que dans certains villages, il y en a même qui n'avaient rien récolté. Inutile donc de vous dire que la situation a été très catastrophique pour ces gens-là. Les quelques personnes qui avaient pu récolter un tant soit peu n'étaient pas à l'abri du besoin.
Donc il y a longtemps que leurs épouses avaient déjà terminé de racler les derniers grains de leurs greniers. Cette situation avait poussé beaucoup de jeunes à partir en exode dans les villes pour pouvoir venir en aide à leurs familles démunies. De même, les vivres de soudure distribuées durant l'hivenage et les multiples dons et sacrifices de leurs parents vivant en milieu urbain avaient permis à bon nombre de familles de voir le bout du tunnel. Aujourd'hui que les cultures ont mûri, exit donc la période des vaches maigres, le moment des privations ! La preuve : du lever au coucher du soleil, les pilons ne cessent de retentir au fond des mortiers remplis à ras bord, au grand bonheur des vaillants habitants de cette localité peuplée en majorité de Sérères, Wolofs et Haalpular. Les animaux ne sont pas en reste. En effet, les ânes, les chevaux, les vaches et les petits ruminants, qui parcouraient des distances pour trouver quelques brindilles à brouter ou pour trouver un point d'eau pour étancher leur soif, ont presque tout " à portée de bouche ". En témoignent clairement leur embonpoint et leurs robes qui sont devenues tout éclatantes sous le soleil ardent de cet été finissant. Ce qui ne surprend guère, vu le riche tapis herbacé né de l'abondance de la pluviomètrie. Même si l'herbe est en train de perdre sa couleur verdoyante, il reste clair que les nutriments demeurent toujours dans l'aliment du bétail.
Abondance De leur côté, les oiseaux roucoulent paisiblement dans le feuillage touffu des arbres, s'ils ne s'envolent pas picorer impunément les graines de mil à l'absence de leurs propritaires. À entendre leur concert à travers champs, et la multitude des espèces sautillant de branche et branche, on se rend aisément compte, qu'ils se sont bien reproduits durant l'hivernage. À Ndiaganiao comme partout ailleurs dans le monde rural, le visitieur est accueilli à bras ouvert, avec à la clé un large sourire qui en dit long sur les sentiments des paysans. La félicité et le bonheur sont en effet les sentiments les mieux partagés en ce moment. Et du coup, on fait remonter des prières vers les cieux et se répand en louanges en faveur de la toute clémence divine qui a bien voulu ouvrir ses vannes. " Nous rendons grâce à Dieu de nous avoir donné une bonne pluviomètrie. Cette année, les récoltes sont de loin meilleures que celles de l'année dernière ", s'exclamme Maurice Diouf. " Par rapport à l'année passée, ajoute-t-il, je puis dire que nous aurons des récoltes-records en mil. Mais pour l'arachide, la production ne sera pas aussi faste que cela. Tout simplement parce que nous n'avions pas beucoup de semences. Le peu de graines qu'on avait mis à notre disposition ne nous a pas permis à d'être suffisamment servi. Chacun recevait dix (10) kilogrammes de semences. Et pour faire partie des heureux bénéficiaires de ce prêt, il fallait au préalable avoir payé ses impôts. Or, avec les difficultés nées en cette période de soudure, la plupart n'ont pas pu honorer ce devoir citoyen ".
Quantité insuffisante
À en croire, cet habitant du village de Nguethie, les paysans de Ndiaganiao ont raté une belle occasion de réaliser des récoltes-records en arachide vue l'abondance des pluies. Ernest Demba Diop, conseiller rural du même village, a abondé dans le même sens en indiquant que les semences étaient non seulement en quantité insuffisantes, mais aussi en qualité en deçà des meilleures. Contrairement à la signification de ceux qui traduisent littéralement Ndiaganiao en Wolof, ce nom tirerait son origine d'une conversation entre des toubabs et des autochtones. Ces derniers proposant aux blancs leurs produits de récoltes en ces termes Sérères " i ndiaga a niao : nous avons du niébé ". Seulement cette année, le même constat amer concernant l'arachide est dressé à propos du niébé dont les maigres récoltes contrastent fort avec la nature des plantes. Lesquelles demeurent encore jeunes avec de petits fruits verts. " Malheureusemnt pour nous, la variété que nous avions semée est très tardive. C'est cela qui explique pourquoi le niébé n'a pas mûri à temps. Et pour ne pas perdre les feuilles vertes, un aliment du bétail, les gens ont commencé à déterrer les plantes ", avance le jeune conseiller. Il convient de noter que dans certains villages du nord-ouest de Ndiaganioa la saison des récoltes ne sera pas faste.
L'hivernage s'est installé tardivement dans des contrées comme Guélor, Fandor, Koulouck et une partie de Sandock. La conséquence est sans doute un retard dans le développement des plantes. Un fait qui n'est pas de nature à favoriser de bonnes récoltes ", soutient Ernest Demba dont les propos sont d'ailleurs confimés par Samba Ndong, jeune habitant du village de Koulouck Sérère, l'amertume à la gorge. C'est dire donc que les habitants de ces villages ne sont pas sortis de l'auberge et que les autorités devraient avoir une attention particulière envers eux en leur octroyant des vivres de soudures et semences pour le prochain hivernage. Mais dans l'ensemble, les braves paysans qui peuplent la communauté rurale de Ndiaganiao sont en train de récolter les fruits de leurs durs labeurs passés à semer, à labourer, à biner, à sarcler, à défricher les mauvaises herbes. Contrairement au dernier hivernage, cette année, des monticules de mil jonchent le sol à la devanture des concessions. La plupart des gens ont bon espoir que les greniers seront pleins. De même, on trouve çà et là des tas d'arachide fraîchement ou longtemps récoltés. Dans cette localité, hommes et femmes ont perdu l'art de la palabre. Du lever du coq au coucher du soleil, ils luttent à travers champs, coupant et rassemblant les épis de mil ou de sorgho, déterrant et amassant l'arachide. La période de récolte constitue un moment clé dans les travaux champêtres. Il ne suffit pas simplement d'admirer l'abondance de ses cultures dans les champs. Car, à ce stade-là, on n'est pas encore totalement propriétaire de ses cultures qui peuvent subir l'assaut des animaux divaguant dans la nature, ou bien être emportés par des gens malintentionnés. Sans oublier que l'action des oiseaux rapaces et autres insectes granivores. Même si les vaches sont jusque-là suivies par des bergers, on ne peut pas s'assurer qu'ils ne pénétront pas dans son champ. Durant cette période, il n'est pas rare de voir des agriculteurs et des pasteurs qui en viennent aux mains ou se traînent devant le chef du village pour régler leurs contentieux.
Les travaux champêtres sont ralentis par l'ouverture des classes qui a dépossédé bon nombre de pères de famille des bras de leurs écoliers partis chercher un savoir entre quatre murs. Il y a aussi et surtout l'exode rural qui a presque vidé les villages de ses jeunes valides. Pour faire donc face à la situation, les gens font recours à la solidarité agissante de leurs voisins, parents et amis. En clair, on peut solliciter l'aide de quelques personnes pour qu'elles viennent vous récolter votre champ, moyennant un repas. À côté de ces actes de solidarité, il y a les opérations lucratives. Car, constitués en groupes, selon les affinités, les classes d'âge ou la localité, des paysants offrent leurs services à conditions d'être payés suivant un barême qui dépend de l'étendue du champ, de l'importance du travail à abattre etc. Et généralement, le paiement s'effectue après la vente des récoltes, une autre étape de bonheur dans le milieu rural.
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