Pierrette Herzberger- Fofana
11 Novembre 2003
interview
Berlin — Dans le cadre du Congrès Black Media qui s'est tenu à Berlin du 24 au 26 octobre 2003, nous avons rencontré Mbégane Ndour, membre du groupe de rap Djoloff. Il nous parle ici du projet culturel, artistique et intellectuel African Consciences pour lequel l'Afrique et la diaspora se mobilisent en vue de la rencontre de Dakar prévue dans quelques mois.
Qui êtes-vous, Mbégane Ndour ?
Je suis artiste membre du Djoloff (Ndlr : un groupe de rap sénégalais basé en France) et aussi producteur du projet African Consciences (Consciences Africaines). Je suis à Berlin pour présenter le projet African Consciences au Congrès des Médias Noirs. C'est un projet de la diaspora africaine qui tourne autour de la conscience africaine. Nous avons voulu prendre à travers la diaspora africaine qui est représentée sur les 3 continents en Afrique, en Europe, et dans les Amériques, des artistes d'opinion qui étaient déjà sur la voie de cette conscience africaine; et nous regrouper ensemble autour de l'Afrique pour nous rendre plus fort et nous éclairer sur cette conscience africaine.
Comment faites-vous pour développer cette conscience africaine dont vous parlez? Quels sont les moyens que vous utilisez pour pouvoir atteindre le maximum de jeunes?
Nous essayons de développer cette conscience africaine à travers notre musique, le hip pop, le reggae et le ragga. Ce sont les moyens de communication que nous utilisons, pour toucher les gens, car nous savons que les jeunes d'aujourd'hui écoutent beaucoup de musique. C'est donc un médium que nous avons exploité pour leur parler de la conscience africaine. Car nous tous, nous connaissons les réalités de l'Afrique, les réalités de l'Homme noir. Mais nous ne possédons pas beaucoup de médias qui nous en parlent, avec les mots que nous souhaiterions.
Que signifie l'expression conscience africaine ?
La conscience africaine, c'est d'abord être conscient que l'on est Africain; ce qui
n'est pas clair pour toute la Diaspora, car quand on a vécu 500 ans dans les Amériques ou que l'on est issu de l'immigration, né en Europe, de parents africains, il semblerait que pour certains, cela n'est pas très évident.
Ensuite African consciences, c'est être conscient de l'environnement dans lequel vivent les Africains que ce soit en Afrique, en Europe ou aux Etats-unis. Il existe toujours un système d'oppression qui opprime le peuple noir, le peuple africain. Nous devons engager une lutte pour notre libération et pour notre émancipation.
Parlez-nous de la compilation African Consciences
Cet album, est un ensemble de 12 titres où chaque artiste a écrit un texte original autour de l'Afrique et de la conscience Africaine. Les thèmes sont donc variés. Certains sont très politisés et parlent du néo-colonialisme, des réalités d'aujourd'hui, du pillage de nos ressources, d'autres parlent de l'amour que l'artiste porte au continent, tel que l'hymne que Sizzla a composé, où il chante la beauté de la terre de ses ancêtres. L'Afrique est une belle terre que nous aimons tous. Elle incarne aussi une vision, une lumière, le futur pour toute la Diaspora. C'est un album à découvrir pour tout Homme noir et d'où il peut tirer les enseignements qui lui conviennent.
Revenons à votre musique. Quel est votre public ? Qui achète vos disques et surtout, comment se propage votre musique et le message que vous véhiculez ?
Mon public se compose de tous ceux qui ont acheté le Cd, cependant la communauté forme peut-être 10% des consommateurs. C'est peu. C'est pour cela que tous les médias doivent nous aider pour faire passer notre message au sein de nos communautés : dire aux gens d'investir dans la communauté, d'acheter des Cd, de lire, les magazines de la communauté, les livres de nos auteurs qui sortent. C'est ainsi que nous pouvons maintenir notre culture en vie, car nous sommes dans un environnement économique où l'on ne se fait pas de cadeaux. La communauté doit donc comprendre que nous vivons dans un environnement économique et que nous devons nous soutenir mutuellement.
Que les jeunes Africains à qui vous vous adressez n'achètent pas votre musique, ne lisent pas la littérature africaine, ne lisent pas les médias, à quoi cela est-il dû à votre avis ?
Je pense que c'est l'éducation qui est à la base de tout. Si les parents avaient appris à leurs enfants à aller chercher les livres de la communauté, la musique de nos artistes, cela ferait partie de leurs habitudes quotidiennes. Nous ne devons pas laisser la télévision de l'occident éduquer nos enfants. Aujourd'hui, c'est Mtv, Bet, etc, qui éduquent nos enfants plus que les parents. Il faut que chacun se réapproprie notre culture, et que l'on apprenne à nos jeunes que la culture est le terreau qui permet à l'âme de grandir. Quel que soit l'Africain à travers le monde, où il vit; que ce soit aux Etats-Unis, qu'il soit parti il y a plus de 500 ans, ou il y a un an, s'il n'a pas une culture solide, avec des racines bien ancrées dans l'humus de son terroir, il chavirera toujours. Nous autres artistes, écrivains, nous sommes des ponts culturels qui relient les Noirs entre eux, à travers la musique, à travers la littérature, à travers la presse. Cette idée devrait être ancrée dans chaque famille. Chaque famille devrait chaque fin du mois s'intéresser au livre africain, l'acheter, s'abonner à une revue africaine, acheter un album africain, alors nous accomplirons déjà un grand pas vers notre unité.
Nous sommes à Berlin où vous assistez au congrès des Black Médias. Qu'attendiez-vous de ce congrès ? Et quelle a été votre apport pour faire avancer cette conscience africaine ?
Ma tâche à moi a été de présenter l'album African Consiences. Je pense que c'était important de voir qu'à travers la musique nous avons pu nous réunir. Et que chacun puisse prendre cet exemple pour pouvoir le projeter dans son propre domaine. Actuellement, l'Afrique, la Diaspora, ont besoin de s'unir. Si ces millions de personnes prennent conscience qu'ils forment un marché puissant, si ce lien se construit et se consolide; nous pourrions devenir un potentiel économique fort dans le monde des médias, de la communication et un peu partout. Je souhaite que cette expérience d'African consciences serve aux médias, un peu à tout le monde dans son domaine, que les médecins puissent utiliser cette connexion entre les trois continents pour faire avancer les choses; que les littéraires la transpose dans leur propre sphère. Au sortir de ce congrès, les médias dont la responsabilité est lourdement engagée dans la construction de l'Afrique, devraient prendre conscience de leur rôle dans tout cet environnement.
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