Abdelaziz Moundé à Paris
11 Novembre 2003
Camair à quelle heure ? La compagnie reprend ses habitudes à Roissy, avec pour seule nouveauté la ponctualité. Nos correspondants racontent de nouvelles tranches de vie à Roissy.
C'est un petit bout de Cameroun, Roissy. Le temps d'un départ Camair, les rondeurs emmitouflées dans des pagnes bariolés, les costumes de dernière saison, les sacs avec anse boisée signés Louis Vuitton ou Christian Dior, le légendaire m'as-tu-vu à la camerounaise. Il y a aussi, les ministres, les patrons, les "massa" du "Ngomna"? Gervais Mendo Zé et sa petite cour, traînant sa mine renfrognée, jouant allègrement d'un prestige social uniquement valorisable dans cette enclave camerounaise dont il participe si joyeusement, comme un personnage de théâtre hongrois, à l'animation baroque. Pierre Kwemo et son visage illuminé, qui négocie ferme dans ses étoffes de vice président de l'assemblée nationale, quelques avantages en première classe, bien sûr, comme l'aurait dit Petit Pays, le "Turbo"?
La plateforme d'enregistrement de la Camair à Roissy Charles de Gaulle est bien une cour de roitelets. Un endroit où l'on se sent. Chez soi, loin de cette ire sournoise de français avec leurs règlements intempestifs et bizarroïdes.
Loin de cet anonymat et de cette froideur qui font des ministres et des pontes de vulgaires passants dans les rues et boulevards parisiens. Haut lieu de pompe, autel de privilèges, espace de passe-droits, village camerounais en miniature. Qui connaît progressivement depuis une semaine une animation de jours ordinaires. Le ramdam classique des départs et arrivées de camerounais. Les mêmes palabres, le même tournis. Depuis que le nouveau tandem des bords de Youpwé (Akame-Dakayi) a recouvert d'un suaire maculé l'ancienne équipe Espoir 2000 (Ntsama-Fotso). Mais guère plus les mêmes retards. L'attente interminable des avions en provenance de Douala, " passant par Kinshasa ", préempté par le Chef de l'Etat, où on avait à loisir le temps d'achever la lecture d'un rayon de journaux de 100 pages chacun au kiosque des abords de la plateforme Camair. L'expectative d'un avion traînard peinant à embarquer sur une piste progressivement vidée par des avions de compagnies sérieuses soucieuses de stricte observance des règles de ponctualité.
Rigueur
Camair est à l'heure. Pas forcément une bonne nouvelle pour le journaliste réputé avide de trains? d'avions qui n'arrivent pas à l'heure. En arrivant là à 20 heures tous les soirs depuis mardi de la semaine dernière, on s'imagine scruter, deviser, interroger, pérorer en quatre heures ou plus selon les humeurs revêches de la compagnie. Regarder les mêmes filles roucouler et exhiber leurs tenues de scène. Rencontrer quelques vieux amis de passage. Et attendre, jusqu'au bout de la nuit que l'on annonce enfin le départ, ou l'arrivée du vol en provenance de Yaoundé. Echec et mat. Sur les écrans d'information : Evénement ! Dès la sortie du train, c'est bien indiqué en dessous du vol en provenance de Johannesburg en Afrique du Sud de Rio De Janeiro au Brésil, évidemment à l'heure, il y a l'indication qui fait jubiler le Chef d'escale : Arrivée (heure : 19 h 45 mn ; provenance : Yaoundé ; Position : à l'heure). Peu enthousiaste, dubitatif, l'on s'emploie à voir tout ça de plus près.
Curieux.
Les passagers convergent vers le train pour regagner leurs domiciles ou leurs différents lieux de séjour en France. Les navettes sont remplies de voyageurs Camair. Plus haut dans le terminal qui abrite l'escale Camair, les écrans sont tout aussi malicieux. Ils indiquent l'embarquement à 23 h 30 exactement. Et ce n'est pas la rigolade, les opérations ont lieu en temps et en heure. Le lendemain, mercredi, rebelote. Les mêmes indications, la même rigueur. Les lieux qui se vident dès 23 heures. Pour le chef d'escale, " c'est très bon signe, les passagers, les clients, le personnel navigant technique comme commercial, les agents, tout le monde à besoin de retrouver la confiance. Si cela peut se poursuivre, ce ne sera qu'un gage d'espoir pour notre compagnie qui peut faire beaucoup mieux que s'illustrer par les retards, les manquements dans les service, les immobilisations d'avion. Des choses désagréables qui entraînent des réclamations et des désaffections de clients."
Représailles
Les passagers peu portés à la verve militante et à l'humeur festive expriment tout de même une once de satisfaction. Marie, René et Irénée " voyageurs réguliers " reconnaissent que ces jours de redécollage après le énième coup d'arrêt du week-end de la semaine dernière, sont " positifs ". Engoncés dans des parkas et des manteaux matelassés, ils pénètrent l'hiver roissien, le sourire aux lèvres, la mine moins patibulaire que celle de ces habituels passagers Camair, qui, au moment d'enjamber le bus de navette entre la station de train et l'aéroport, piaffent de colère, et éructent machinalement contre leur compagnie " qu'ils aiment bien pourtant".
Jeudi, jour du sabbat pour le personnel. Pas de vols. Non pas une fraîche annulation ou d'insidieuses représailles de loueur d'avions fâché avec la Camair. Non, c'est indiqué sur les écriteaux du bureau Camair de l'aéroport : Vols : Mardi, Mercredi, Vendredi et Dimanche. Reste à se délecter du spectacle qu'offrent le raffinement et l'ardeur commerciale et professionnelle, des compagnies africaines présentes dans le troisième aéroport européen, (48,35 millions de passagers, 1,626 millions de tonnes), Parmi les quelles Air Sénégal International ; surfant sur des vagues de service top quality, donc haut de gamme. Seuls des matronnes ronronnant dans le hall et ce papy aux cheveux cendreux ayant raté le vol offrent en version originale comme dans un long métrage de Sembène Ousmane, des scènes exotiques dakaroises avec des sacs en jute éventrés, des effluves acides de " parfum salamalekum ", des bébés larmoyants et un indécrottable accent carabiné.
Mémoire
Retour vendredi. Le même regard pavlovien sur l'écran. Mince, toujours à l'heure. Jean Miché Kankan aurait dit " megde alors ". C'est la saison des fleurs. Camair " on time ". La série se poursuit, pas encore une success story, mais l'approchant, tellement on était déshabitué à la norme, à être réglo. Mme Njoya, du bureau Camair de Roissy, recluse dans son minuscule box pointe les derniers éléments. " Il faut qu'on parte à minuit ", rassure-t-elle un proche esseulé aux alentours de 23 H30 dans le hall du terminal de la Camair . Seuls, obstruent son chemin des agents de nettoyage guinéens et maliens, débarrassés du fatras de passagers camerounais qui ont très souvent l'habitude de s'entasser là aux heures de fermeture de l'aéroport à l'heure du ménage. Plus de chahut, plus de discours ampoulés et jubilatoires sur la dernière acquisition chez Mercedes de Claude Le Parisien. Plus de cancanerie sur la douloureuse pression des familles pour les transferts Western Union. L'ancien et le nouveau
Apothéose, succès total dimanche ? Ne soyons pas si pressés. Relevons simplement que le rythme est bon. Que la première semaine de Thomas Dakayi Kamga a fait vivre ces choses ordinaires qui avaient fini par devenir inhabituelles. Que le cauchemar du week-end s'il n'est pas un lointain souvenir, à le temps de se planquer dans un recoin de la mémoire.
A 19h 45 mn comme à 23h 30mn , la Cameroon Airlines a pris de bonnes habitudes. Alain Foka, apprécie. Un grain de sable toutefois : " pourquoi le vol transite par Casablanca ? ". Précision : " C'est simplement que l'avion doit ramener les joueurs de Coton Sport de Garoua qui y ont disputé la finale de la Coupe de la Caf ". Guy E, opérateur économique, peut être sur de son rendez vous " demain matin 11 heures à Douala. J'ai l'habitude, ajoute-t-il de prendre une compagnie concurrente qui est réputée pour sa ponctualité. Là c'est un peu par hasard, car j'ai profité d'une solde de billets. Et je ne suis pas déçu ". Ce jeune avocat également, le costume en travers du bras, enthousiasmé par la perspective d'un rendez-vous matinal à l'immeuble Sitabac. Loin de courir le globe de façon sûre et prestigieuse dans le style Vergès, il admet qu'avec un service de cette nature, " il serait plus facile et loisible " pour lui d'assurer permanence la correspondance professionnelle Douala-Paris. M. Dobill, Chef d'escale Camair, en congé, sautant le pas pour le Cameroun, nuance tout de même le propos : " Nous avons souvent des arrivées normales ", tout en reconnaissant que la situation est assez positive ".
Comme pour que l'on reste dans cette tension de l'incertain , cette hantise de l'indéterminé qui avait valu à Yves Michel Fotso, lors de sa grand messe télévisée en 2000, l'une de ses premières interpellations chocs par Suzanne Kala Lobé : " Quelle stratégie pour que Camair ne soit plus Air Peut-Etre ". Une scorie de partie, dix de retrouvées néanmoins. Autant les vols arrivent à l'heure, autant les rebuts de service, les petits détails commerciaux, les pathologies chroniques de la Camair onr repris droit de cité : Un client ivre de rage qui braque littéralement le pool d'enregistrement, réclamant son maintien dans la liste d'où il a été proprement éjecté même après confirmation ; la même inflation de passagers devant les hôtesses ; les surclassements (passage d'une classe à l'autre) stupéfiants ; les mêmes fadaises et les flagorneries devant les VIP ; les classiques histoires à inspirer Théodore Atéba Yené dans les mémoires d'un colonisé, où par exemple, une dame d'un âge respectable, jeune épouse d'un " Blanc ", crie à tue-tête à l'encan, menaçante : " Ecoutez moi bien : mon mari est un grand fonctionnaire français, il doit avoir ces affaires demain matin à Douala? ". Il est de la Camair. Demain peut être, il aura oublié ces fétus d'analyses marketing cristalline pour rendosser une chasuble moins étouffante. Les retards auront repris, le désordre aura enflé. La réalité nous surprendra-t-elle ?
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