Alain B Batongué, à Libreville
11 Novembre 2003
" Les délits de presse ne doivent plus pouvoir conduire à des peines de prison. Même de manière préventive, il n'est pas admissible qu'un journaliste soit emprisonné pour la manière dont il accomplit son travail. "
En ouverture comme à la clôture et même tout au long des travaux des 35e assises de la presse francophones qui se sont tenus du 03 au 08 novembre dernier à Libreville au Gabon, Hervé Bourges, le président de l'Union internationale de la presse francophone (Upf) en a fait son leit-motiv. Et comme s'il avait sciemment choisi le lieu pour rappeler ce principe fondamental, l'ancien directeur de l'Esijy a trouvé au Gabon des oreilles plutôt compréhensives. Par la bouche de son Premier ministre, Jean François Ntoutoume Emane, à l'ouverture des travaux comme par celle de son vice premier ministre, Mba Abessole, à la clôture des assises, et surtout par sa propre voix lorsqu'il recevait au palais présidentiel toute la délégation de l'Upf, le président Omar Bongo a donné sa parole, s'engageant à porter cette exigence qu'il partage au prochain sommet de la Francophonie qui se tiendra en novembre prochain au Burkina Faso, de manière à ce que " la reprise de ce principe par les chefs d'Etats francophones fasse de la Francophonie la première communauté des Nations à garantir solennellement la liberté des journalistes. " Dans le langage et simple qu'on lui connaît et évoquant encore la douleur que lui procurait le lâche assassinat de notre confrère Jean Hélène, Omar Bongo a averti : " A Ouagadougou, on entendra parler ma grande gueule. "
En lui seul, ce signal fort peut déjà justifier toutes sortes de qualificatifs heureux pour marquer le bilan des travaux de Libreville. Mais on aurait tort de penser que dans la capitale gabonaise, un impressionnant groupe de journalistes francophones, sous la conduite d'une icône comme Hervé Bourges, sont venus renforcer les pouvoirs du journaliste en lui donnant un chèque en blanc. Et dans son allocution de clôture aux formes lyriques, Hervé Bourges a tenu à dénoncer les dérives des médias. " La presse n'a pas tous les pouvoirs. Elle ne peut s'imaginer détenir le pouvoir de juger ( ) Il n'est pas admissible que le journal s'érige en tribunal, que le journal joue à la fois le rôle du juge et du bourreau, prononçant la culpabilité et exécutant dans la foulée la condamnation, à la fois morale et sociale. "
Un diagnostic sans complaisance, valable autant pour les médias occidentaux que pour ceux du Sud, qui est en fait la conséquence, dans la plupart des cas, d'un manque de formation. Et c'est en cela que les organisateurs des assises de Libreville avaient vu juste, en retenant comme thème de discussions " Formation et perfectionnement des journalistes : bilan (1960/2000) et perspectives ". Dans un langage à la fois et lucide, les participants aux travaux de Libreville ont reconnu ce tableau sombre et " un peu décevant de quatre décennies de formation des journalistes qui viennent de s'écrouler ".
Structures dépassées
Le cas français, dernières statistiques à l'appui, traduit sans doute mieux ce constat d'échec , cet état d'urgence qui commande une thérapeutique de choc. " Sur le nombre de journalistes exerçant en France, seuls 13% seulement sont titulaires d'un diplôme d'une école de journalisme reconnue par la profession. " Cela ne veut certes pas dire qu'il faut vouer les autres aux gémonies parce que contribuant ipso facto à noircir la profession, puisque quelques cas de journalistes les plus brillants ont montré qu'ils n'avaient aucun diplôme. Mais Bourges l'a encore rappelé, " tout le monde n'est pas André Malraux ou Françoise Giroud ". Et si au Cameroun la proportion des journalistes " diplômés est bien plus importante que le pourcentage indiqué plus hautet qu'au sein des journalistes formés «sur le tas» on trouve des professionnels de qualité, il y a là manifestement un échec pour les structures de formation et un risque pour la manière dont ce métier est enseigné, donc pratiqué.
"Dans la résolution finale (voir par ailleurs l'extrait ci-contre), les participants ont reconnu que " si la formation et le perfectionnement au journalisme se sont développés de façon importante dans la plupart des pays francophones, force est de constater qu'aujourd'hui, en face des exigences, ils ne répondent qu'imparfaitement aux besoins. " D'ailleurs, ajoutait le document final, comme en regardant notre Esstic nationale, " après avoir joué un rôle majeur dans la formation de centaines de journalistes, certains centres sont aujourd'hui coupées des réalités professionnelles et se sont éloignés du terrain. Manque de professionnels formés à l'enseignement, manque de moyens techniques, insuffisance de crédits ont affecté leur capacité à s'adapter aux évolutions du paysage médiatique.
"Or, aujourd'hui plus qu'hier, " les populations ont besoin de journalistes conscients du rôle social de leur métier, au niveau de culture générale élevé, connaissant bien les conditions concrètes du traitement de l'information et de réalisation d'un journal écrit, parlé ou télévisé. Ces journalistes, irréprochables sur le plan éthique, doivent connaître parfaitement le cadre juridique dans lequel ils exercent leur métier, ce qui donnera les meilleurs atouts pour développer leur pratique dans des conditions d'indépendance et de liberté toujours meilleures. " Et ce n'est que dans ces conditions que l'Upf, qui se propose de réunir en urgence des bailleurs de fonds pour chercher une meilleure coordination des efforts en vue de ce vaste programme, pourra être fière de faire répercuter par les chefs d'Etat un nouveau statut pour le journaliste, débarrassé de l'épée de Damoclès qu'est la prison pour chaque délit de presse. Dans le même temps, cela dessine à grands traits les enjeux des prochains états généraux de la presse francophone que le Cameroun aura l'honneur d'accueillir, dans la même solennité qu'à Libreville, fin avril début mai 2004. En espérant, sans trop y croire hélas, que sa presse locale aura fait son grand toilettage pour servir de modèle aux centaines de confrères venus du monde francophone.
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