Alya Hamza
11 Novembre 2003
Sur tous les murs de Paris, l'affiche s'étale annonçant le succès du mois, le film de la semaine.
Une distribution éblouissante, un scénario enlevé, une excellente réalisation. Et, en grand, le nom du producteur, Saïd Ben Saïd, jeune producteur tunisien au talent désormais consacré par ses pairs.
Tais-toi ! a déjà fait un million d'entrées et en espère trois.
Saïd Ben Saïd revient des Etats-Unis où il commercialisait le film.
Il s'arrêtait quelques jours à Tunis où nous avions plaisir à le rencontrer pour vous.
Pour ce grand jeune homme brun aux lunettes rondes, à l'air d'intellectuel sérieux où traîne encore un parfum d'enfance, le cinéma n'était pas une vocation première.
Ingénieur de formation, il y est venu par goût du cinéma.
«Un goût qui m'a poussé à vouloir y entrer. J'ai donc commencé à travailler pour M6 où je m'occupais du service des acquisitions. C'est-à-dire que j'achetais des films à des producteurs et à des distributeurs.
Puis, j'ai franchi le pas et je suis passé chez un distributeur - UGC - chez qui j'avais pour rôle, cette fois-ci, de vendre des films à des chaînes de télévision. Plus ça allait, et plus j'avais envie de mieux connaître ce domaine». Sa formation scientifique le mène, cependant, à construire sa carrière avec rigueur et à explorer tous les aspects du secteur. D'UGC, Saïd Ben Saïd passe chez Polygram où il faisait la même chose, mais en mieux car là il s'occupait d'une filiale de vente et d'achat de droits de films. C'est là qu'il décide de devenir producteur. Et de revenir chez UGC qui, pratiquant tous les métiers du cinéma - exploitation de salles, distribution de films -, se lançait alors dans la production. Une production quelque peu différente du mythe américain où le producteur est souvent le cliché d'un monsieur au gros cigare entouré de créatures de rêve sur un yacht aux Caraïbes.
«Un producteur est quelqu'un qui cherche une histoire, la développe et trouve le metteur en scène adéquat. Une fois le scénario écrit et supervisé par ce metteur en scène, il se met alors en quête de financements». Qui finance le cinéma ? Existe-t-il des banques, des institutions spécialisées ?
Saïd Ben Saïd analyse avec rigueur une situation où il n'y a pas de place pour le flou artistique. «Les premiers bailleurs de fonds sont les télévisions cryptées ou hertziennes.
Elles achètent les droits de diffuser le film un an après sa sortie, et cela assure à peu près 50% du budget du film. Les distributeurs et les exportateurs de films assurent le reste.
Les banques ou les sociétés de financement spécialisées n'interviennent que pour le financement de la trésorerie».
Quant à lui, il commençait sa vie de producteur, il y a donc cinq ans, avec UGC.
C'était avec une première coproduction Total western d'Eric Rochan. Très vite, il enchaînait avec Loin de Téchiné, un film qu'il avait entièrement développé et produit cette fois-ci. Et qui connut un succès honorable pour un film d'auteur.
Puis UGC produit Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, et la question se pose : que faire après ce film ? Là, commence l'histoire de ce film qui est en train de devenir un grand succès : Tais-toi !
«Gérard Depardieu nous a amené le scénario. Et se proposa pour tenir le rôle de Quentin Montargis. Un rôle à l'opposé de son emploi habituel.
Très vite, nous avons constaté que le scénario n'était pas abouti.
Nous avons alors demandé une consultation à Francis Weber qui s'est pris au jeu : il a réécrit le scénario, en fait, il en a fait tout à fait autre chose. Et s'est proposé de le tourner.
Nous avons alors fait appel à Jean Reno pour tenir le rôle qu'aurait tenu, habituellement, Depardieu, puisque celui-ci avait choisi un contre-emploi.
Pour les seconds rôles, nous avons eu une pléiade de grands acteurs Dussolier, Michel Aumont. Et l'aventure a commencé».
Un tournage difficile car contrairement à ce que l'on croit on ne s'amuse pas toujours quand on tourne une comédie.
«Ce fut long et douloureux. Il faut beaucoup de précision et de concentration quand on tourne un film drôle.
Et de très nombreuses prises de vues pour arriver au résultat final. Le film connaît, aujourd'hui, un grand succès. Je ne sais pas s'il continuera sur cette lancée, mais nous espérons atteindre trois millions d'entrées. Il est, aujourd'hui, vendu partout dans le monde, sauf aux USA. Mais j'en reviens, et je sais qu'ils l'achèteront. Car contrairement aux autres, les Américains n'achètent un film que lorsqu'il est achevé».
Alors, ce deuxième grand succès d'UGC après Amélie Poulain amorce-t-il un regain d'audience du cinéma français, un peu terne jusque-là ?
«Moi, j'ai le sentiment qu'une partie du cinéma français est restée très tonique : c'est le cinéma d'auteur. Et si, aujourd'hui, il y a un sursaut, c'est du côté du cinéma commercial. Je pense que les films français qui s'exportent le mieux sont les films d'auteur. Car si les films commerciaux - qui marchent bien en France - résistent mal à la concurrence des films américains mieux calibrés qu'ils imitent, le film d'auteur, qui a une vision spécifique, en étant profondément français, tend vers l'universel. Et cela est vrai pour tout : plus on est enraciné dans sa propre culture, plus on a de chances de toucher tout le monde. Quant à moi, si j'aime le cinéma d'auteur, j'aime aussi travailler dans une logique d'alternance.
J'ai adoré travailler avec Techiné, comme j'ai adoré travailler avec Weber.
Je ne veux pas m'enfermer dans un genre. Ces deux versants du toit correspondent à la diversité du cinéma français».
A écouter parler Saïd Ben Saïd, on se rend compte que pour ce jeune producteur à l'esprit synthétique, à la logique rigoureuse, le cinéma n'est pas cet univers de paillettes et de trompe-l'oeil de faste et d'apparat que propose la légende. Producteur des nouvelles générations, il construit une démarche structurée, une approche scientifique nourrie d'une réflexion ouverte et d'une constante remise en question.
Ce qui ne l'empêche pas de s'amuser, la preuve ? Son prochain film sera l'adaptation de Lucky Luke, le célèbre «lonely cow-boy». Et la vedette incontestée en sera «Ma Dalton», la terrible mère, incarnée, c'est décidé, par Marthe Villaconga.
Tournage prévu en janvier prochain.
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