La Presse (Tunis)

Tunisie: «La main à la pâte» : un Nobel dans la classe

Mounira Aouadi

11 Novembre 2003


«On fait une science avec des faits comme on fait une maison avec des pierres, mais une accumulation de faits ne fait pas plus une science qu'un tas de pierres n'est une maison. Il faut un principe unificateur». (Henri Poincaré)

La didactique des sciences en milieu scolaire a été introduite à l'école primaire depuis un certain stage de formation à Belfort dans le cadre d'un échange culturel entre la France et la Tunisie pour une pédagogie sans frontières. C'était en 2000.

Cette opération de développement des sciences à l'école primaire est appelée «la main à la pâte», lancée en 1996 à l'initiative du professeur Georges Charpak, prix Nobel de physique en 1992, dont la démarche privilégie la construction des connaissances par l'exploration, l'expérimentation et la discussion.

Mme Latifa Chaker, inspectrice principale de l'enseignement primaire en langue arabe, circonscription de Sidi El Béchir, ne cesse depuis de traduire des ouvrages se rapportant à la didactique de «l'éveil scientifique tout en essayant d'instaurer une stratégie d'adaptation se référant aux programmes et aux directives scientifiques nationaux». Explication.

«"La main à la pâte" que je tente d'adapter à la réalité de l'enseignement en Tunisie est une pratique qui tend à rénover l'enseignement des sciences à l'école primaire en mettant les enfants en position d'expérimentation, d'observation, d'interrogation, de raisonnement et de manipulation tout en les ouvrant à la réalité et à la beauté du monde qui les entoure et à son intelligibilité. En outre, la pratique d'activités scientifiques en classe contribue à la maîtrise des langages qui répondent aux attentes de la société et des parents, et constitue surtout une priorité de l'éducation. Dans ce contexte et tout au long de l'observation, de l'expérimentation, de l'investissement, l'enfant apprend à chercher le mot, la forme verbale ou les structures du langage qui peuvent lui permettre de mieux communiquer ses observations et ses déductions. "La main à la pâte" contribue à l'enrichissement de la langue orale et écrite : à l'oral, elle incite l'échange autour des observations, des hypothèses, de la problématique, du dispositif expérimental

Acquis indéniables

Plusieurs élèves ayant des difficultés de communication ont pu ainsi s'exprimer aisément et surmonter leurs difficultés au cours d'activités scientifiques en manipulant, en expérimentant et en s'impliquant dans des travaux communs. Quant à l'écrit, le besoin d'extérioriser sa propre pensée fait en sorte de repérer les zones d'ombre et pousse l'élève à mieux chercher ses mots et à mieux les formuler afin de bien synthétiser, formaliser et favoriser la communication sous forme graphique».

C'est ainsi que dans ses recherches et ses tâtonnements pour faire parvenir ses idées à l'autre, l'enfant devient de plus en plus performant. Une fois la forme verbale, le mot technique injectés, il pourra les retenir plus facilement et les intégrer dans son acquis.

«Cependant, tout en voulant me lancer dans cette aventure, selon l'expression favorite de Charpak, je me suis heurtée à la réalité de nos programmes officiels, car nous n'avons pas le même système éducatif qu'en France, à savoir l'horaire imparti aux matières scientifiques (45 minutes), la surcharge du programme scolaire, le matériel didactique, les locaux. Il fallait donc former des maîtres pour la mise en pratique de cette opération, les pousser à prendre en charge leur propre formation pour que la manipulation de l'ordinateur, de l'internet, les mette en contact direct avec le site de "La main à la pâte".

Pendant les journées de formation pédagogique, nous avons travaillé ensemble en mettant réellement la main à la pâte.

Notre persévérance donne déjà ses fruits. Des équipes se sont formées, des thèmes élaborés, des fiches techniques réalisées, des synthèses arrêtées et des maîtres chargés de présenter leurs travaux suivis de discussion pour, ici, rectifier le tir, là, cibler l'action. Des vidéos ont été réalisées qui sont autant de miroirs pour évaluer le chemin parcouru et quel degré notre objectif initial a atteint. Dans les vidéos, on voit des enfants de 11-12 ans penchés sur leurs travaux, un oeil dans l'objectif du microscope, l'autre sur le cahier d'expériences, notant leurs observations, élaborant des hypothèses, posant des questions, manipulant un aliment pourri, essayant de traquer le staphylocoque, cause de cette pourriture, tels de petits scientifiques à la découverte du monde qui les entoure. Leurs mains, qui ressemblent à celles d'un chef d'orchestre, ne font qu'interpréter des signes portés au tableau, les problématiques, les hypothèses, leurs interrogations et leurs recherches élaborées, bien évidemment, par eux-mêmes.

Le maître synthétise alors tout le travail fait en groupe. C'est cela "La main à la pâte". Tout le monde y participe».

Nos enfants, de futurs Einstein ? Le voudrions-nous ? Notre voeu serait que cette expérience soit généralisée pour que l'école soit réellement un lieu de vie.

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