Le Journal de l'Economie (Dakar)
Mbaye Thiam
3 Novembre 2003
interview
Dakar — La capitale sénégalaise a abrité du 27 au 29 octobre un atelier sur la dimension-genre dans les accords de partenariat économique UE-ACP.
La rencontre a été organisée par l'ONG panafricaine Aide Transparence, spécialisée dans l'analyse des politiques sociales en coopération avec d'autres organisations. Son directeur Jacques Habib Sy revient ici sur les objectifs de la rencontre, les conséquences des accords de partenariat économique UE-ACP sur l'économie africaine et particulièrement sur les femmes et les pauvres. Il insiste en outre sur la nécessité de faire circuler l'information au profit des négociateurs africains et de l'opinion publique entre autres.
Quels étaient les objectifs de la rencontre ?
Les objectifs de la rencontre, c'est d'abord de bien nous rassurer d'abord que nous avons une bonne compréhension de ce que ces accords impliquent. Ensuite de faire en sorte que ces organisations de la société civile en coopération avec des partenaires internationaux et régionaux, y compris avec les autorités de la Cedeao, puissent commencer à débattre des stratégies les plus aptes à permettre aux pays africains et de mieux aborder ces accords de partenariat économique. Je dois vous dire que ces négociations ont techniquement commencé, mais suivant un agenda qui va aller s'accélérant, et la rencontre prend place à l'intérieur d'un contexte caractérisé par l'échec des négociations de Cancun.
N'oublions pas qu'au-delà de l'échec de Cancun, une tentative de la part des pays des pays développés, particulièrement l'Union européenne, les Etats-Unis, le Japon et le Canada, d'obtenir à travers des accords de partenariat (multilatéraux) ou régionaux ce qu'ils n'ont pas obtenu à Cancun. Je dois aussi ajouter, en ce qui concerne les pays membres de la Cedeao, qu'il semble qu'on se trouve dans une dynamique grosse de dangers parce qu'on n'est pas certain que les positions défendues par les pays membres de la Cedeao puissent être en ligne avec les positions défendues à Cancun par les pays ACP. Voilà, les problèmes auxquels nous allons avoir à faire face.
Nous avons commencé à en discuter ici, nous voulons également nous assurer que la dimension-genre soit pleinement prise en compte dans ces accords de partenariat économique parce que certaines clauses de ces accords de partenariat vont avoir des conséquences extrêmement importantes sur les femmes travailleuses, sur les femmes agricultrices, sur des femmes qui sont dans des filières comme le karité et le coton.
Mais il fallait aussi voir dans quelle mesure nous pourrions nous rendre plus utile à la cause que la Cedeao entend défendre au sein de ces accords c'est-à-dire la cause des peuples africains. Il ne faut pas que ces accords portent gravement atteinte non seulement à la souveraineté de ces Etats mais également atteinte au droit économique des peuples.
Nous sommes allés dans les détails en ce qui concerne les points de convergence et de divergence entre les pays ACP et l'Union européenne. Nous avons en particulier établi les points de divergence en ce qui concerne les accords sur les services, sur les subventions, sur un certain nombre de sujet qui sont d'une extrême importance, compte tenu du contexte post Cancun dans lequel nous nous trouvons.
Maintenant les deux questions-clés qui sont entrain d'émerger sont, d'une part, de voir dans quelle mesure ces accords portent ou ne portent pas atteinte aux intérêts des femmes de la sous-région, des femmes des pays membres de la Cedeao. Et dautre part, de voir dans quelle mesure ces accords ne remettent pas en cause la sauveraineté des Etats, et n'introduisent pas par la petite porte les clauses qui ont été refusées au niveau de l'Organisation mondiale du commerce.
Je dois ajouter que certains d'entre nous qui avons déjà fait des études sur les documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP) avons observé que la plupart des clauses que l'OMC voudrait mettre en ouvre en ce qui concerne la libéralisation totale des économies d'ici douze ans, ont trouvé déjà un début d'application à travers les DRSP. Que soit du point de la libéralisation, des privatisations ou du point des accords de libre-échange. Toutes ces questions sont parfaitement prises dans les DSRP et les organisations internationales financières telles la Banque mondiale et le FMI n'ont trouvé aucune résistance à l'application de ces clauses.
Il se pourrait très bien tout le bruit autour du coton, de l'échec de Cancun ne corresponde pas à l'état actuel des relations entre les Etats africains et les pays développés, l'Union européenne en particulier. Il ne faut pas perdre de vue que les clauses que nous avons dans les DSRP engagent les pays africains dans le processus de privatisation, dans l'emprisonnement des tentatives de développement engagées par les pays de la sous-région par les forces du marché.
Comment analysez-vous ces accords de partenariat économique ?
Les accords de partenariat économique (APE) engagent, d'une part, les Etats à rendre compatibles avec les règles de l'OMC les accords qu'ils passent avec l'Union européenne. Comme vous le savez, ce sont des accords de type préférenciel qui permettent à un certain nombre de pays africains de pouvoir commercialiser leurs produits sans avoir à passer par des tests extrêmement durs pour accéder au marché européen et vice-versa.
Malheureusement, ces tests préférenciels n'ont pas donné les résultats escomptés et donc nous sommes dans une situation où l'Union européenne est en train de remettre en question ces accords. En conséquence, il faut que dans une période de douze ans, 90% de tous les produits commercialisés ou exportés par les pays africains soient soumis aux nouvelles règles de l'OMC. Or, sur ce point précis, il semble que c'est une lecture assez restrictive qu'en a faite l'Union européenne puisque nul n'a dit qu'il faudrait qu'un tel volume de capacités d'exportation puisse être soumis à de telles restrictions sur une si courte période de temps.
Donc, un des points de divergence qui se fait jour, c'est le rythme auquel les pays africains et l'ensemble des pays ACP pourront se soumettre à de telles conditions. Par ailleurs, toutes ces questions relèvent des capacités de production.
Et quelles sont à l'heure actuelle les capacités de production dont disposent les pays africains pour relever la part extrêmement insignifiante qui est la leur, c'est-à-dire-à dire moins 1,8% du commerce mondial ?
L'autre question, c'est que les pays africains sont retournés dans une période de post-ajustement mais qui continue de s'éterniser, il y a des souffrances extrêmes qui sont faites aux masses, aux populations pauvres qui continueront de souffrir pendant très, très longtemps encore. Car les DSRP, au lieu de d'arrêter la pauvreté, au contraire sont en train de l'aggraver. On le voit avec l'inflation, les taux de croissance totalement irréalistes et surtout avec un nouveau type de pauvreté qui montre la misère extrême dans laquelle se trouvent les populations.
Vous semblez craindre un impact négatif sur les femmes et les personnes pauvres. Quelles en sont les raisons ?
Ma crainte s'exprime non pas seulement sur les femmes et les personnes pauvres. Mais avant cela, il faut s'attarder sur la structure de nos importations et de nos exportations. Il est plus que probable que les produits venant de l'Union européenne disposeront d'un avantage sur les produits locaux car ce sont des produits qui sont pour la plupart subventionnés. Ne l'oublions pas. Et en conséquence, je crains une aggravation du déficit de la balance commerciale des pays de la zone. Ça c'est une première chose.
L'autre chose, c'est qu'il y aura certainement des secteurs de l'économie qui vont souffrir. Prenez par exemple le secteur des poulets, des ailes de dinde qui sont en train de circuler en provenance de l'Union européenne. Leur importation massive est en train d'appauvrir et d'envoyer au chômage beaucoup d'entrepreneurs et de travailleurs qui étaient dans ce secteur.
Vous prenez le secteur de la pêche, c'est un secteur encore beaucoup plus important puisque le poisson était la seule denrée que les pauvres pouvaient utiliser pour satisfaire leurs besoins en protéines. Mais même cela est mis en péril de façon fondamentale par les pratiques prébendières au large de nos côtes, dans des pays qui n'ont aucun moyen de surveiller leurs eaux territoriales. A ce rythme, on ne voit aucun secteur qui sortira indemne de la mise en ouvre de ces accords.
Alors la question qui se pose fondamentalement, c'est de savoir si les pays africains membres de la Cedeao vont continuer à défendre les mêmes positions et à s'aligner aussi au consensus qui était dégagé au niveau des pays ACP et africains. Où est-ce qu'il y aura une rupture significative par rapport à ces engagements-là-là ?
La deuxième question, c'est encore une fois notre exrême inquiétude de voir les accords relatifs aux DSRP à travers la libéralisation outrancière dont ils se font les instruments ainsi qu'à travers les cycles de privatisation et le commerce. Tout ceci va nous conduire à mettre en ouvre des accords sous-régionaux qui, finalement, n'auront pas été entérinés au niveau où nous pensions qu'ils auraient du être entérinés. Donc ceci va impliquer que les DSRP, ou plus exactement, les instances bilatérales ainsi que les mécanismes mis en place par les institutions financières internationales vont devenir les lieux privilégiés où va se négocier notre avenir et l'avenir du commerce des pays africains. Et vous souhaitez également des mesures spécifiques en faveur des femmes .
Justement parce que dans certains pays, les femmes constituent plus de la moitié de la population générale. D'ailleurs, on peut retenir, au moins en Afrique de l'Ouest, qu'elles constituent 54% de la population. Par conséquent, au-delà de l'équité sociale, c'est une question de bon sens parce que quand vous mettez dans une situation difficile plus de la moitié de votre population concernant l'accès aux services de base, aux opportunités, vous portez un rude coup à votre économie.
Et puis, il ne faut pas oublier que dans le secteur informel, les femmes jouent un rôle de plus en plus prépondérant, dans le commerce en particulier, et elles sont elles-mêmes devenues des chefs de famille qui sont responsables de la vie de plusieurs enfants, de plusieurs adultes au niveau de chaque cellule familiale. Par conséquent, toute cette frange sociale dite informelle va certainement souffrir de la mise en ouvre de tels accords.
Vous craignez donc que les négociateurs que les négociateurs africains ne prennent pas assez en compte la dimension-genre dans les négociations avec les Européens ?
Je pense qu'ils l'ont reconnu à travers différentes déclarations. On ne peut pas dire, en règle générale, que nos gouvernements sont véritablement conscients de la nécessité de faire en sorte que l'égalité dans l'attribution des services et des opportunités et l'utilisation des ressources nationales entre hommes et femmes deviennent un processus plus équitable.
Mais, je crois que c'est une question de temps, mais aussi que le temps nous est compté. Il faut craindre que les femmes qui font parties des segments de la population les plus vulnérables ne soient pas laissées pour compte et souhaiter qu'elles puissent jouer véritablement leur rôle dans le développement du commerce, dans l'augmentation des capacités de production au niveau national comme au niveau sous régional.
Quel type de partenariat devrait donc exister entre l'Europe et l'Afrique ?
Un partenariat dans lequel les deux partenaires trouvent leur compte. Il ne faut pas que ce type de partenariat qu'on semble vouloir nous imposer à travers les accords UE-ACP nous projette violemment dans la libéralisation des échanges, dans la privatisation de nos moyens de production, qui finalement nous laisseraient beaucoup plus pauvres que nous l'étions avant leur mise en ouvre.
D'autre part, il ne faudrait pas que ces accords aussi nous proposent moins que ce nous avons à l'heure actuelle, il ne faut pas que ce soit de la monnaie de singe.
Quelles stratégies faudrait-il donc adopter pour atteindre ces objectifs ?
Nous avons une stratégie basée sur la recherche, d'une part, parce que nous avons vu qu'il y a beaucoup de gap, beaucoup de trous dans la recherche qu'il faut combler certainement. A cet effet, nous voulons cibler, dans le domaine du plaidoyer, de façon presque individuelle, les négociateurs qui vont prendre une part active aux négociations sur les APE.
D'autre part aussi, nous avons pensé qu'il était important de faire circuler l'information dont ces négociateurs et l'opinion publique ont besoin. Donc, nous allons nous atteler à utiliser les résultats de nos recherches pour pouvoir mettre l'information fraîche, de terrain dont nous disposons au profit de tous ceux qui sont impliqués un titre ou à un autre dans ces négociations.
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