Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Violence dans le mouvement " Navétane " : Comprendre et prévoir

par Moulay Idris Diouf Sociologue

12 Novembre 2003


analyse

C'est un fait que depuis 1989, date repère et significative dans la conscience collective des Sénégalais, s'opère une prise en conscience des phénomènes de violence et que, corrélativement, s'effectuent des actions sur eux. Sans résultat significatif. Mais en fait, qu'est-ce que la violence ? Existe-t-il une relation causale, c'est-à-dire de cause à effet, entre le Navétane et les phénomènes de violence ? Existe-t-il une spécificité de la violence navétane ? Autant de problématiques auxquelles nous allons tenter de répondre.

La classification des théories de la violence s'opère en trois rubriques :

1. Les approches anthropologiques ;

2. Les conceptions sociologiques ;

3. Les philosophies de la violence.

Comment les unes et les autres interprètent et analysent le phénomène ? Les approches de l'anthropologie s'efforcent de définir l'homme comme un animal intelligent, social doué d'instrumentation technique, un omnivore dans le sens large, de moins en moins limité à un territoire déterminé. D'après cette théorie, l'homme est naturellement agressif. Son évolution technique et sociale, la constitution de groupes sociaux antagonistes, tout cela démultiplié son agressivité et fait de lui un animal qui doit survivre dans des conditions difficiles. Cette théorie recoupe celle de l'éthologie.

L'éthologie se base sur l'étude des comportements animaux dans leur milieu endogène pour extrapoler les résultats à l'homme modifié par son univers culturel qu'il s'est créé. Il y a bien là un instinct d'agressivité chez l'homme que le progrès et le raffinement des instruments de mort ont rendu dévastateur et destructeur. La faillite des systèmes de régulation instinctive y a joué également un rôle important.

Procédant autrement, les études physiologiques ont abordé les phénomènes de violence sous l'angle neurologique et biochimique. La psychologie a établi une relation entre frustration et violence. Dans le même registre, la psychologie a étudié la soumission à l'autorité et les liens entre violence et facteurs d'environnement. En psychanalyse, Freud a établi l'hypothèse d'une pulsion intériorisée, c'est-à-dire tournée vers l'intérieur, qui expliquerait l'autodestruction (le suicide, par exemple). Cette pulsion tournée vers l'extérieur, c'est-à-dire extériorisée, deviendrait facteur d'agression, de violence, de destruction.

Des conceptions sociologiques établissent des liens entre violence, politique intérieure et organisation sociale. Des recherches historiques et sociologiques ont établi que la privation relative est la cause déterminante de la violence : la violence se développe lorsque l'élévation des aspirations n'est pas accompagnée par une élévation comparable de satisfaction espérée (la théorie de la courbe en J). D'autres lient la violence entre changement rapide et modernisation. Les conceptions systémiques, généralement, interprètent la violence comme un effet de désagrégation du système face aux contraintes internes ou externes.

Une pluralité de phénomènes

Les philosophies de la violence, quant à elles, font place à la violence en considérant celle-ci comme inséparable de l'affirmation et de l'évolution de l'être. " L'être est vie et la vie ne va pas sans déchirement, ni affrontement, qu'il s'agisse de l'affrontement mutuel entre les vivants dans la lutte pour la survie ou de celui des volontés ". Jean-Paul Sarte a souligné que c'est le rapport à autrui dans l'affrontement ou la confrontation des désirs qui engendre la violence. Le constat général, après ce bref survol historique anthropologique, sociologique, philosophique établit que les sociétés humaines ont des prédestinations à la violence.

Au demeurant, aujourd'hui, nous constatons que les sociétés démocratiques sont les plus exposées à ces phénomènes de violence et se prêtent à des mécanismes de contrôle pour rechercher l'auto stabilité face à des contraintes et des techniques de plus en plus sophistiquées. Les autres sociétés pratiquent de la violence sans aucune forme de procès. La violence n'est pas loin Comment ne se trouverait-elle pas, dans le désarroi ambiant, des occasions croissantes de se manifester, ou les nouveaux prétextes s'ajoutent aux raisons les plus immémoriales ?

Mais en fait, qu'est-ce que la violence ? Nous pouvons y répondre maintenant. La violence est la perturbation ou le dérèglement d'un système, une action destinée à porter atteinte à une personne, dans son intégrité physique, psychique et dans la dépossession de ses biens.

Le phénomène saisi, compris, appréhendé dans sa globalité, a-t-il une spécificité au Navétane ? Vaste problématique, mais tentons de redéfinir le Navétane, un concept sur-déterminé, chargé de symboles et porteur de signes. C'est un segment de la vie sociale en tant qu'il s'enracine dans une réalité sociologique, c'est-à-dire le quartier, et qui remplit des fonctions plurielles : unité de la vie sociale, unité de la vie quotidienne, unité d'usage, unité de consommation et enfin unité de relations.

Une pluralité de phénomènes -je veux dire que le navétane est phénomène-, une pratique sociale de loisirs, des normes d'apprentissage et enfin une organisation avec des structures spécifiques se sont mis en place grâce à une action multiforme. Nous nous en réclamons tous et chacun de nous proclame un vécu en projetant sur lui nos aspirations et nos nostalgies. Tous peuvent, dans le quartier, s'approprier cet espace qui leur est proche. C'est cet équilibre entre différentes catégories de personnes qui définit le Navétane. L'équilibre se rompt et se rétablit pendant chaque période marquée par l'intensité d'échanges. Pendant la période de rupture, la période est caractérisée par la rareté voire la pauvreté des relations.

Défi à relever et à gagner

Oui, le Navétane est un mouvement de relations sociales. Autrement dit, c'est un mouvement social qui a ses caractéristiques propres. Vous comprendrez aisément, par conséquent, que la défense du Navétane, de sa survie, de son autonomie, n'est pas une défense égoïste liée à des intérêts de groupe. C'est la défense d'une possibilité de participation sociale pour des milliers de Sénégalais. Au Navétane, sont liées les relations inter-familiales et par les possibilités d'invitation et de participation, une certaine ouverture vers l'extérieur, d'autres horizons, d'autres quartiers.

C'est un point sur lequel nous ne serons pas tous d'accord. Notre objet est lié à une pratique sportive ancienne, le football. Mais ce n'est pas essentiel, car le Navétane a une essence une et immuable que l'on pourrait caractériser, une fois pour toutes et partout. La pratique du football procède d'une politique à courte vue, car la nouvelle unité de vie, telle qu'elle se dessine, a besoin des services sociaux, d'équipements culturels, tout un réseau de micro-équipements au niveau du quartier. Le sentiment qui se dégage est que le Navétane veut tout faire ou presque. Nous ne le pensons pas.

En fait, nous sommes d'avis que, par rapport à l'ensemble des problèmes que se posent nos quartiers, notre jeunesse, le Navétane doit agir, réagir. Entre les possibilités multiformes du mouvement et les politiques sectorielles initiées par l'Etat ou les collectivités, les Ong, là ou des problèmes d'emploi et d'aménagement urbains se posent, il y a bien une problématique que le Navétane doit pouvoir résoudre. Et la violence constitue un défi à relever et à gagner. Chacun projette sur lui ses aspirations et ses nostalgies, écrivions-nous plus haut. C'est surtout au niveau des zones que se manifestent les tendances diverses. C'est là que les groupes, les associations vont s'opposer et s'équilibrer dans une vie complexe avec leurs dynamismes propres.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Sud Quotidien. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Sénégal

Rubriques