Par La Rédaction
12 Novembre 2003
interview
El Hadj Faye fait partie des pionniers du mbalax sénégalais. Ses titres phares comme Samina, Boubou ngary, ont fait bouger bien des mélomanes. Ce chanteur qui a connu ses heures de gloire dans les années 80 est de la race de ces artistes au talent réel. Mais l'homme a jusque-là connu une carrière en dents de scie avec des sorties en demi-teinte sur le marché local. En première ligne des affaires de plagiat, qui ont secoué le show-biz local ces dernières années, figure celle qui l'a opposé à Viviane Ndour. Dans l'entretien que nous avons eu, l'artiste qui marque son retour après un long séjour en Europe revient, entre autres, sur cette affaire, sur le milieu de ses camarades artistes, miné par des querelles intestines.
Que reste-t-il aujourd'hui de l'affaire de plagiat qui vous amena à faire un procès à la chanteuse Viviane Ndour ?
Je préfère ne plus parler de cette question. Cela dit, tout individu a le droit de se battre pour réclamer ses droits. Tout le monde sait comment cette affaire s'est terminée (Ndlr, la justice a donné raison à El Hadj Faye contre Viviane Ndour). Je me dis que la scène musicale sénégalaise regorge de chanteurs talentueux mais Viviane a choisi de reprendre une de mes compositions. Et c'est tout à mon honneur. Seulement, si elle avait emprunté la voie légale nous n'en serions pas à cette extrémité, c'est-à-dire le procès. Par exemple, Viviane a une fois repris un de mes titres en respectant la procédure légale. Pourquoi alors cette fois ci a-t-elle refusé de s'y plier ? La moindre des choses aurait été qu'elle m'avertisse au moins de son désir d'interpréter une oeuvre de mon répertoire. D'ailleurs, la première fois qu'elle l'a fait, je ne lui avais réclamé aucun sou. Malheureusement, elle ne m'a même pas eu la prévenance de m'adresser ne serait-ce qu'un petit remerciement en mentionnant cette reconnaissance sur la jaquette de l'album. Nous devons veiller à entretenir de bonnes relations entre nous artistes.
Le tribunal a condamné Viviane à vous payer cinq millions de francs. Etes-vous rentré dans vos fonds?
Ces cinq millions ne m'intéressent pas. C'est le respect des textes qui m'intéresse. Encore une fois, si Viviane m'avait parlé à temps, on n'en serait pas là.
Depuis lors vous ne vous êtes pas rencontrés?
Maintenant qu'elle jouit de mon oeuvre, elle n'a plus mon temps.
Vous criez victoire alors que l'autre partie a interjetté appel
Qu'importe! Ce dont je suis sûr, c'est que le procès ne pourra tourner qu'en ma faveur, étant entendu que je suis le premier musicien à avoir produit et déclaré au Bureau sénégalais du droit d'auteur (Bsda) le titre Samina.
Vous semblez oublier qu'il y a un certain Mademba Diop qui réclame lui aussi la vraie paternité de l'oeuvre
Si je vous disais que je ne pourrais pas reconnaître ce Mademba Diop, certainement que vous ne croirez pas. Mais c'est vrai je ne le connais pas. Pour ce qui est de sa prétention, le plus simple serait de lui demander les preuves de l'existence de son produit. Je veux dire qu'il n'y a à ma connaissance dans le marché, que le Samina que j'ai signé, et celui repris par Viviane. Mademba Diop, connais pas, ni physiquement ni musicalement.
Il vous faudra, semble-t-il, encore de la patience pour empocher les cinq millions que la justice a condamné Viviane à vous payer
Ecoutez, encore une fois ce n'est pas l'aspect pécuniaire qui m'intéresse dans cette affaire. Ce qui m'a révolté, c'est l'ingratitude et la suffisance dont celle qui m'a plagié a fait preuve.
Cette situation fait penser aux rapports complexes entre artistes. Comment appréciez-vous cette question?
Je suis mal placé pour parler de tel ou tel autre artiste. De façon globale, il n'y a pas de rapports spécifiques entre nous autres artistes. Ma conviction profonde est qu'il est chimérique de parler de fraternité artistique. Du moins pour l'instant. Car si tel était le cas, la musique et l'art sénégalais en général n'en seraient pas à ce stade. Notre univers, on a beau dire, reste gangrené par des rivalités mesquines, l'absence de solidarité, des querelles de leadership Et pour ne rien arranger, les rapports sont peu sincères entre musiciens en particulier. Ceux qui ont eu la chance d'être du bon côté obstruent, pour la plupart, le chemin à ceux qui se débattent pour se faire un nom. Le mieux pour nous est de réunir en syndicat pour défendre nos intérêts.
Voulez-vous dire qu'il n'y a pas un artiste avec qui vous entretenez des relations particulières?
J'ai des rapports amicaux avec tous mes collègues artistes. Ces rapports sont très bons rapports avec Omar Pène mais aussi et surtout avec Thione Seck. Thione est le seul artiste qui avait pris la peine de s'enquérir de mon état de santé alors que j'étais en soins intensifs à l'hôpital Principal.
Vous parlez de syndicat alors qu'il y a l'Association des métiers de la musique (Ams) qui cherche à rapprocher les artistes.
J'en ai entendu parler. Mais vous savez, mon retour d'Italie a été précipité par l'état de santé précaire de ma mère. Pour le moment j'ai mis toutes mes activités musicales en veilleuse. Je n'ai pas encore eu la chance de me rapprocher de cette structure. L'Ams est une bonne initiative. Et elle devrait bien répondre aux attentes des artistes parce que son président, Aziz Dieng, ne se lance jamais dans des projets qui n'ont pas d'avenir.
Le Bsda a initié la politique des hologrammes pour lutter contre la piraterie. Pour avoir longtemps vécu en Europe, comment appréciez-vous cette initiative ?
Elle est excellente. Seulement, vous ne pouvez pas imaginer l'ampleur de ce phénomène de la piraterie. Figurez-vous que la plupart des oeuvres musicales sénégalaises et africaines sont systématiquement reproduites et commercialisées en compact-disc à Naples, en Italie. Cela porte énormément préjudice aux créateurs.
El Hadj Faye avait disparu de la scène sénégalaise. Qu'est-ce qui explique cette longue éclipse ?
Je suis parti du Sénégal, il y a deux ans trois mois environ. C'est la structure Africa Productions qui m'avait proposé une tournée de promotion de l'album Djirim en Europe. J'ai eu par la suite à décrocher des contrats aussi bien en Italie qu'en Allemagne et qu'il me fallait honorer. C'est ce qui explique mon absence de la scène musicale sénégalaise.
Vous voulez dire que durant tout ce temps resté en Europe, vous n'avez eu autre activité que la musique
Effectivemment, je me suis plus investi dans la musique. J'ai eu à faire beaucoup de tournées. Je me suis produit aussi bien en soirée qu'en play-back. J'ai aussi tenu des ateliers avec des artistes rencontrés sur place. C'est vous dire que je me suis bien occupé pour et par la musique. Il m'arrivait souvent d'aller rendre visite à des compatriotes résidant en Europe. Les Sénégalais sont très solidaires quand ils se retrouvent à l'étranger.
D'aucuns, intrigués par cette longue absence déduisaient qu'El Hadj Faye s'était tout bonnement transformé en modou-modou
En fait l'expression modou-modou n'est qu'un concept, de sorte qu'aussi bien le businessman que le simple travailleur peut être appelé modou-modou. On a beau être artiste et se rendre en Europe pour promouvoir un album, mais on ne peut se limiter aux seules prestations artistiques. La vie est très dure. Ce constat est quasi universel. Donc il m'arrivait de mener des activités commerciales pour subvenir à mes besoins. «Kër ndey amul, kër baay amul kër téranga am». En d'autres termes, les relations affectives sont certes intéressantes, mais la loi de l'intérêt demeure.
Les artistes en général produisent des cassettes à un rythme assez régulier, El Hadj Faye par contre se retrouve des fois sur le marché à l'improviste. Comment expliquez-vous ce déphasage?
Je me dis que quand je dois mettre un produit sur le marché pour parler à mes compatriotes, il faut que ceux-ci puissent en tirer profit. Au-delà de l'aspect ludique, une cassette musicale doit pouvoir éduquer et amener les populations à adopter des comportements citoyens. Je ne me gêne guère d'éteindre mon poste de radio dès que j'entends des chansons vides de sens. Malheureusement, la plupart des artistes se laissent aller à la facilité. Les gens se focalisent sur les rythmes endiablés («na khoumbou té daganerek ») au détriment de l'éducation et de la promotion de nos valeurs culturelles. Une situation due au fait que si certains artistes se montrent trop pressés et veulent coûte que coûte gagner beaucoup d'argent, d'autres par contre se sentent suffisants. Par orgueil, ils ne cherchent pas à s'attacher les services de paroliers pour avoir des textes sensés. J'ai la chance d'être né griot et de faire de la musique. Une proximité qui me rapporte assez dans mes productions.
Vous êtes un des pionniers du mbalax sénégalais, jouit-il des retombées de son art?
Alhamdoulilahi, je rends grâce à Dieu. Je ne me plains pas. Je gagne assez bien ma vie. Et c'est là l'essentiel. «Yakamtiwou ma dara. Lou jot rek yomb». En somme, je ne suis pas pressé et je m'en remets à Dieu.
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