Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Marche contre les violences politiques : la société civile veut s'affirmer entre les menaces de récupération

Sébastien Comparet

12 Novembre 2003


La manifestation prévue par la société civile aura bien lieu, malgré les rumeurs. Mais on s'inquiète dans ses rangs qu'elle ne devienne l'objet de tentatives de récupération. Des craintes qui se sont fait jour depuis que la Cap 21 a choisi de marcher demain, jeudi, après avoir annulé sa manifestation prévue ce mercredi.

La marche de la société civile ne sera pas annulée. C'est ce que rappelle avec force Babacar Diop, président du Conseil des Ong d'appui au développement (Congad) et membre du Bureau du Collectif des organisations pour la société civile. Il tient à marteler que "les rumeurs distillées sur un nouveau report sont soit dues à la confusion, soit à une intoxication orchestrée par des forces gênées par la crédibilité de la société civile", celle-ci étant la seule à posséder "un ancrage social naturel". Le Cpc avait, en effet, demandé son annulation, argumentant par le fait qu'il n'était pas nécessaire de multiplier les marches en plein mois de ramadan. Passant outre les demandes politiques, le cortège partira donc demain à 14 h 30 de La Poste de Médina, pour finir au ministère de l'Intérieur vers 17 h. Les mots d'ordre de la mobilisation de "tous les citoyens, toutes les citoyennes et tous les démocrates", demeurent inchangés. Il s'agit de condamner les violences politiques et l'impunité des criminels, ainsi que de demander la lumière sur l'affaire Talla Sylla et la sécurité des Sénégalais.

Le Collectif des organisations pour la société civile tient parallèlement à réaffirmer son indépendance politique. En effet, "il ne mène campagne ni pour ni contre une quelconque structure partisane. Son combat est pour la démocratie, la justice sociale, le développement intégral". Dans un communiqué, ce collectif affirme que "les pancartes et les banderoles le jour de la marche seront celles de la société civile sénégalaise". Une manière ferme de rappeler que celle-ci est à l'initiative de cette marche, et de préciser dans quel but elle demeure organisée, comme pour prévenir toute tentative de récupération politique. Car il existe un risque de récupération. Ainsi, comment caractériser la décision du report de la "grande marche nationale" en soutien au président de la République, initialement prévue ce mercredi ? Ce report survient avec les réserves émises par plusieurs partis de la Cap 21, dont en particulier And Jëf et la Ld/Mpt. Le Parti démocratique sénégalais s'est sans doute retrouvé un peu seul dans sa volonté de marquer un grand coup, avec la venue programmée de très nombreux Sénégalais issus des régions. D'un autre côté, tout ne semble pas réglé concernant la marche de demain, jeudi. La société civile a choisi de la maintenir, la Cap 21 d'y "concentrer tous ses efforts". De fait, la mobilisation sera conjointe. Il y aura la politique, et également la société civile. Ce qui laisse présager les pires craintes de récupération politique d'un mouvement citoyen. Pourtant, dans un communiqué du 26 octobre, le Collectif des organisations de la société civile contre les violences politiques avait tenu à marquer sa détermination "pour faire aboutir cette marche au travers de laquelle elle exprime son autonomie vis-à-vis de l'ensemble des acteurs politiques". Le principe de la marche paraissait dès lors sans ambiguïté possible. Celle-ci appartient à la société civile et non un quelconque mouvement politique.

Seulement les choses ont changé. Depuis le succès de la marche du Cadre permanent de concertation le 6 novembre, la coalition mouvance présidentielle avait décidé une manifestation de soutien à son leader politique. Or, la société civile ne marchera pas pour les mêmes raisons. Que va-t-il alors se passer ? Se dirige-t-on vers une sorte de "double marche", d'un côté la société civile, dans la rue en protestation de toutes les violences politiques, de l'autre la Cap 21 affirmant son soutien à Me Abdoulaye Wade ? On peut plutôt s'inquiéter du fait que la situation sera celle d'une belle récupération politique, où les acteurs de la société civile, noyés dans le flot des marcheurs de la Cap 21 déversés sur la capitale par cars entiers, ne pourraient faire entendre leurs revendications. Et serviraient de superbes alibis pour justifier et légitimer le fait que la Cap 21 au pouvoir descende dans la rue. Pire, la société civile pourrait passer pour avoir soutenu Me Abdoulaye Wade, si leur message ne peut être entendu.

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Ainsi, les acteurs politiques au pouvoir pourraient, bien malgré eux, montrer à l'opposition que les citoyens, les associations et organisations apolitiques sont du côté de la présidence, remettant en question les mots de Tanor Dieng, secrétaire général du Parti socialiste : "L'opposition est majoritaire dans ce pays." Il reste à la société civile d'être vigilante, afin de contrer au mieux des tentatives de récupération d'un soutien qui n'existe pas. Tentatives qui risquent de ne pas manquer. Réponse dans la rue, le jeudi 13 novembre, en espérant voir bien haut les banderoles du Congad, de la Raddho ou de la Csa.

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