Sud Quotidien (Dakar)

Mauritanie: Mohamed Mahmoud Ould Maloum (opposant mauritanien) : " Ould Taya a fait un hold up électoral "

Oumar Kouressy

13 Novembre 2003


Il parle avec passion. Dans un débit hautement rapide. Mais les idées n'en sont pas moins claires et précises. Elles ont même le mérite d'être poignantes, captivantes, accrocheuses.

A écouter ce frêle jeune homme, pétillant d'énergie et particulièrement volubile, on se croirait en face d'un de ces étudiants, éternels contestataires que les universités d'avant la vague de démocratie sur le continent ont produits. Ou encore on ne peut s'empêcher de penser à ces syndicalistes qui, au détour d'une marche ou d'un sit-in, haranguent les foules dans le style qui leur est propre, avec les mots qu'il faut pour bousculer les tabous. S'imposer sans indisposer. Mais Mohamed Mahmoud Ould Maloum n'est ni étudiant, encore moins syndicaliste. Peut-être un concentré des deux auxquels vient se greffer une foi politique résolument tournée vers la gauche dont la conviction se mesure à la dimension de l'engagement et surtout du parcours de l'individu. Agé seulement de 35 ans, ce diplômé en Droit de l'université Robert Schuman de Strasbourg (France) a débuté sa carrière politique au moment où certains font leurs premiers pas dans l'adolescence. Car, c'est dès l'âge de 13 ans qu'il a flirté avec la jeunesse du Mouvement national démocratique (d'obédience gauchiste). Depuis, le virus du militantisme ne l'a plus quitté. D'abord SOS-Racisme où de militant, il devient secrétaire général de la fédération de Strasbourg. Puis les municipalités (chargé de mission à la mairie de Strasbourg), ensuite militant du Parti socialiste français où en 2002, il a été coopté dans l'équipe de campagne du candidat Lionel Jospin lors de l'élection présidentielle remportée par Jacques Chirac.

Des déboires, Ould Maloum en a connus. Au Sénégal, il est un habitué de la Division des investigations criminelles (Dic). En Mauritanie où il n'y avait pas mis les pieds depuis 17 ans, il est la bête noire du régime de Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya. Celui qui a décidé de soutenir la candidature de Mohamed Khouna Ould Haidallah à la présidentielle du 7 novembre dernier pensait révolu le temps où la fraude et la confiscation du suffrage des électeurs étaient la règle dans son pays. C'est pourquoi, une fois à Nouakchott quelques jours avant le début de la campagne électorale, Ould Maloum avait décidé de tourner la page à la révolution, à l'insurrection. Mais la réalité sur le terrain a donné autre chose. Après avoir échappé à la police qui a arrêté son candidat, le leader du Mcd (Mouvement pour la citoyenneté et la démocratie - un parti de gauche) s'est retrouvé à Dakar après un tour dans la clandestinité par le Mali. Aujourd'hui amer et très déçu, Mohamed Mahmoud Ould Maloum qui reprend le chemin de l'exil, crache sa colère et sa déception. Entre deux coups de dents dans une pomme et une gorgée de boisson fraîche, l'opposant mauritanien exprime ses craintes pour l'avenir de son pays et dit ses vérités sur Ould Taya. Nous l'avons rencontré à Sacré Coeur, dans son appartement dakarois qu'il occupe avec sa femme sénégalaise et leur petite fille dont le baptême n'a pas encore eu lieu.

A peine l'élection présidentielle terminée, votre candidat, l'ancien président Mohamed Khouna Ould Haidallah prend le chemin de la prison. On lui reproche de prendre le pouvoir par la force. Donc atteinte à la sûreté de l'Etat. Que répondez-vous à cette accusation ?

C'est tout simplement ridicule de la part du pouvoir de vouloir accuser un ancien chef de l'Etat qui s'est présenté au suffrage du peuple et qui a eu ce suffrage-là. Pour ce pouvoir aux abois à travers un document ridicule dans lequel ils n'ont même pas pensé mentionner le mot coup d'Etat, on accuse notre candidat pour justifier son arrestation ou justifier l'arrêt du processus. Tout çà c'est ridicule.

Et pourtant des documents ont été fournis par le pouvoir et des armes ont été retrouvées au domicile de Khouna Ould Haidallah.

Le domicile de Ould Haidallah a été perquisitionné. Deux heures après, mon hôtel a été perquisitionné et celui de l'homme d'affaires Haba Ould Mohamed Val qui est le principal soutien de Ould Haidallah. Dans les trois perquisitions, ils n'ont absolument rien trouvé sauf une seule Kalachnikov datant de la guerre du Sahara. Et puis, Ould Haidallah est avant tout un ancien chef de l'Etat, c'est normal qu'il ait une arme de défense.

Mais je vais quand même revenir à ce document et à la perquisition. Je pense que ce qui s'est passé en Mauritanie a été un scénario bien huilé en cinq actes. Ce document-là et la perquisition sont deux éléments de ce scénario. A J moins 5, Ould Taya a fait un discours à Rosso dans lequel il a accusé nommément des organisations comme la nôtre et des islamistes pour dire que Ould Haidallah est entouré de gens dangereux. 24 h après, avec une régularité de métronome, il y a eu la perquisition chez Haba, chez Haidallah et chez moi. 24 h après, il y a eu la sortie du document. Et 24 h après, il y a eu l'arrestation de Ould Haidallah et enfin l'élection présidentielle. Donc ce sont cinq actes d'un scénario bien défini qui visait à neutraliser ce candidat qui commençait à être gênant, dans la mesure où, à Attar, la ville natale du président de la République, Ould Haidallah a organisé, à six jours de l'élection, un meeting géant auquel j'ai assisté et qui a été déterminant. Depuis, Ould Taya a pris peur. Dès lors, il a décidé de stopper la marche de Ould Haidallah en montant un scénario dont le dernier acte est celui qui vient de finir, c'est-à-dire le vote truqué de vendredi dernier à l'issue duquel, il s'est déclaré vainqueur. Moi je dis que Ould Taya n'a rien gagné, il a tout simplement fait un hold up électoral.

Vous dites que Ould Haidallah était devenu gênant pour Ould Taya. Mais selon les résultats officiels, il n'a obtenu que 18% des voix contre plus de 66% pour le président sortant. Ainsi, en quoi, votre candidat pouvait-il vraiement être gênant ?

Vous savez les résultats dans les pays de dictature comme la Mauritanie, comme la Guinée, comme le Togo de Gnassingbé Eyadéma, comme la Tunisie de Ben Ali, les résultats qu'on donne ne trompent personne. Dans ces pays, le résultat officiel ne rime à rien. Je vais vous retourner la question. Pourquoi Ould Taya a refusé que la Fondation Carter qui est réputée être une fondation extrêmement sérieuse vienne observer les élections en Mauritanie ? Pourquoi Ould Taya a refusé que la Raddho et l'Observatoire sénégalais des droits de l'Homme (Ondh) viennent observer les élections ? Parce que tout simplement, il avait prévu de frauder, de se maintenir par la fraude. Alors il n'a pas voulu que l'opinion internationale le sache. C'est pourquoi, aucun observateur n'a été autorisé. Sauf ceux que nous, nous appelons les " observateurs officiels " c'est-à-dire les députés européens qui sont payés souvent 500 000 dollars pièce qui viennent et qui disent la phrase convenue : " le vote a été globalement positif ". C'était comme çà en 1992, ç'a été la même chose en 1997 et aujourd'hui en 2003. Donc évidemment que Ould Taya n'a pas été élu, Ould Taya s'est maintenu par la fraude, s'est maintenu par la violence et j'espère qu'il n'a pas ouvert un boulevard de violence pour notre qui est assis sur une poudrière. C'est pourquoi, j'ai peur pour l'avenir, la cohésion de mon pays. Nous sommes dans un pays où la fraude est institutionnalisée et où les militaires ont tenté un putsch et que je condamne du reste par principe même si je comprends par ailleurs qu'on en arrive à cette situation. Parce que la Mauritanie est aujourd'hui un concentré de frustrations, d'injustice depuis 19 ans. J'espère tout simplement que nous n'arriverons pas à une prise de pouvoir par la force sinon ce sera la défaite des politiques et de tous les démocrates. Mais, j'espère aussi que Ould Taya va prendre conscience du danger qu'il fait courir à notre pays et du danger qu'il fait courir à la sous-région en refusant de reprendre les élections et en se maintenant au pouvoir par la force.

Mais, s'il maintient cette position, nous serons dans l'obligation d'appeler les Mauritaniens à descendre dans la rue, de faire des sit-in, de déclarer Nouakchott ville morte, Nouadhibou ville morte, de paralyser le pays, mais par une lutte civique et civilisée qui ne prend pas en compte les armes.

Vous appelez donc à une confrontation ?

Non, je ne parle pas de confrontation, ni d'insurrection. Mais je parle d'un soulèvement populaire. Je le dis clairement, il n'y a qu'un soulèvement populaire qui peut arriver à chasser Ould Taya du pouvoir. Mais, je ne demande pas à ce que les gens prennent des armes, je n'appelle pas à une Intifada armée, mais j'appelle à une Intifada tout court, une Intifada civile, une Intifada de jeunes pour mettre fin la violence symbolique par laquelle Ould Taya est arrivée au pouvoir et grâce à laquelle il s'y maintient.

Avez-vous des nouvelles de votre candidat en prison ?

J'ai appelé sa famille et ses avocats. On m'a expliqué qu'il est en garde-à-vue. Et cette garde-à-vue, on m'a dit qu'elle peut durer un mois. Donc cela suppose que pendant un mois, si les autorités le veulent, Ould Haidallah ne pourra voir ni femme, ni enfants, ni avocats encore moins d'autres visites. C'est pourquoi, je veux que la société civile mauritanienne ou ce qui en reste et les opposants se battent pour qu'on ne puisse pas continuer garder quelqu'un qui a 65 ans et qui a eu la majorité des suffrages populaires et qui malheureusement est accusé d'atteinte à la sûreté de l'Etat par un document fallacieux qui, croyez-moi, a été budgétisé à 4000 dollars par mois. Je ne vois pas comment quelqu'un de sérieux peut renverser un Etat avec un chiffre de 4000 dollars. C'est un document qui a été fait par la Sûreté de l'Etat qui risque de mettre le feu aux poudres. Car la Mauritanie est assise sur plein de contradictions : contradiction entre les arabes, les maures, les arabes et les négro-africains ; contradiction entre les maures et les anciens esclaves - les haratins - et contradiction au sein même de la société maure. Tout çà dans un environnement géopolitique qui est très instable en Afrique. Il faut ajouter à tous ces éléments la découverte récente du pétrole qui fait qu'en général quand on découvre le pétrole dans des pays comme le nôtre, l'instabilité est on ne peut plus grande.

Aussitôt après la proclamation des résultats, beaucoup de chefs d'Etat surtout africains se sont empressés pour féliciter Ould Taya pour sa réélection. Que pensez-vous de cette situation ?

Il y a ce que moi j'appelle le syndicat des dictateurs en culottes courtes. Cela ne me dérange pas. A priori, c'est tout à fait normal qu'ils appuient leur camarade. Si des gens comme Lansana Conté de la Guinée, Gnassingbé Eyadéma du Togo ou encore Zine El Abidine Ben Ali de la Tunisie félicitent Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya, cela ne me dérange pas. Mais ce qui me gêne et qui me désole le plus, c'est quand des gens comme Abdoulaye Wade du Sénégal, qui ont souffert pendant près de 30 ans dans l'opposition, qui sont arrivés au pouvoir par une alternance pacifique et qui se maintiennent par une espèce de démocratie apaisée, donc quand des gens comme Wade félicitent Ould Taya, j'avoue que cela me fait très mal. C'est un moyen de légitimer un régime qui n'est pas le fruit de la volonté populaire. Mais de notre côté, nous allons jouer la légitimité populaire, celle-là même qui a porté Abdoulaye Wade ici au pouvoir et celle-là qui va chasser Ould Taya du pouvoir.

Est-ce que vous ne devez pas vous en vouloir, vous de l'opposition, pour n'être jamais arrivés à vous entendre jusqu'à la désignation d'un candidat unique pour cette élection. Ne pensez-vous pas que cette victoire de Ould Taya est aussi la cause de votre division ?

Dans le cas de la Mauritanie, la situation est très différente du cas du Sénégal où le Front de l'alternance (Fal) a porté Abdoulaye Wade au pouvoir en mars 2000. Dans un pays où il y a un minimum de transparence, un minimum de volonté de changement, çà peut pénaliser les opposants s'ils vont en ordre dispersé à une élection présidentielle. Les Sénégalais se sont mis tous derrière Abdoulaye Wade et ils ont réussi l'alternance.

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Chez nous c'est différent. Comme on sait de toute façon que Ould Taya va frauder, le fait de se dispatcher au contraire, pouvait nous apporter plus. Parce que battre trois candidats de trois grands partis politiques - un avec la Cap (Coalition pour une alternance pacifique) qui regroupe neuf mouvements politiques, les deux autres avec deux grands partis politiques - donc battre ces trois formations politiques qui ont constitué une lame de fond incontestable dans ce pays, cela devrait relever du miracle. Je ne pense pas que la dispersion des candidats nous a porté préjudice. Au contraire, elle a démontré l'ampleur de la fraude, l'ampleur de la volonté du pouvoir de confisquer le suffrage populaire. Maintenant que les dés sont jetés, nous en tirons les conséquences. Avant tout, nous avons trois priorités sur lesquelles nous allons unir nos forces : d'abord faire sortir de prison notre candidat et son staff, notamment Haba Ould Mohamed Val, l'homme d'affaires qui a inspiré la candidature de Ould Haidallah, ensuite se battre pour que le scrutin ne soit pas reconnu au niveau international et qu'il y ait un embargo sur le régime mauritanien comme ce qui s'est passé au Togo contre Gnassingbé Eyadéma en 1998 et en troisième position, penser à une éventuelle union ou non de l'opposition.

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