Louisa Aït Hamadouche
13 Novembre 2003
Les attentats du 11 septembre ont-ils affaibli l'islamisme en tant qu'idéologie politique basée sur la légitimation d'un projet politique à travers le prisme religieux, la religion musulmane en l'occurrence ?
A première vue, il serait facile de répondre par l'affirmative. Quoi de plus facile, en effet, que d'imaginer des actions aussi meurtrières que celles du 11 septembre 2001 comme le début du discrédit de ceux qui défendent les mêmes idées que leurs auteurs ? A titre de comparaison, et toutes proportions gardées, l'image des communistes a beaucoup souffert des agissements du régime stalinien et y ont longtemps été assimilés. En ce qui concerne les attentats anti-américains et le recul supposé de l'islamisme, le rapport de cause à effet est cependant plus facile à défendre en théorie qu'en pratique, pour deux types de raisons. Le premier est inhérent aux islamistes, le second aux Etats-Unis. A propos de ceux qui se réclament de l'islamisme, rappelons en premier lieu un élément souvent négligé de façon volontaire, à savoir l'absence d'homogénéité. Le caractère transnational de l'islamisme existe dans un aspect : l'idéologie (source unique d'inspiration). Exception faite de cette facette, les mouvements islamistes ne partagent pas la même vision de l'Etat, du pouvoir politique et du militantisme, pas plus qu'ils ne sont consensuels sur les moyens de parvenir au sommet de la hiérarchie politique. Les mouvements islamistes ne sont pas davantage alliés dans une internationale à partir de laquelle ils tireraient ressources et recommandations. Des rapprochements sont évidemment possibles comme avec n'importe quels acteurs partageant des intérêts communs.
En revanche, les mouvements islamistes sont profondément imprégnés de leur environnement direct, à savoir le contexte politique, économique et culturel dans lequel ils baignent, nourrissent leurs aspirations et accumulent leurs frustrations. En second lieu, il n'est pas superflu de rappeler que les attentats du 11 septembre n'ont pas fait l'unanimité parmi les islamistes, loin s'en faut. Les réactions islamistes ont été, au contraire, contrastées. Dans le chapitre des condamnations, signalons ce qui a été qualifié en Egypte de «révolution tranquille». Du fond de sa prison, le chef de la Jamaa, Karam Zouhdi, a publiquement dénoncé Oussama Ben Laden et son organisation. En juin 2002, il déclarait en effet : «Nous condamnons fermement les attaques du 11 septembre [ ] Elles font du tort à l'islam et aux musulmans [ ] Elles étaient illégales, car il est également interdit de tuer des innocents : femmes, enfants, personnes âgées. De plus, il y avait plus de 600 musulmans dans ces bâtiments, toutes victimes innocentes.» Des études menées par des universitaires en Egypte confirment que la nouvelle pensée du mouvement s'appuie sur la daawa (la prédication) et rejette tant l'usage de la violence que le takfir (qualifier d'autres musulmans d'apostats).
A la condamnation explicite des attentats, s'ajoute un rejet teinté de nuances. «La plupart des islamistes n'étaient pas d'accord avec les attaques contre New York et Washington, mais la réaction des Etats-Unis a radicalisé la rue. «C'est l'Occident qui a réduit au silence les modérés que nous sommes», avait dénoncé Leith Shbeilat (ancien député islamiste jordanien). Abdel Latif Arabiyyat, président du Conseil consultatif du FAI (Front d'action islamique, bras politique des Frères musulmans), n'a cessé de tenir ce discours : «Nous n'avons rien à voir avec Al Qaïda ou les taliban et nous n'approuvons pas plus leurs actions que nous approuvons celles des Etats-Unis.» A l'inverse, les soutiens aux attentats se sont exprimés. Rappelons la déclaration intitulée «Verdict islamique», signée par plusieurs leaders islamistes dont Omar Bakri (chef spirituel du groupe fondamentaliste Al Mouhadjiroune à Londres). Quelques manifestations de rue avaient également été enregistrées. En ce qui concerne la partie américaine, relevons également un mouvement dual dont les deux composantes contradictoires sont susceptibles de booster certains mouvements islamistes.
Ainsi observons-nous une campagne mondiale contre le terrorisme controversée tant dans sa formulation que dans son application. Est-il nécessaire de rappeler le fameux discours du président américain évoquant la lutte antiterroriste comme une «croisade», suggérant un combat de la chrétienté contre l'islam, du bien contre le mal ? Cette erreur diplomatique n'est pas révélatrice mais confirmative de cette tendance à transporter les divergences politiques en différends religieux. Cela revient à placer le débat sur ce qui est, par définition, le terrain de prédilection des islamistes mais également à susciter les réactions hostiles non des islamistes mais des musulmans. Quant à l'exécution de la campagne, elle recèle des faiblesses et des confusions dans la mesure où elle a dépassé son cadre initial (l'occupation de l'Irak) et où elle s'est appuyée sur des alliés islamistes conservateurs traditionnels (les régimes pakistanais, koweïtien, saoudien ).
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 La Tribune. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.