Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Norbert Yao Etranny: 'Seul 0,24 % du budget de l'Etat est alloué à la culture'

Y. Sangaré

13 Novembre 2003


Ex-Directeur général du BURIDA (Bureau ivoirien du droit d'auteur), l'auteur-compositeur Norbert Yao Etranny dirige, aujourd'hui, le centre national des Arts et de la culture (CNAC). Sa mission : promouvoir la culture. Bien que taciturne, discret et réservé, le musicien chanteur a bien voulu parler de sa structure, des difficultés qui la contrarient et surtout des problèmes du cinéma en Côte d'Ivoire.

Le CNAC, c'est moins stressant que le BURIDA ?

Norbert Yao Etranny : En fait, la nature et les soucis changent. Sinon, tout ce qui tourne autour de la culture stress. Moi, je suis trempé de toute façon contre ces choses-là. (Rire). C'est une des richesses que le BURIDA m'a apportée. m'a appris à me connaître moi-même, à me mettre au-dessus de certaines choses. Je suis donc préparé contre le stress. Pour répondre quand-même à votre question, disons que c'est la nature des stress qui change ici. On gère la misère des budgets et on n'a pas les mêmes soucis de turbulence, les conflits de compétence. En face, le fait qu'il n' y a pas de moyens financiers budgétaires peut occasionner le stress. Et là encore, je commence à m'y faire. Je pars du principe qu'il ne faut pas se laisser limiter par un quelconque manque de moyens.

Le CNAC a été créé depuis 1993. Comment expliquez-vous que dix ans après la structure ne soit pas encore véritablement connue ?

C'est vrai qu'il n'est pas tout à fait connu, même par les hommes de média que vous êtes, à plus forte raison par le grand public. Pourquoi ? je ne saurais le dire. En tout cas, une des tâches que je me suis assignées avec mes collaborateurs, c'est de réparer un peu le déficit d'information autour de la maison.

Dans quel état avez-vous justement trouvé cette structure?

Je voudrais commencer par présenter la maison. Le CNAC un établissement public qui est placé sous tutelle du ministère de la Culture et de la Francophonie. Il existe depuis 1993 et sa mission principale est de faire la promotion de la culture nationale à travers toutes les formes de disciplines artistiques mais particulièrement le théâtre, la danse et le cinéma. Cette promotion peut se faire à travers une production autonome. C'est-à-dire que le CNAC peut faire des créations en matière de danse, théâtre et cinéma et aussi promouvoir celles des personnes privées. Quand j'arrivais ici, c'est le premier aspect qui avait été privilégié, c'est-à-dire que le CNAC avait monté des pièces de théâtre, fait des créations en danse. Il n'avait jamais fait de production cinématographique. Mais en fait, il a soutenu quand-même les cinéastes à travers le Fonds cinématographique ivoirien. Voilà un peu où le CNAC en était. J'ai essayé d'ajouter à cela, en mettant l'accent sur la promotion des promoteurs privés. Au lieu de passer le temps à pleurnicher sur le fait qu'on n'a pas de moyens de création, peut être qu'il faut orienter les actions vers le soutien aux opérateurs culturels privés qui créent puis sont essoufflés et ne savent pas comment faire exploiter leurs productions. Naturellement, on a continué à créer malgré tout. Ainsi, pour la première fois depuis que le CNAC existe, nous avons tourné et réalisé un long métrage «N'Gouan Gnaman» qui va sortir bientôt. Dans peut-être deux à trois semaines, nous allons faire la grande première d'une pièce intitulée «Destination Boribana».

N'empêche que vous êtes confrontés à d'énormes difficultés...

Mais ces difficultés ne sont pas propres au CNAC. Ce sont des maux presque congénitaux à la culture. Je me suis amusé, pour être justement très concret à aligner les chiffres de la dotation budgétaire du ministère de la Culture. J'ai fait des statistiques sur onze à douze ans de ces statistiqu que la moyenne de la dotation budgétaire allouée au ministère de la Culture tourne autour de 0,24 % de la dotation générale du budget de la Côte d'Ivoire. La seule fois où ce chiffre a atteint 1 %, c'est l'année où des fonds avaient été alloués aux «Afromusiques». Il a été fait une dotation exceptionnelle. C'est la seule fois où on a atteint plus de 1 %. Sinon, la moyenne, c'est 0,24 % avec des pointes de 0,98 %, atteints une seule fois. Avec 0,24 % pour tout le ministère de la Culture, naturellement ça rejaillit sur les structures sous tutelle du ministère de la Culture. C'est la première difficulté. Mais comme c'est un problème qui est récurrent, permanent, chronique, je le prends comme un mal structurel. Quand on décide d'entreprendre quelque chose dans le domaine de la culture, il ne faut pas prendre cela comme un obstacle. Il faut intégrer ce paramètre et chercher des solutions. Donc, moi, je n'en fais pas un problème. Moi, je pense qu'il faut peut - être concentrer cette énergie qu'on consacre à pleurer sur le manque de moyens, à imaginer comment faire pour surmonter cet obstacle. Ça ne date pas d'aujourd'hui. Je crois que la culture n'est pas propre à la Côte d'Ivoire. Les gouvernants ont certainement d'autres priorités.

Mais, à force de vous contenter du peu que vous avez, n'avez-vous pas l'impression de conforter justement les gouvernants à ne pas financer davantage la culture ?

Ma démarche est la suivante. Au lieu de passer tout le temps à dire qu'on a rien, il faut plutôt essayer d'apporter la preuve que la culture peut apporter quelque chose à la richesse nationale. Mais quand on va aux discussions budgétaires, les gens vous demandent : Concrètement qu'est-ce que la culture peut apporter ? J'espère que c'est pour ça qu'ils n'allouent rien à la culture. Il faut donc leur apporter la preuve que la culture peut apporter quelque chose à la richesse nationale.

Regrettez-vous cela en tant que professionnel de la culture ?

Naturellement. On peut faire un essai. On pourrait allouer même 2 %, (des ministères reçoivent 30 voire 40 % du budget de l'Etat), à la Culture en leur disant nous attendons des résultats concrets. Mais encore une fois, je dis que c'est des paramètres que j'ai intégrés, donc je ne me laisse pas arrêter par ces choses-là.

Que comptez-vous alors entreprendre comme projets dans l'immédiat au CNAC ?

Comme je vous l'ai dit. Le CNAC s'attèle à la promotion de la culture à travers ses trois filières. Mais, il faut aider les opérateurs culturels privés à exploiter, commercialiser leurs créations. A notre petit niveau, nous avons tenté des expériences, malheureusement la situation socio-politique que nous vivons a anéanti tous nos efforts. Parce qu'au lieu d'adopter l'attitude classique qui consiste à faire des créations et attendre le public dans les salles spécialisées comme le palais de la Culture, le palais des Congrès de l'hôtel Ivoire, il faut peut-être trouver des formules et prendre les spectacles pour aller vers le public. Pour cette démarche, nous avons pris contact avec de grands groupes humains reconnus comme l'armée et l'université. J'avais adressé des courriers à leurs responsables. Et la compagnie nationale de danse devait parcourir les casernes. Mais au moment où nous devrions lancer l'opération, les événements sont survenus. Cela dit, nous avons essayé ne nous adapter à la situation. Donc, nous faisons de petits spectacles à la carte que nous allons proposer à des entreprises. Je pense que c'est peut-être la seule façon de conquérir le public. Il faut aussi dire que nous avons contre nous un handicap. Le public africain, particulièrement, ivoirien n'est pas porté sur le loisir culturel. Les gens ne vont pas au théâtre. Ça me fait mal parfois quand vous faites une représentation théâtrale où vous vous retrouvez avec plus de personnes sur la scène que de spectateurs dans la salle. Nous faisons la même chose au niveau du cinéma. Nous avons le petit concours pour les débutants, Clap Ivoire, qui est à sa troisième édition. Ce concours va nous permettre d'assurer la relève en matière de réalisateurs puisque nous avons de grands de noms de la réalisation, mais il y a une coupure. Il faut qu'il y ait la relève. Car en matière de production cinématographique, nous sommes très pauvres. Notre production nationale est pauvre, parce que produire un film coûte excessivement cher. Notre ambition, c'est faire en sorte qu'il y ait beaucoup de réalisateurs afin que la production soit significative. Ce n'est pas le cas actuellement. Aujourd'hui, bon an mal an, nous produisons un film par an. C'est dérisoire. C'est même ridicule.

C'est pour parer à cela que vous avez créé la compagnie ivoirienne du cinéma et de l'audiovisuel ?

Jusqu'ici fondamentalement, son travail a consisté à soutenir à travers le fonds cinématographique ivoirien la production de cinéastes privés. Nous essayons aussi de faire en plus de ce soutien en sorte qu'on sache que nous existons. Nous sommes en partenariat avec la RTI (Radiodiffusion télévision ivoirienne). Nous proposons des éléments pour meubler la grille des programmes de la RTI. Nous faisons des PAD en danse, théâtre, humour pour la RTI. Nous sommes en ordre de bataille. Et ce ne sont pas les idées qui nous manquent.

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