Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Sokhna Maimouna Mbacké : une des pionnières de la célébration du Laylatoul Khadre

Par Talla Sidy Alboury NDIAYE*

13 Novembre 2003


Fille cadette de Cheikh Mouhamadou Bamba, Sokhna Maïmouna Mbacké dite Sokhna Maï fait partie des pionniers qui ont institutionnalisé la célébration de la nuit de la révélation du Coran ou Laylatou Khadre dans la très sainte ville de Touba. Ainsi, depuis 1950, l'événement est commémoré avec ferveur.

Du côté maternel, Sokhna Maïmouna est issue de l'illustre famille des Sylla du Cayor de par sa mère Sokhena Khary Sylla dont le père Bamba Fakhoudia entretenait de relations mystiques avec Cheikh Mouhamadou Bamba.

Septembre 1944, ce fut le premier Magal que nous célébrâmes, mes grands frères : Babacar Ndéné, Mamadou Moustapha Bouna Alboury, Bassirou Sidy, notre petit oncle (l'ancien colonel) Samba Ndao et moi en compagnie de notre père. Celui-ci, en sus des liens de parenté l'unissant au serviteur du Prophète (Psl), de par son ascendance maternelle, était demeuré un fervent disciple du Cheikh. Ainsi procédait-il, à l'occasion de chaque anniversaire du départ en exil (Magal de Touba), à la traditionnelle visite de courtoisie chez les membres de la famille du Cheikh.

Lorsque ce fut le tour d'effectuer la " Ziar " de la fille cadette du fondateur du mouridisme, nous eûmes en face de nous une jeune femme voilée tenant le livre saint de la main. Tout en elle : la voix, le geste, l'air et le sourire permanent dénotaient une nature noble et posée. Cette figure lumineuse, âgée alors de 22 ans était Sokhna Maïmouna Mbacké. En cette année 1999, m'étant rendu chez elle au lendemain de la Korité, fidèle à l'usage de mon père, je la retrouvais lisant le Coran, ne s'arrêtant que pour m'accueillir du sourire avec lequel je l'avais trouvé 55 ans auparavant, lors de notre première entrevue.

Née le 20 Mouharam1 346 H correspondant au 20 juillet 1922 à Darou Alémoul Kabir, plus connu sous le nom de Ndame, Sokhna Maï fut recueillie lors de la disparition de son père en 1927 par son grand frère Cheikh Mouhamadou Moustapha Mbacké qui se chargera de son éducation pour parfaire ensuite sa formation spirituelle en la confiant à Serigne Ndame Abdourahmane Lô. Cette figure emblématique de l'Islam est surtout connue pour sa piété et sa maîtrise légendaire de la sainte vulgate qui lui a valu l'insigne honneur de se voir confier, par son Maître Cheikhoul Khadim, l'instruction de la plupart de sa descendance.

Ainsi, à l'instar de ses illustres soeurs : Fatima (Sokhna Fatou Dia), Aïchatou (Sokhna Mbene Ngabou), Sokhna Mouminatou, Sokhna Aminata, Sokhna Mouslimatou, auxquelles elle était liée par une profonde affection, Sokhna Maïmouna avait fait de la lecture du Coran un viatique et un sacerdoce. Les filles de Cheikh Ahmadou Bamba ne faisaient en cela certes que se conformer à l'héritage de leur éminent parent mais aussi, perpétuer l'enseignement et l'exemple de leur percepteur Serigne Ndame Abdourahmane.

En effet, il est établi que cette éminence, sur recommandation de son maître Cheikh Mouhamadou Bamba, accomplissait toutes les nuits deux rakas au cours desquels il récitait entièrement les 114 sourates du Saint Coran en guise d'offrande au Prophète Mouhamed (Puisse Dieu lui assurer la paix et le salut). Serigne Ndame Abdourahmane (il est le père de l'éminent islamologue de la Ligue mondiale Serigne Moustapha Lô, fils de Sokhna Mousli Mbacké) entamera cette oeuvre gigantesque au début de l'an 1892 correspondant à la naissance de Serigne Mouhamadou Lamine Bara Mbacké, et ne cessera de s'y conformer qu'à la veille de sa disparition en 1943 (ce qui renvoie, au moins au nombre faramineux de 18 666 Corans récités)

Tout ceci pour rappeler que Sokhna Maï avait réellement de qui tenir car elle avait très tôt mémorisé le Coran. L'activité débordante qui était la sienne était la lecture du Saint Coran qu'elle parcourait et qui inondait Touba à l'occasion de grands évènements qu'elle avait fini par personnifier aux yeux de la communauté musulmane. Elle y conviait de nombreux pèlerins du monde.

La cadette du serviteur du privilège du Prophète (Psl) était, il est vrai, demeurée un symbole de vertu et une référence pour [a communauté des croyantes et des croyants. La forte personnalité et l'attitude attachante de cette grande dame ne manquaient jamais de captiver le coeur. Ainsi, apparaissait-elle dans la métropole du Mouridisme, comme un phare illuminant de son " rai " salvateur la nuit épaisse ou le joyau éclatant de brillance sur un tas de cailloux. Elle incarnait dans ces actes quotidiens/ sous-tendus par des vertus honorables les personnalités des deux éminentes femmes de l'Islam qui sont Fatimatou Zahra, et Aïcha, fille et épouse du Prophète Mouhamed.

Très tôt Sokhna Maï opta à la manière de ces femmes de renommée qui entouraient le Prophète Mohamed pour calquer sa vie à la démarche de l'Envoyé" Ainsi, il est permis de la comparer et à juste titre à Fatima, fille du Prophète et à Aïcha son épouse. Si l'on sait que Sokhna Maï fille de Serigne Touba. lequel vouait au Coran un culte particulier comme il vouait sans aucun doute le même culte au Prophète (Psl) à qui le message a été délivré au nom de tout l'univers. Le Prophète Mouhamed était entouré de ces deux femmes qui se distinguaient par leur engagement à la cause de l'Islam.

Les panégyristes de Touba comparent volontiers ces deux femmes à Sokhna Maï, celle qui a dédié toute son existence (74 ans lorsqu'elle fut rappelée à Allah) à la célébration du Leylatoul Khadre, cette nuit meilleure que mille nuits. Pour eux, Sokhna Maï est en même temps Fatima pour s'être engagé sur le chemin de son père Khadimou Rassoul, elle est également Aïcha qui pour son érudition à l'Islam, tel que pratiqué par Mohamed. Aujourd'hui, on ne peut parler de cette fameuse nuit sans penser à Sokhna Maï

Mais l'originalité la plus connue de l'oeuvre de Sokhna Maymouna reste la célébration de la nuit du destin Leylatoul Khadre qu'elle avait initiée depuis 1950 à l'avènement du second khalife Cheikh Mouhamad Fadel. L'hagiographie mouride rapporte qu'elle avait offert lors de cette première célébration deux poulets en guise d'offrande (adya au Khalife).

La symbolique du verset 55-60 du Coran : Y a-t-il d'autre récompense pour le bien que le bien ? se trouve amplement vérifiée dans l'existence de Sokhna Maymouna, si l'on sait qu'elle célébra la dernière nuit du destin trois semaines avant sa disparition avec le sacrifice de 4 chameaux, 21 boeufs, 1000 moutons et 2000 poulets offerts à son frère le Khalif Saleh.

Un des meilleurs témoignages envers elle est illustrée par son attachement au villlage enclavé et démuni de Darou Wahab situé à 33 kms de Touba qui constituait pour elle une demeure privée. Elle a pu doter cette localité d'un important poste de santé et de nombreuses autres infrastructures cruciales. Une grande mosquée dont les travaux dirigés par son éminent fils Cheikh Mouhamadou Makhfouz est actuellement en voie d'achèvement. C'est une grande figure qui a toute une vie durant oeuvré pour le rayonnement de l'islam ainsi que pour l'assistance aux démunis. Pour Sokhna Maymouna, le travail, la science et la pratique cultuelle constituaient la voie royale vers la connaissance de Dieu. Tout l'enseignement de la cadette du Cheikh à ses filleules qui se comptent par centaines, tournait autour de ce triptyque.

Se référant aux nobles idéaux de son illustre parent, elle prenait en charge l'éducation et l'entretien de ces filleules dès l'âge de cinq à six ans. Elle réussit à leur assurer une bonne instruction, nombre d'entre elles mémorisaient le Coran, les exerça sur la voie de Dieu, leur apprit à se suffire à elle-même en dehors de l'assistance divine, les exhortai à l'entraide. Bref, elle ne manquait jamais de leur inculquer les principes de base, symboles des vertus cardinales d'une musulmane modèle. Sur un autre plan social, Sokhna May s'était dévouée au financement des " Daaray Kamil " (lieu de lecture quotidienne du Coran) consacrant par là son attachement à la profonde révérence que nourrissait, envers la sublime vulgate, son père serviteur par excellence du Choisi par excellence (Al Mukhtar) (Psl).

Cette assistance matérielle que fournissait la perle de Touba provenait en grande partie, il faut peut-être le préciser, de ses récoltes (à Darou Wahab). Car elle ajoutait à ces caractères moraux indéniables la qualité d'agriculteur hors pair suivant en cela le modèle de son grand frère le Premier Khalif, Cheikh Mouhamadou Moustapha dont l'esprit d'initiative n'est plus certes, à démontrer.

De sa grandeur avérée, son rappel à Dieu le très haut a plongé la Communauté musulmane du Sénégal dans la tristesse et la consternation. Elle a quitté ce bas monde où elle a beaucoup servi son seigneur et son prochain. Sokhna Maymouna a consacré sa vie durant au rayonnement de la ferveur islamique et à la promotion de la femme musulmane subsaharienne. Elle constituait un modèle de la perfection dans tous ses aspects. Elle était la continuation des oeuvres historiques de sa grand-mère Sokhna Jahratullah Mariama Bousso. Elle posa le pied sur l'échelle de l'ascension vers les Royaumes les plus sublimes. Ses enfants Serigne Makhfouz et Sokhna Bally ont bien hérité les vertus maternelles une mère heureuse, une école qui s'illuminera jusqu'à la fin des temps.

C'est ainsi qu'à l'annonce officielle de son décès rendant à César ce qui revient à César, le monde mouride dans un ensemble touchant entama la lecture systématique du livre saint pour le repos de l'âme de l'illustre disparue. Son fils Cheikh Mouhamed Makhfouz, homme de haute culture pragmatique, (communément appelé le super doué par ses feux cousins, Serigne Cheikh Gayndé Fatma, Serigne Dame Khary Lô et Serigne Saliou ambassadeur) prenait contact avec tous les Daâra Kamil du territoire et les dahiras de l'étranger (Etats-Unis, Europe, Arabie et Afrique), initia les séances de lecture du Coran qui durèrent du jour de la disparition au huitième jour compris. Signe du destin, le nombre total de l'ensemble de ces lectures recensées s'estime à 2 900 Corans ce qui correspondant au nombre de Coran lu à raison d'un livre par semaine par la défunte entre 1948 et 1999.

Ainsi, jusqu'au soir de sa vie et au matin du jeudi 18 Shawal 1419 H (14 février 1999) dans une clinique de la place, la perle de Touba a su rester égale à elle même dans l'incarnation de la grandeur et de la piété qui était sa raison de vivre, ces principes immortels qui feront qu'elle restera à jamais dans les coeurs des musulmans.

*Biographe de Mouhamadou Bamba Mbacké et sa descendance

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