Me Momo Jean de Dieu
13 Novembre 2003
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L'observation du septennat qui vient de s'écouler sous monsieur Biya révèle très clairement une rupture totale du contrat social par l'ensemble du peuple camerounais. Dans la cité, les plus humbles d'entre nous, la majorité électorale paysanne ou analphabète, conviennent que "c'est le pays de Paul Biya", sous entendu qu'ils n'ont pas voix au chapitre, qu'ils ne peuvent rien dire et que de toutes les façons, il faut le laisser faire selon ses désirs jusqu'à ce qu'il en soit autrement décidé par le ciel. Vaincus dans leur tentative de parvenir pacifiquement au changement par voie électorale, beaucoup de citoyens ont opportunément choisi de se ranger du côté du pouvoir pour profiter des avantages de celui-ci.
En effet, les partis politiques de l'opposition qui avaient glané quelques communes aux élections n'ont obtenu aucun soutien de l'Etat du Cameroun, encore moins du gouvernement. Leurs efforts de développement ont rencontré d'énormes difficultés. C'était comme si le pouvoir leur avait dit : "Montrez de quoi vous êtes capables" sans pour autant leur donner les moyens d'Etat, mieux en refusant systématiquement de leur prêter le concours de l'Etat. Beaucoup de citoyens opportunistes sont entrés dans les rangs du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), parti au pouvoir, présenté de plus en plus comme le refuge des voleurs de la République ou de ceux qui ont quelque chose à cacher au fisc, en tout cas véritable strapontin à partir duquel ils peuvent accéder aux largesses du pouvoir, à un poste à la mairie ou à l'Assemblée nationale et aux belles affaires juteuses en perspective. Ils ont été conviés à la table des festivités et y sont allés joyeusement en se disant : "Qui est fou, c'est mon pays à moi seul ? ou encore "ça gâte ça gâte".
Ça gâte ça gâte
Chacun a essayé de noyer sa responsabilité individuelle dans la responsabilité collective et fait de Paul Biya le garant de la responsabilité collective. L'impunité érigée en méthode de gouvernement a trouvé ici une terre d'asile fertile. «Ça gâte ça gâte» puisque le chef ne dit rien à ceux qui pillent, qui volent, qui violent, qui détournent les deniers publics, qui tuent et font commerce dans le trafic des ossements humains, qui vendent des crânes encore frais du sang des enfants décapités dans un coin de brousse. «Ça gâte ça gâte» puis que le chef tolère que les nominations soient dans le commerce comme les diplômes, les emplois et les cadavres. «Ça gâte ça gâte» puisque le chef accepte que les marchés publics soient soumis à des pots de vin, que les feymen ne soient pas inquiétés, que les valeurs à promouvoir soient monétaires plutôt que morales, que l'argent soit le dieu vers lequel sont adressées toutes nos prières au détriment de la morale publique. «Ça gâte ça gâte» est l'expression non seulement du ras-le-bol de certains volontaires du progrès et du développement, mais c'est aussi et surtout l'expression de la rupture du contrat social qui se traduit dans la société par divers actes dont nous passons quelques-uns en revue :
1. Les émeutes du 9 juillet 2003 à Douala ont administré la preuve de cette rupture. Un jeune conducteur de moto taxi avait été tué par un policier du commissariat du 6ème arrondissement auquel il n'avait pas voulu payer (la dîme). Tous les conducteurs de moto taxi réunis envahirent et assiégèrent ledit commissariat à coups de cailloux. Appelés en renfort, les policiers du Groupement mobile d'intervention (GMI) firent un carton dans la population contestataire, tuèrent 5 jeunes gens par balles et blessèrent 35 autres avant de regagner leur caserne.
Toute la ville de Douala s'embrasa et en moins de deux heures fut neutralisée par de jeunes gens en gourdins. Les forces de l'ordre se firent discrètes ou conciliantes pour ce qui est des gendarmes. Aucun policier en tenue ne fut aperçu dans la ville les trois jours suivants. Il se raconte même que ceux des policiers qui allaient à leur poste de travail durent enlever leur tenue pour se mettre en civil, ceux chargés du maintien de l'ordre s'étaient soustraits à leurs obligations et dissimulèrent leur qualité.
Qu'arrivera-t-il en cas de guerre civile ? J'imagine que si les forces de l'ordre ont fui devant des gourdins, elles n'opposeront guère de la résistance à armes égales ou alors elles rejoindront le peuple armé de fusil d'assaut. L'histoire des Tontons Macoutes sous le régime de Duvalier est à bien des égards riches d'enseignements. Quoi qu'il en soit, les événements du 9 juillet 2003 ont démontré la grande fracture qu'il y a entre le peuple et ceux qui ont la charge légitime ou illégitime de sa destinée.
2. Dernièrement au «Carrefour Musique» à Bonabéri, les populations ont assisté, hilares, à une scène qui devient habituelle dans nos rues comme dans nos campagnes. Un jeune berger conduisait son troupeau de boeufs sur la chaussée lorsqu'un chauffard en a percuté un, tué sur le coup. Sans aucun égard pour le berger éploré, la population riveraine, armée de couteaux et de machettes, s'est ruée sur l'animal sans vie et commencé chacun à dépecer sa part de viande pour s'enfuir prestement ! Il semble même que les forces de l'ordre qui faisaient le contrôle routier dans les parages aient derechef empoché leurs sifflets et se sont aussi rués sur le cadavre, poignard en main, qui emportant tête, queue ou patte.
Bien que cette histoire prête à rire, c'est le spectacle d'une jungle sans foi ni lois qu'elle révèle à l'observateur. Elle présente l'image d'un pays désagrégé, complètement en rupture avec le contrat social que chacun d'entre nous est supposé avoir signé pour vivre en société. L'Etat a complètement démissionné des responsabilités que lui impose le contrat social.
Rupture du contrat social
Chacun d'entre nous, titulaire de droits fondamentaux, a consenti à confier ces droits à l'Etat à charge pour lui de veiller au respect desdits droits. Chacun d'entre nous, à l'origine, a le droit individuel de tuer, de frapper, de se venger, de se protéger et de protéger sa famille, de travailler, de se nourrir comme il peut, exactement comme dans la forêt. Pour éviter des comportements d'animaux sauvages, l'Etat a été instauré pour substituer à nos inclinations bestiales, l'intérêt général et le bien-être commun à tous. Or qu'observons-nous ? Que lorsqu'un camion transportant des casiers de bière tombe dans un ravin, toute la population riveraine tombe dessus tel un essaim d'abeilles pour s'abreuver à bouche que veux-tu. Chacun emporte le plus de bouteilles possible pour constituer sa cave à bière, après avoir goulûment vidé le maximum de bouteilles sur place. C'est l'expression de la rupture du contrat social. Chacun reconquiert les espaces de droits conférés à l'Etat au regard du mauvais usage ou de l'absence d'usage qu'en fait celui-ci.
L'impunité du gouvernement de monsieur Biya s'est accentuée durant ce premier (et dernier) septennat au point que dans la rue, il est unanimement reconnu qu'il n'y a plus de lois ni de justice. Tous les fondements de l'Etat de droit ont volé en éclat. L'Etat ne venge plus le citoyen humilié, volé, spolié, meurtri ou assassiné. Il ne protège plus non plus ses biens. La sécurité des biens et des personnes ne relève plus de l'Etat qui se montre chaque jour davantage incapable ou impuissant d'en assurer le minimum. Dans les quartiers chics naissent à nouveau des barrières d'autodéfense. Ce terme résume à lui tout seul la rupture du contrat social. L'existence de l'autodéfense, sécurité privée organisée par les habitants dans les quartiers atteste de l'incompétence du régime Biya à apporter la solution sécuritaire au peuple camerounais. Il en est de même de son incompétence à trouver des solutions à tous les autres problèmes auxquels sont confrontés les populations désespérées qui s'en remettent à Dieu pour les en débarrasser.
3. L'exemple le plus macabre et souvent répété (très souvent hélas !), c'est le spectacle affreux de ces corps humains abandonnés en pleine chaussée par des chauffards criminels qui s'enfuient prestement après un accident de la circulation, couvert du manteau noir de l'impunité : Cimetière de Deido, Bonabéri avant l'échangeur, et mercredi 29 octobre 2003 à la sortie du tunnel axe lourd Douala-Yaoundé etc.
Ces corps sont ensuite déchiquetés par le passage d'autres automobilistes qui ne les aperçoivent, je suppose, que lorsqu'ils montent dessus et qui prennent aussi la poudre d'escampette, de peur que l'on croit à tort que ce sont eux les malfaisants conducteurs. Quelques fois des piétons citoyens mettent des herbes ou posent des cailloux sur la chaussée près du corps afin de signaler aux automobilistes la présence du mort. Lorsque le cadavre est finalement bien aplati et déchiqueté, les services de la municipalité viennent le racler, à la pelle, de la chaussée pour aller enterrer les restes dans la forêt, de peur qu'il ne sente mauvais. Parfois l'identité de l'inconnu n'est pas connue. Ils sont nombreux ceux qui ont été tués dans la nuit par un chauffard ou par des brigands et qui peuplent les morgues sans qu'on en connaisse l'identité.
Ma petite soeur, Laure Virginie, 22 ans, une des plus belles filles du village, récemment mariée et mère d'un petit garçon de 2 ans, a ainsi été brutalement arrachée à la vie à Bonabéri au lieu dit nouvelle route. C'était en juin de l'année dernière, elle rentrait de la discothèque avec un ami lorsqu'un camion l'a renversée sur la chaussée et tuée sur le champ. Le meurtrier chauffard s'est enfui à la faveur de la nuit. Il n'a jamais été retrouvé pour ne pas dire recherché. Aucune enquête n'a été ouverte.
4. La privatisation de la justice comme expression de la rupture du contrat social s'illustre dans nos rues chaque jour par le massacre, lynchage de présumés bandits par les populations en colère. En effet, las d'espérer que l'état punisse les bandits et s'étonnant de ce que les malfaiteurs remis entre les mains de la police ou de la justice sont libérés le lendemain, la population a résolu de se rendre justice. D'où l'expression "il faut finir avec eux" qui est familière aussi bien dans le peuple des vengeurs que dans la police ou au Commandement opérationnel.
La justice populaire comme il convient de nommer cette police privée exprime à suffire le peu de confiance que la population accorde à la justice en particulier et plus généralement aux gouvernants et traduit la rupture du contrat social. Là où le bât de l'impunité blesse cruellement, c'est lorsque certaines personnes bénéficiant de hautes protections ou en raison de services occultes rendus ou encore en raison du poids de leur portefeuille, sont systématiquement mis à l'abri des poursuites judiciaires par le procureur général, le procureur de la République, le commissaire de police ou le commandant de brigade. Il arrive en effet que le procureur demande de lui déférer tel individu et que la police fait semblant de ne pas le retrouver ou que déféré au parquet, il soit remis en liberté alors que s'il s'était agi du commun des mortels, il croupirait en prison sans autre forme de procès.
Les exemples sont légion du malaise social qui témoigne de la lassitude de ce peuple vis-à-vis du régime de Paul Biya. Le désespoir de ce peuple ainsi que la révolte silencieuse, presque stoïque, sont à craindre comme étant les signes avant coureurs d'une guerre civile brutale et meurtrière.
A 70 ans Paul Biya semble physiquement frais pour assumer un nouveau septennat. Cependant le peuple est las de son régime et il est à craindre qu'il lui dise NON autrement que dans les urnes qu'il sait bourrées d'avance. Il serait illusoire compte tenu de l'épisode du 9 juillet supra, de croire que la force est du côté du pouvoir. La balance des forces en présence est à l'avantage du peuple pourtant désarmé. La détermination et la volonté de changement de régime est si grande qu'elle pourrait renverser les montagnes. Il y a lieu d'imaginer qu'une grande partie de l'armée sera du côté du peuple le moment venu parce que ceux des officiers qui s'alimentent à la mamelle du régime sont minoritaires et auront une si grande frayeur pour leur vie et pour leurs biens mal acquis qu'ils prendront la direction de la frontière sans demander leurs restes.
Au pays de «ça gâte ça gâte», la responsabilité individuelle dissoute dans la responsabilité collective rend tout le monde coupable et les tenants du «ça gâte ça gâte» vont se ranger du côté du peuple comme pour se faire pardonner d'avoir longtemps ignoré leurs pleurs, parce qu'eux-mêmes avaient peur du pouvoir qu'ils faisaient semblant de servir frileusement. Ils seront prompts à accuser le chef à cause duquel ils ont dit «ça gâte ça gâte» et nous pouvons parier qu'ils seront les premiers à lui réserver le cas échéant le sort de Samuel Doe s'il ne s'est pas enfui à temps. Comprenne qui veut et advienne que pourra.
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