Par : François Ngor NDIAYE
13 Novembre 2003
opinion
L'actualité sénégalaise nous rappelle, comme si cela était nécessaire, que la violence est bien aussi un phénomène réel et récurrent au Sénégal.
Dans tous les organes de presse, il est fait cas de cette gangrène sociale, surtout depuis qu'un responsable politique en a été la cible. ( ) Dépassant la violence et les agressions politiques, nous voudrions inviter à une analyse globale pour une solution efficace et pérenne. Embryon d'un document stratégique d'éradication de la violence (Dsev) qui part de faits sur lesquels il porte une réflexion qui, elle, aboutit à des actions concrètes.
1 - Des faits Les agressions physiques sont devenues plus courantes dans notre société. En réalité, ce qui surprend le plus, ce sont non seulement leur fréquence, mais aussi leurs manifestations et l'inaction de la société, voire des témoins qui se comportent comme impuissants. Les stratégies et les moyens des agresseurs sont également multiples. D'aucuns restent classiques, voire archaïques, alors que d'autres ont suivi l'évolution des moyens de communication et des outils mortels. Et au-delà de la violence politique, l'on dénombre des agressions dans des quartiers, parfois devant témoins. Certains quartiers des villes sénégalaises ont ainsi acquis la triste renommée d'être peu sûrs. Au gré des heures ou des affluences, des individus isolés ou des groupes organisés vident les sacs d'autrui, leur font les poches, arrachent des bijoux, passent à tabac de malheureux citoyens, etc. D'autres agressions, plus sournoises, mais non moins réelles, touchent à la qualité de l'environnement et aux convictions religieuses des uns ou des autres. Des haut-parleurs pourfendent régulièrement le calme nocturne ou diurne des habitants pour une fête familiale, des chants religieux, pendant que des communautés de croyants sont attaquées à coups de pierres par des groupes, sous prétexte que les victimes gênaient Dans la recherche de travail salarié ou pour convoler en noces, il n'est pas rare de voir ceux qui, théoriquement, sont en position de faiblesse, parce que simplement demandeurs, être obligés d'embrasser la religion ou le parti politique du décideur sous peine de se voir refuser la main ou le poste tant convoité. Ces faits sont connus de beaucoup, sinon de tous, mais l'on n'en parle peu ouvertement. Ce sont pourtant tous des violences et des agressions. Comment en arrive-t-on là?
2 - Réflexions Comment expliquer que des individus ou des groupes s'en prennent à d'autres pour leur soutirer un bien légitime, souvent acquis après beaucoup de peine: sommeil, bien matériel, niveau de responsabilité politique ou social? Nous parlons bien d'explication et non de justification!
Y aurait-il des liens entre la pauvreté et la violence? Paradoxalement, des corrélations statistiques sont établies et semblent dire que la misère autant que l'opulence débouchent souvent sur la violence. La proximité des deux a souvent produit des drames. Les sociétés occidentales et américaines, et de plus en plus certaines villes africaines dont les capitales régionales sénégalaises sont confrontées à cette triste réalité. L'injustice n'aurait-elle pas elle aussi sa part de responsabilité dans la genèse et le développement de la violence manifestée en agressions multiples? Sinon comment comprendre autrement l'attitude de groupes minoritaires en nombre ou en pouvoir sociopolitique devant des entités nationales ou étrangères qui veulent s'imposer à eux, contre leurs intérêts légitimes? Le complexe de supériorité est aussi un terrain d'investigation dans la recherche des racines de la violence. Quand un individu ou un groupe estiment que parce qu'ils ont avec eux la notoriété, le pouvoir (économique, religieux ou politique) et le nombre, la tendance est alors grande de vouloir en imposer aux autres surtout si ceux qui sont chargés de servir d'arbitres et de servir le droit peuvent humainement être tentés de se mettre de leur côté. Le passage à l'acte d'un tel complexe produit inexorablement l'injustice. L'immaturité politique ne serait-elle pas non plus origine de dérapages agressifs, violents? Si, pour certains, la démocratie est tout simplement la loi du plus fort et non plus le respect égalitaire de chacun dans ses droits et devoirs fondamentaux, alors tous les coups risquent d'être légitimés pour accéder ou se maintenir au pouvoir politique entendu au sens de mainmise sur les outils et la direction des Etats.
Enfin, un dernier couloir avec tapis roulant par où pourrait passer la violence avec autant de facilités qu'elle n'est pas identifiée quand elle naît et croît: c'est l'éducation-instruction. Dans les familles, et tous les niveaux de la formation des connaissances et des comportements, quelle mentalité installe-t-on chez les apprenants? Ceux-ci sont-ils effectivement acquis au respect de l'autre en référence à une ou valeurs supérieures? Ont-ils eu l'occasion de vivre l'enrichissement réciproque des différences? Comment dans nos familles, nos écoles, daara, églises, temples et mosquées parle-t-on «des autres»? A-t-on assez mesuré l'impact de ce vécu sur le comportement des concernés en société? Ainsi, dans un pays, tant que des gens pourront compter sur la protection ouverte ou secrète d'une autorité quelle qu'elle soit, tant qu'ils pourront compter sur leur pouvoir d'achat ou celui des leurs, tant qu'ils s'estimeront couverts publiquement ou tacitement par leur groupe d'appartenance (religieuse, syndicale, ethnique ou politique), alors il y aura des rejetons à la violence.
L'on aura donc compris que pour éradiquer la violence de toute société, la société sénégalaise y comprise, il faut d'abord voir toutes les formes de cette violence et leurs bouillons de culture et agir en conséquence. Alors, le déséquilibre flagrant constaté dans le traitement de la violence sera dépassé. Quant à plusieurs occasions et à des endroits différents (quartiers Sacré-Coeur et Dieuppeul de Dakar) des groupes en prières ont été attaqués, très rares ont été les réactions d'organisations politiques ou humanitaires. Surtout et peut-être seule, la Raddho a été la structure à s'en offusquer officiellement pour fustiger le phénomène dans la presse. Il y a quelques semaines, un groupe de mourides et un autre de tidianes ont failli en venir aux mains dans un quartier de Dakar parce que, pendant leurs chants religieux nocturnes, ils étaient très proches (à peine une dizaine de mètres). Et chacun s'en donnant à coeur joie avec pour l'un une sonorisation ouverte en volume peut-être maximal, l'overdose de décibels et le sentiment de violentés ont vite produit leurs effets. Heureusement que la sagesse et la mesure ont fini par prévaloir. Alors que faire? Quelles actions mener.
3 - Actions à mener Former, éduquer, encourager, récompenser ou sévir selon les cas, tels nous semblent les modules principaux de tout projet éducatif dont l'objectif principal serait l'éradication de la violence. Et tout le monde est concerné, avec certes des niveaux de responsabilité différents, mais tous importants et irremplaçables. L'éducation à la paix est l'affaire de tous et en tous lieux. Les familles, jardins d'enfants, daara, écoles, universités, écoles de formation professionnelle, mouvements de jeunesses, associations et groupements, les médias, églises, mosquées et temples, voilà autant de lieux où le respect de l'autre peut et doit être cultivé. Des actions communes organisées au gré des événements ou de la proximité pourront servir de prétexte pour apprendre à mieux se connaître, à collaborer pour souder une nation dans la diversité. Les organes de presse et les leaders d'opinion se feront un point d'honneur à diffuser les belles actions communément menées. Ceux qui font bien en la matière seront cités en exemples et récompensés. Cependant, ceux qui commettent des écarts doivent être sanctionnés de façon dissuasive, sans complaisance ni intervention. Mais la conviction reste ferme que nous n'avons là que l'abécédaire d'un document stratégique d'éradication de la violence (Dsev) dont la rédaction complète et la mise en application urgent.
Consultant en éducation et sociologie du développement
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